Avortement : trois militantes manitobaines de longue date demeurent infatigables

L'avortement au Canada

Plus de deux décennies après la décision de la Cour suprême du Canada décriminalisant l'avortement, trois femmes au Manitoba, toutes militantes de la première heure qui n'ont pas cessé de l'être, se souviennent des jalons de leurs luttes dans le débat sur l'interruption volontaire de grossesse.

Dans la seule clinique privée d'avortement à Winnipeg, la photographie d'Henry Morgentaler est toujours accrochée. En 1983, ce médecin montréalais avait choisi la capitale manitobaine pour établir une telle clinique dans l'Ouest canadien, après Montréal et Toronto. Il tentait ainsi d'encourager le gouvernement néo-démocrate au Manitoba à favoriser l'accès l'avortement, explique aujourd'hui la médecin Suzanne Newman, qui exerce cette procédure à Winnipeg.

Lorsque la plus haute cour du pays trancha, le 28 janvier 1988, en décriminalisant l'avortement partout au Canada, le Dr Morgentaler a été fameusement aperçu sortant de la Cour suprême avec deux doigts en l'air, pour symboliser la paix, ou la victoire.

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Amanda Le Rougetel, en entrevue à la caméra de Radio-Canada en janvier 2013. Amanda Le Rougetel, en entrevue à la caméra de Radio-Canada en janvier 2013.

À cette époque, la Manitobaine Amanda Le Rougetel, alors dans la jeune vingtaine, étudiait le journalisme à Halifax. « C'était le grand moment. Et puis ce soir-là on a fêté, célébré. C'était la grande joie. Mais vraiment, ce n'était que le commencement d'une autre façon de lutter pour les droits de la femme », dit l'ex-présidente de la Canadian Abortion Rights Action League.

Douce victoire pour les uns, amère défaite pour les autres

Pour les opposants à l'avortement, la décision des juges de la Cour suprême a été reçue amèrement. « Il y avait des règlements, puis Morgentaler ne les suivait pas depuis plusieurs années », se remémore Anna Desilets. Cette Franco-manitobaine explique s'être intéressée à l'évolution du foetus dans les années 1960.

« On pouvait voir l'enfant qui se développait dans l'utérus de la mère pour la première fois. Avant ça, c'était juste des idées que les personnes avaient, mais là, on avait de vraies photos de l'enfant qui se développait et je me suis dit "ça, ce n'est pas possible. On ne peut pas tuer un être qui se développe". » — Anna Desilets, ex-directrice, Alliance pour la vie

Elle s'est rapidement jointe à un groupe anti-avortement et a fait des présentations partout dans la province. Puis, au début des années 1980, au même moment où le Dr Morgentaler ouvrait sa clinique à Winnipeg, elle a été nommée directrice de l'organisme l'Alliance pour la vie. Avec son groupe, elle a entrepris des moyens légaux pour empêcher l'implantation de l'établissement.

Anna Desilets, en entrevue à la caméra de Radio-Canada en janvier 2013. Anna Desilets, en entrevue à la caméra de Radio-Canada en janvier 2013.

Dans la même décennie, le Collège des médecins du Manitoba a suspendu le permis du Dr Morgentaler. Le gouvernement provincial a aussi voulu fermer la clinique. Quatre perquisitions ont eu lieu. « Chaque fois qu'ils faisaient une descente, ils prenaient tout l'équipement. Ils auraient pu ouvrir la meilleure clinique d'avortement, car la police avait le meilleur équipement », blague aujourd'hui, la Dr Newman, alors simple bénévole.

Durant ces descentes, elle a été arrêtée et placée en détention, comme le médecin de la clinique, des infirmières et un conseiller. Ce sera le moment charnière de son implication dans le mouvement pro-choix. À l'aube de la quarantaine, cette mère de quatre enfants a décidé de devenir médecin pour pouvoir pratiquer des avortements un jour.

L'édifice de la clinique ouverte par Henry Morgentaler à Winnipeg en 1983, visible à gauche, accueille aujourd'hui un cabinet d'avocats, visible à droite. L'édifice de la clinique ouverte par Henry Morgentaler à Winnipeg en 1983 (gauche) accueille aujourd'hui un cabinet d'avocats (droite).

En retrait du champ de bataille, mais prêtes à reprendre les armes

Après la décision de la Cour suprême, Amanda Le Rougetel a aussi continué à militer. Toutefois, « 25 ans après, c'est toute une génération maintenant, toute une génération, qui a vécu sans loi », fait-elle valoir, rappelant qu'il n'y a pas de loi qui encadre l'avortement au Canada. Aujourd'hui au début de la cinquantaine, Mme Le Rougetel ne se place plus au premier plan du débat autour de la question de l'avortement, mais se dit prête à revenir au front s'il le faut.

« S'il y avait même une petite chance que le droit qu'on a, le droit à l'accès, le droit légal, si le statut légal de l'avortement, si ça, c'était en danger, moi je me trouverais dans les rues comme ça [claquement de doigts], sans aucune question. » — 
La Dre Suzanne Newman, en entrevue dans sa clinique d'avortement de Winnipeg, en janvier 2013. Suivant les pas de son héros et mentor, Henry Morgentaler, la Dre Suzanne Newman pratique des avortements dans la seule clinique du genre à Winnipeg.

Quant à Mme Desilets, la retraite l'a éloignée de l'organisation quotidienne du mouvement anti-avortement. Elle constate que les discussions ne sont pas closes, toutefois. « Le fait est que la bataille continue, ce n'est pas arrêté [...] loin de là, puisque tu [la journaliste de Radio-Canada] es ici aujourd'hui à jaser avec moi. »

Seule la Dre Newman est encore sur le terrain, suivant les pas d'Henry Morgentaler, qu'elle considère comme un mentor et un héros.

D'après un reportage de Carla Oliveira