Quand l'Abitibi-Témiscamingue et le Nord-est ontarien voulaient devenir la 11e province

Wilfrid Sabourin, à droite, étudiant les possibles frontières de la 11e province Wilfrid Sabourin, à droite, étudiant les possibles frontières de la 11e province  Photo :  Société d'histoire de Val-d'Or, fonds Armand Beaudoin

Une pétition circule présentement dans le nord de l'Ontario, proposant de créer une nouvelle province canadienne. Cette idée ne date pas d'hier. À la fin des années 60, l'Abitibi-Témiscamingue et le nord-est de l'Ontario ont aussi fait l'objet d'un projet sécessionniste. Ce mouvement a fait l'objet d'une enquête de la GRC. Par la suite, les principaux porteurs de l'idée ont entretenu un mystérieux silence face au projet. Lumière sur le passé tabou d'un mouvement qui s'est évanoui avec le temps.

Un article de Félix B. DesfossésTwitterCourriel

Au nord de la Terre des hommes

L'inauguration du métro de Montréal, en 1966 L'inauguration du métro de Montréal, en 1966  Photo :  Archives de la STM

Le 14 octobre 1966, des dizaines de badauds sont refoulés aux portes de la station Berri-Demontigny. Une foule de 6000 personnes est entassée à l'intérieur, sur le quai. Le maire de Montréal, Jean Drapeau, devient le huitième au monde à inaugurer un métro dans sa ville. Dans la foulée de l'inauguration, Radio-Canada baptise le nouveau moyen de transport en commun « le sous-terre des hommes ». C'est que l'Expo 67, annoncée et attendue depuis longtemps, ouvrira ses portes quelques mois plus tard sur la thématique « Terre des hommes ». La modernité s'impose dans la métropole sous le pinceau des architectes et dans l'érection d'infrastructures fraîches. Des îles poussent sur le fleuve Saint-Laurent et la jeunesse danse dans le vent.

Le 20 octobre 1966, les rideaux de tissu à motifs rectangulaires qui pendent à la fenêtre peinent à égayer l'ambiance austère qui règne dans le bureau de Wilfrid Sabourin, agent d'assurance et membre influent de la Chambre de commerce de Val-d'Or. De l'autre côté de la fenêtre, le décor gris de l'automne abitibien pâlit. L'hiver nordique s'installe lentement.

Sabourin a en main une copie de la dernière édition du journal The Star, de Val-d'Or. Un gros titre en première page : « Discuss 11th Province ». On y revient sur la première rencontre publique du comité d'hommes d'affaires qu'il a formé. Plus d'une centaine de personnes s'y sont présentées, en plus des membres du comité, représentant huit municipalités de la région. On rapporte que, parmi tous ceux qui se sont exprimés, une seule voix s'est élevée contre le projet inusité de créer une 11e province canadienne. C'est un départ.

Première page du journal The Star de Val-d'Or, 20 octobre 1966 Première page du journal The Star de Val-d'Or, 20 octobre 1966  Photo :  Google News Archives

« Autant se séparer et se gouverner nous-mêmes »

Devant cette foule, M. Sabourin a expliqué son plan pour la 11e province. « Nous sommes des régions ressources. Le sud du Québec et le sud de l'Ontario viennent pomper littéralement les richesses du nord et ne nous donnent aucun service, aucun soutien, on ne peut pas se développer comme on le souhaite, alors, autant se séparer et se gouverner nous-mêmes », paraphrase Vincent Rousson, directeur des campus de Val-d'Or du Cégep de l'Abitibi-Témiscamingue et de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue. Autrefois étudiant à la maîtrise du Département d'histoire et de sciences politiques de l'Université de Sherbrooke, M. Rousson a consacré son mémoire au projet de 11e province en 2001.

Bref, pendant que les Montréalais dépensent à n'en plus compter pour accueillir le monde à l'Expo 67, l'Abitibi-Témiscamingue est encore au stade de développement primaire. À titre d'exemple, M. Rousson mentionne qu'à cette époque, la seule route pour se rendre en Abitibi, celle qui traverse la réserve faunique La Vérendrye, est encore faite de gravier.

Redessiner la carte

Carte imaginée pour la 11e province. Source : Maurice Roy, Le Petit Journal, L'Abitibi veut se séparer du Québec, une onzième province? 13 novembre 1966 Carte imaginée pour la 11e province. Source : Maurice Roy, Le Petit Journal, L'Abitibi veut se séparer du Québec, une onzième province? 13 novembre 1966  Photo :  Le Petit Journal / Archives Vincent Rousson

Selon les dessins de Sabourin et ses comparses, au sud, la 11e province s'étendrait environ jusqu'à Mont-Laurier. Au nord, au-delà de la baie James, elle couvrirait les territoires cris et inuits. À l'ouest, la province engloberait la région minière de l'Ontario. À l'est, la frontière serait établie aux limites de l'Abitibi.

« Il y avait une association naturelle entre le Nord-est ontarien et le Nord-ouest québécois parce qu'on vivait les mêmes réalités économiques [minières et forestières], la population était similaire également en termes de francophones, anglophones, immigrants. » — Vincent Rousson

La GRC s'en mêle

De gauche à droite : Georges Labelle, Wilfrid Sabourin, président, le journaliste du Petit Journal, et Jean-Pierre Bélanger, secrétaire, le 5 novembre 1966. De gauche à droite : Georges Labelle, Wilfrid Sabourin, président, le journaliste du Petit Journal, et Jean-Pierre Bélanger, secrétaire, le 5 novembre 1966.  Photo :  Société d'histoire de Val-d'Or / Fonds Armand Beaudoin

Au cours du mois de septembre 1967, sous-sols d'églises et salles communautaires sont hôtes d'assemblées populaires où les membres du comité pour la 11e province s'époumonent à « démontrer qu'il y avait plus de richesses qui sortaient [de la région] que d'argent qui rentrait », raconte M. Rousson.

En parallèle, les 12 septembre et 16 octobre 1967, des attentats à la bombe survenus dans l'ouest de l'île de Montréal sont revendiqués par le Front de libération du Québec (FLQ). En pleine mouvance nationaliste au Québec, alors que le Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) est une menace pour le fédéralisme canadien, le projet de 11e province attire vite l'attention.

« La GRC a enquêté sur le mouvement de la 11e province. Malheureusement, je n'ai pas pu mettre la main sur le rapport d'enquête, mais grosso modo, ce que ça disait, c'est que ce n'était pas nécessairement un mouvement subversif ou dangereux », résume Vincent Rousson.

« C'était un projet plus régionaliste que nationaliste. » — Vincent Rousson

Le mouvement ridiculisé

Image parue dans le cahier Perspectives de La Presse, en 1967 Image parue dans le cahier Perspectives de La Presse, en 1967  Photo :  La Presse / Archives Vincent Rousson

Les mois passant, plus le projet de 11e province est ébruité, plus ses opposants le tournent en ridicule. En privé, les promoteurs de l'idée obtenaient des appuis, « mais en public, plusieurs personnes se gardaient une petite gêne, même allaient discréditer le mouvement », relate Vincent Rousson. Selon lui, les hommes d'affaires impliqués devenaient une risée et risquaient ainsi de mettre en danger leurs entreprises.

Des adhérents au mouvement se sont sentis stigmatisés. Le sujet est devenu tabou pour plusieurs d'entre eux. Au moment d'écrire son mémoire de maîtrise, Vincent Rousson a fait face à des refus systématiques de revenir sur le projet de la part des membres du comité. Seuls deux membres ont osé parler : Jean-Pierre Bélanger (secrétaire-trésorier) et une seconde personne, sous le couvert de l'anonymat. L'idée du mouvement de la 11e province s'évanouit devant ce silence et cette méfiance.

Sabourin, maire de Val-d'Or

Au cours de l'automne 1968, on retrouve Wilfrid Sabourin en pleine campagne électorale. Il brigue la mairie de Val-d'Or. Il est élu le 15 décembre.

Plusieurs rumeurs entourent son élection. « M. Sabourin aurait peut-être été convaincu par le gouvernement libéral de laisser tomber ce projet [de 11e province], en lui promettant un soutien libéral dans sa course à la mairie de la Ville de Val-d'Or, de jouer un rôle influent... il y a la naissance de l'aéroport de Val-d'Or avec l'agrandissement... il y a peut-être de l'argent qui est arrivé du gouvernement d'une autre façon, contournée », laisse entendre M. Rousson, précisant qu'aucune preuve ne peut corroborer ces ouïes-dires.

Wilfrid Sabourin meurt avant la fin de son mandat à la mairie de Val-d'Or, en 1972.

Du côté ontarien, des millions de dollars ont été investis en infrastructures, apaisant les frustrations des sécessionnistes.

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