La révolution tranquille du monde des pêches

usine-crevettes-matane Usine de transformation de crevettes  Photo :  Joane Bérubé

Modernes, innovatrices, les usines de produits marins du Québec ont pris le virage de la qualité et de la pêche durable, et ça semble payant.

Robotisation, amélioration de la productivité, valorisation des produits, développement de marchés, recherche et développement font désormais partie du vocabulaire courant des transformateurs.

Après l'effondrement des stocks de poissons de fond en 1992, l'industrie québécoise des pêches avait dû complètement se réinventer avec l'exploitation du homard, du crabe et de la crevette. Vingt-quatre ans plus tard, une nouvelle métamorphose s'amorce, poussée par la mondialisation et la science.

« Il faut reconnaître le travail fait au cours des dernières années.  On n'a plus les mêmes usines  » — Robert Nicolas, rédacteur en chef de Pêches Impact.

Les usines de crevette de la Gaspésie sont déjà les plus modernes d'Amérique, constate André-Pierre Rossignol, conseiller à l'exportation à GIMXPORT. « Nos usines rivalisent très bien avec les usines scandinaves, poursuit le conseiller en exportation. Même chose avec le crabe des neiges où on cherche constamment à améliorer la qualité du produit. »

L'industrie saisonnière qui ouvre ses portes 10 semaines par année n'existe pratiquement plus. Le changement s'est fait au cours de la dernière décennie, dit Robert Nicolas. « Nous avons, dit-il, des usines qui travaillent 20, 26, 30 semaines. Les industriels ont fait leur part et ce n'est pas terminé. »

Celui qui observe le milieu des pêches depuis une bonne trentaine d'années explique que l'industrie a dû s'adapter pour répondre aux standards de qualité qui sont exigés par les clients à l'échelle internationale et demeurer compétitive face à d'autres entreprises partout sur la planète.

Concurrence et mondialisation

Des pêcheurs de crabe des neiges Des pêcheurs de crabe des neiges  Photo :  Radio-Canada

C'est aussi ce que constate le directeur de la valorisation au centre de recherche Mérinov, Laurent Girault. Les entreprises d'ici évoluent dorénavant dans un monde très compétitif. « Les entreprises, relève M. Girault, ne se battent plus contre des entreprises du Nouveau-Brunswick ou de la Nouvelle-Écosse, mais contre des entreprises de Chine, du Maroc et d'ici quelques années, ils vont tous se battre pour une biomasse qui peut être pêchée en Russie et qui va être offerte au plus offrant pour être transformée quelque part dans le monde. »

La capacité de transformation de plusieurs usines du golfe dépasse souvent ce qu'elles peuvent traiter avec la pêche locale.  De nombreuses usines du Golfe importent déjà du poisson et des crustacés à transformer, et ce, parfois depuis de nombreuses années. Une fois transformés en Gaspésie ou sur la Côte-Nord, ces produits sont souvent destinés au marché de la deuxième et troisième transformation. 

Selon le directeur de l'Association québécoise de l'industrie des pêches, Jean-Paul Gagné, l'industrie est maintenant prête à entrer sur les nouveaux marchés qui s'ouvriront sous peu avec le Partenariat transpacifique (PTP) ou l'entente avec l'Union européenne. « Ce sont des marchés qui s'ouvrent, mais il y aura aussi plus de concurrence », souligne Jean-Paul Gagné.

Le sous-ministre aux Pêches, Abdoul Aziz Niang, est aussi confiant et parle d'une industrie dynamique, qui s'inscrit dans le futur. Il calcule que son ministère a contribué à la réalisation de plus de 80 projets dans l'industrie de transformation des produits marin au cours des trois dernières années. Seulement en 2015, le ministère des Pêcheries a ainsi investi 3,5 millions dans 25 projets, ce qui a généré des investissements totaux de 12,5 millions.

Marchés émergents et produits de qualité

Un plat à base de homard préparé en Chine. Un plat à base de homard préparé en Chine. homard-chine3  Photo :  ICI Radio-Canada

Pendant longtemps, les usines de la Gaspésie vendaient presque exclusivement leurs produits aux États-Unis. Même si les Américains achètent encore près de 80 % de la production, la crise de 2008 a obligé les transformateurs à se repositionner. André-Pierre Rossignol de GIMXPORT fait maintenant la promotion des produits en Europe, en Chine, en Corée, au Japon.

Selon le conseiller à l'exportation, les produits du Québec, de la Gaspésie, de la Côte-Nord sont d'excellente qualité et très appréciés.  

« Nos eaux sont très belles, nos fonds marins sont beaux, nous n'avons pas les problèmes de pollution qu'ils ont ailleurs comme en Asie, par exemple. La ressource est bien gérée, avec des politiques de remise à l'eau, de tailles minimales respectées qui font en sorte qu'on a un produit exceptionnel. » — André-Pierre Rossignol de GIMXPORT

« Les pêcheurs du Québec n'ont pas de leçon à recevoir de personne en terme de mise en place de mesures de conservation, de protection des stocks », renchérit Robert Nicolas de Pêches Impact.

Le crabe comme la crevette de la Gaspésie détiennent d'ailleurs la certification du label de pêche durable du MSC (Marine Stewardship Council).

De nouvelles usines, une nouvelle réalité

Homards cuits Traçabilité du homard

Si les pêcheurs ont dû s'adapter et modifier leurs méthodes de travail, les exigences des nouveaux clients ont aussi eu leurs impacts en usine.

Depuis 45 ans dans le milieu des pêches, Raymond Sheehan, qui possède deux usines à Sainte-Thérèse-de-Gaspé et une autre à Shigawake, le dit sans ambages, c'est l'implantation de nouvelles normes, des certifications, de la traçabilité qui ont changé le visage de l'industrie. « Avant le crabe entrait dans l'usine, on le mettait dans des boîtes, on ne s'occupait pas d'où il venait, où il allait. Maintenant il faut savoir tout ça », commente M.Sheehan.

L'homme d'affaires a investi plus de 1 million de dollars l'an dernier dans son usine de Sainte-Thérèse et se penche maintenant sur un projet de robotisation qui pourrait voir le jour au cours des prochains mois. Il s'apprête aussi à embaucher un chercheur pour travailler sur la valorisation de ses résidus.  

Gilles Gagnon des Crabiers du nord de Portneuf-sur-Mer, en Haute-Côte-Nord, est fier du travail accompli par les transformateurs. « On est rendu, dit-il, sur les marchés mondiaux avec les certifications, la traçabilité. C'est sûr qu'il y a des pays scandinaves qui sont en avance sur nous, mais ce n'est pas gênant de présenter nos produits. »

« C'est une industrie en croissance, qui va bien, qui fait face à des défis et qui les relève avec brio. C'est une industrie qui est prête à aller de l'avant. » — André-Pierre Rossignol, conseiller à l'exportation pour GIMXPORT

Une autre image

Bateau de pêche à la crevette. Bateau de pêche à la crevette.  Photo :  ICI Radio-Canada

Ce n'est toutefois pas l'image que les gens ont de l'industrie de la pêche, déplore Laurent Normand, fondateur de Cusimer de Mont-Louis, « Les pêcheurs, ce ne sont plus des petits bonhommes en vert ou en jaune que photographient les touristes. Maintenant, les bateaux valent 4, 5 millions. C'est un business. Et si les pêcheurs font de l'argent, tant mieux! On va peut-être finir par oublier les Robin », commente l'ancien pêcheur et propriétaire d'usine.  Il estime que les pêcheurs comme les transformateurs devront travailler à redorer leur image auprès des Québécois.

D'ailleurs, prévient Jean-Paul Gagné de l'AQIP, si la qualité de nos produits est reconnue sur les marchés étrangers et que nos produits continuent de se vendre un bon prix, les Québécois devront sans doute payer plus cher pour les fruits de mer et poissons du golfe.