Femmes autochtones disparues ou assassinées

Les femmes autochtones surreprésentées dans les cas d'homicides et de disparitions

Ralph-Bonet Sanon
Radio-Canada
Le reportage de Frédéric Arnould

Les femmes autochtones sont de trois à quatre fois plus à risque d'homicide ou de disparition au Canada, rapporte la Gendarmerie royale du Canada (GRC).

Les femmes autochtones, qui représentaient 4 % des Canadiennes au dernier recensement, comptent pour 16 % des cas d'homicides de femmes et pour 11,3 % des cas de disparitions survenus entre 1980 et 2012, conclut la GRC dans un rapport dévoilé vendredi, et qui utilise les données de 300 services de police et de Statistique Canada.

La GRC a recensé 1181 cas, soit 1017 femmes autochtones tuées et 164 disparues et manquant toujours à l'appel, entre 1980 et 2012. La police parle de 225 cas non résolus, dont 120 homicides et 105 disparitions ou actes criminels suspectés. Le taux de résolution des cas d'homicides de femmes autochtones est toutefois semblable à celui des Canadiennes non autochtones, soit 88 % et 89 %.

« Nous savions intuitivement que les femmes autochtones étaient surreprésentées, mais j'ai été surprise du nombre et du taux de résolution », a confié la sous-commissaire de la GRC aux services de police autochtones, Janice Armstrong.

La police ne se prononce toutefois pas sur la tenue d'une enquête nationale sur la question, comme demandé par de nombreux groupes autochtones et plusieurs provinces. « Ce n'est pas une question pour la police », a déclaré le commandant de la GRC au Manitoba, Kevin Brosseau.

Près du quart des femmes tuées

Depuis 1980, le nombre d'homicides de femmes a diminué de façon générale, alors qu'il a augmenté chez les femmes autochtones. En 1980, ces femmes représentaient 8 % des cas d'homicides. En 2012, 23 %.

Par ailleurs, le rapport de la GRC indique que la plupart des homicides ont été commis par des hommes, et que la majorité des victimes connaissaient leur meurtrier. La police fédérale relève peu de différence entre le taux de résolution des cas, que ce soit pour les femmes autochtones ou pour l'ensemble des femmes.

La sous-commissaire Armstrong a tenu à souligner que dans de nombreux cas chez les femmes, des « facteurs de vulnérabilité » sont présents, comme l'itinérance, l'autostop, le commerce du sexe, et la toxicomanie. « Ce sont des symptômes d'un plus grand problème », a évalué la haute responsable, qui a parlé d'un « défi sociétal ».

Ces facteurs de vulnérabilité « demandent des efforts plus larges que seulement ceux de la GRC », a aussi ajouté Kevin Brosseau, commandant de la GRC au Manitoba, où 49 % des victimes d'homicide entre 1980 et 2012 étaient des femmes autochtones.

Demande d'une enquête publique

Le rapport a un goût doux amer pour la présidente de l'Association des femmes autochtones, qui avait fait état de 582 cas de disparitions et d'homicides en 2010, et qui déplore que cela n'ait pas convaincu le fédéral de lancer une enquête publique. « C'est beaucoup d'émotions, c'est frustrant, mais c'est la vérité », a réagi Michèle Audette d'une voix tremblotante, sur les ondes de RDI.

« Je pense que c'est ce qui fait le plus mal, de voir qu'un gouvernement comme celui-ci en ce moment, se refuse à toute question de dignité, de droit et de justice, malgré une institution canadienne - la GRC - qui dit haut et fort "voici les chiffres". » — Michèle Audette
La présidente de l'Association des femmes autochtones du Canada, Michèle Audette, accorde une entrevue à RDI, le 16 mai 2014. La présidente de l'Association des femmes autochtones du Canada, Michèle Audette  Photo :  Radio-Canada

La tante d'une femme autochtone assassinée en 2009 à Winnipeg espère que le rapport mènera à des gestes concrets. « J'aimerais savoir s'ils comptent faire quelque chose avec, ou s'il ne sert qu'à nous apaiser et à nous garder tranquilles quelque temps », a déclaré Candace « Candy » Voke, qui déplore que le meurtre de sa nièce, Hillary Wilson, demeure non résolu.

« Ils n'ont énoncé que des statistiques et des pourcentages. C'était seulement un jeu de chiffres pour eux. » — Candy Volk

Le grand chef de l'Assemblée des chefs du Manitoba souhaite surtout que le rapport ouvre les yeux de la population. « Nous n'avons pas besoin que la GRC nous dise le nombre, car nous le connaissons déjà; il servira surtout à d'autres personnes, en légitimant la discussion », a estimé Derek Nepinak.

Selon la conseillère spéciale des affaires autochtones au gouvernement du Manitoba, Nahani Fontaine, le rapport pourra avoir un impact politique. « Le plus important avec ce rapport est qu'on ne peut plus nier la nature critique de cet enjeu », dit-elle.

De son côté, le directeur des programmes autochtones à l'Université du Manitoba, Robert-Falcon Ouellette, doute du pouvoir du rapport. « Ça ne change pas grand-chose, croit-il. C'est des chiffres plus réalistes, et maintenant, c'est plus officiel. Est-ce qu'il va y avoir une réaction du gouvernement fédéral à ça? Je ne suis pas certain, on espère que ça peut arriver. »

De nombreux groupes autochtones continuent de réclamer la tenue d'une enquête nationale sur les femmes autochtones disparues ou assassinées; ils sont appuyés par des ministres provinciaux et territoriaux des Affaires autochtones, par les commissions provinciales et territoriales des droits de la personne, par Human Rights Watch et par le rapporteur spécial des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

Avec des informations recueillies par Jillian Taylor


Enquête publique exigée

 

Manitoba en direct Afficher le fil complet

    Facebook