39 ans après la mort de 5 Autochtones, Manawan crie à l'injustice

Le reportage de Francis Labbé

En 1977, les Atikamekw de Manawan perdaient cinq membres de leur communauté dans ce qui a été classé comme un accident de la route. Mais depuis l'automne dernier, un document du coroner soulève plusieurs questions, de sorte qu'ils demandent maintenant l'intervention du ministre de la Sécurité publique.

Un texte de Francis LabbéTwitterCourriel

Le drame soulève toujours beaucoup d'émotions dans cette communauté de la région de Lanaudière. « C'est comme si c'était arrivé hier », raconte Angèle Petiquay, qui a perdu son frère Denis, 18 ans, cette journée-là. « La douleur est toujours là. »

La tragédie est survenue dans la nuit du 25 au 26 juin 1977. Les cinq Autochtones se trouvaient dans un véhicule en compagnie de deux non-Autochtones lorsqu'est survenue une sortie de route. Le véhicule, de type fourgonnette, s'est retrouvé dans la rivière du Milieu, située à une vingtaine de kilomètres au nord de Saint-Michel-des-Saints.

À l'époque, la communauté n'a pas appris la nouvelle par les policiers de la Sûreté du Québec, mais par la bouche d'enfants qui circulaient de maison en maison.

« La police, ils ont garroché ça dans le village comme ça. Aucun respect. » — Valérie Quitich, Autochtone de Manawan

Un rapport troublant

Le sujet est demeuré tabou pendant près de quatre décennies. L'automne dernier, Rose-Anna Niquay, de Manawan, en a parlé au conseil d'administration de l'Association des familles de personnes assassinées ou disparues (AFPAD), où elle siège. La directrice générale de l'Association, qui est aussi avocate, a demandé le rapport du coroner aux Archives nationales du Québec. Un rapport qui contient des révélations troublantes.

La rivière du Milieu, située à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Saint-Michel-des-Saints, là où s'est produit l'accident. La rivière du Milieu, située à une vingtaine de kilomètres au nord-ouest de Saint-Michel-des-Saints, là où s'est produit l'accident.  Photo :  Charles Dagenais

Dans une déclaration écrite, le conducteur du véhicule admet avoir consommé 18 bières cette journée-là.

Le coroner écrit que les deux survivants avaient les facultés affaiblies et conclut à un acte criminel.

Mais aucune accusation ne sera déposée. Les deux survivants affirment être montés sur le toit du véhicule immergé, avant de regagner la rive à la nage.

Ils affirment être parvenus à s'allumer un feu une heure plus tard, et qu'ils ont attendu le lever du jour avant d'aller avertir les policiers, à pied, à Saint-Michel-des-Saints, à une distance d'environ 19 kilomètres. Une fois sur place, ils écrivent avoir pris un café avant d'avertir les policiers.

Extrait de « Le Petit Journal », Semaine du 2 au 8 juillet 1977 Extrait de « Le Petit Journal », Semaine du 2 au 8 juillet 1977  Photo :  Le Petit Journal

Ces révélations ont choqué la communauté. « Prendre un café? C'est quoi là? Je m'excuse, mais c'est inacceptable, une déclaration comme celle-là », lance Mélanie Petiquay, nièce de Denis Petiquay. Plusieurs Autochtones se demandent aussi comment les deux survivants ont pu allumer un feu après avoir nagé dans la rivière.

Autre élément qui dérange : les familles affirment n'avoir reçu aucune visite d'un enquêteur à la suite de ces décès.

« Les personnes de la communauté qui ont vu pour la dernière fois les cinq victimes n'ont jamais été rencontrées par la police. Selon la famille, l'enquête n'a pas été faite correctement. » — Francine Dubé, Autochtone de Manawan

Aucune accusation n'a été portée contre le conducteur. Le coroner a conclu à une mort par noyade pour chacun des cinq Autochtones, mais aucune autopsie n'a été pratiquée sur les victimes. L'affaire a été classée comme un accident par les policiers. Les deux survivants de cet accident sont toujours vivants, de même que les policiers qui ont enregistré leurs déclarations. Le coroner Ulysse Laferrière est décédé.

Extrait du rapport du coroner Ulysse Laferrière, 27 juin 1977

« F a brisé la vitre de la porte arrière et a crié : "sortez par en arrière!" F est sorti et j'ai crié : suivez-moi! Et je suis aussi sorti en arrière. F est monté sur le toit du camion. En sortant, j'ai crié une fois sorti et F m'a tiré par le bras et je suis aussi monté sur le toit. Il faisait très noir. Nous avons regardé en vain si nous ne verrions pas les autres. Après nous être orientés, nous avons nagé vers le rivage. Nous sommes parvenus à allumer un petit feu au bout de 1 heure et nous sommes restés là jusqu'au matin. Nous sommes descendus à Saint-Michel à pied (12 milles ). Nous avons pris un café et avons averti la Sûreté du Québec. »

« Difficile » de porter de nouvelles accusations

Walid Hijazi, criminaliste. Walid Hijazi, criminaliste.  Photo :  Jacques Racine

Pour le criminaliste Walid Hijazi, les policiers peuvent décider ou non de transférer un dossier aux procureurs de la Couronne. « Les policiers ne sont pas obligés de poursuivre une enquête s'ils estiment qu'ils ne trouveront rien et qu'il n'y a pas de matière à enquêter davantage », affirme-t-il.

« À la lecture du rapport du coroner, il y a des éléments de preuve qui manquent pour mettre de la viande après l'os et justifier une accusation. »

Walid Hijazi affirme par ailleurs qu'il n'existe aucune limite temporelle pour déposer des accusations criminelles. Mais, selon lui, il serait peu probable que de nouvelles accusations soient portées dans cette affaire. « Ce que nous lisons dans le rapport du coroner est tragique, mais aurait pu arriver à n'importe qui. Il semble s'agir d'un accident. Triste, bien sûr, mais un accident. »

« Le taux d'alcool n'est pas précisé, et le moment exact de la consommation n'a pas été enregistré [...] Il devient assez difficile, plusieurs années plus tard, d'essayer d'établir le taux d'alcoolémie du conducteur. » — Walid Hijazi

Les policiers de la SQ affirment avoir remis tout récemment le dossier aux procureurs de la couronne. L'enquête est considérée comme toujours ouverte et les enquêteurs demandent à toute personne intéressée à faire une déclaration de les contacter. De son côté, l'AFPAD se demande pourquoi les policiers n'ont pas recueilli ces témoignages il y a 39 ans.

« Imaginez maintenant que ce soit cinq jeunes filles blanches qui aient perdu la vie dans un accident de la route, et que les conducteurs auraient été deux personnes autochtones. Est-ce qu'on aurait eu les mêmes conclusions? Est-ce qu'on aurait eu les mêmes efforts des corps policiers? Ça, je n'en suis pas certaine. » — Nancy Roy, avocate et directrice générale de l'AFPAD
Jean-Roch Ottawa, chef de Manawan. Jean-Roch Ottawa, chef de Manawan.  Photo :  Charles Dagenais

L'AFPAD et le chef de la communauté de Manawan ont écrit au ministre de la Sécurité publique pour que le dossier progresse.

« C'est comme si nous avions reçu un service de seconde classe. Il faut dire : "c'est assez". Nous ne voulons plus que nos membres vivent des choses comme celles-là. Nous voulons être traités d'égal à égal. Il faut que la lumière soit faite sur cette affaire-là, pour que nos membres puissent faire leur deuil et passer à autre chose. » — Jean-Roch Ottawa, chef de Manawan

« Il n'y a jamais eu rien de fait. On ne peut pas entamer un deuil de même. Il faut qu'on nous explique ce qui s'est passé pour que nous puissions accepter, et peut-être, pardonner », affirme Valérie Quitich, qui a perdu sa mère, Juliana, alors âgée de 24 ans.

Valérie Quitich a perdu sa mère dans cette tragédie. Valérie Quitich a perdu sa mère dans cette tragédie.  Photo :  Charles Dagenais