Elliot Lake : l’enquête publique

Elliot Lake : la pression populaire a eu raison du gouvernement

Radio-Canada avec La Presse Canadienne
Des ouvriers filment les dommages sur le site de l'effondrement à Elliot Lake. Le centre commercial Algo à la suite de son effondrement partiel  Photo :  PC/Nathan Denette

Exclusif - Des documents obtenus par Radio-Canada/CBC montrent que le premier ministre, Dalton McGuinty, a ordonné la reprise des recherches dans les décombres du centre commercial Algo d'Elliot Lake l'été dernier, en dépit de l'avis des secouristes, à la suite d'appréhensions au sujet de l'image du gouvernement.

Une partie du toit du centre commercial de trois étages s'est effondrée le 23 juin dernier, faisant deux morts et quelques dizaines de blessés.

À l'époque, des secouristes du service d'incendie de Toronto (HUSAR) ont été déployés dans la petite communauté à l'ouest de Sudbury. Toutefois, moins de 36 heures après leur arrivée sur les lieux, ils suspendent leur opération de sauvetage, affirmant que la structure du centre commercial est « trop instable et dangereuse ».

Le Bureau du premier ministre McGuinty et le ministère du Travail préparent alors un communiqué pour « expliquer la décision » et décrire « les prochaines étapes », selon des documents obtenus par Radio-Canada/CBC en vertu de la Loi sur l'accès à l'information.

Hommage aux victimes de la tragédie d'Elliot Lake Hommage aux victimes de la tragédie d'Elliot Lake (archives)  Photo :  Naël Shiab

Le communiqué, qui ne sera jamais publié, cite un premier ministre « attristé » par la fin des recherches. Il offre son appui « en prières » à la communauté.

Entre-temps, toutefois, la « colère » monte parmi les résidents et dans les médias, note un relationniste du ministère de la Sécurité communautaire.

John Mcbeth compile les réactions sur Twitter à la suspension des recherches et souligne que la « colère est dirigée contre le gouvernement provincial » :

  • Pourquoi annulent-ils les recherches à Elliot Lake si près de 30 personnes qui manquent toujours à l'appel, les laissant ni plus ni moins mourir?
  • Les secouristes laisseraient-ils tomber les recherches si c'était à Toronto?
  • Les gens ici sont en pleurs; ils veulent une équipe de secouristes miniers

Le chef de cabinet de la ministre de la Sécurité publique demande dans un courriel à ses collègues s'ils ont vu les réactions sur Internet.

« Ils pensent qu'on laisse mourir les gens. Ils ont l'impression que l'opération de sauvetage a été annulée en dépit de signes de vie dans les décombres. » — Thomas Chanzy, chef de cabinet de la ministre Madeleine Meilleur

Bradley Hammond, un attaché de presse du Bureau du premier ministre « s'inquiète » lui aussi pour l'image du gouvernement, qui « risque de souffrir de la décision d'experts ».

Dalton McGuinty visite le centre de développement d'Elliot Lake Le premier ministre Dalton McGuinty a inauguré le centre de développement économique d'Elliot Lake le mois dernier.  Photo :  Radio-Canada/Mireille Langlois

Volte-face

Quatre heures après ces échanges de courriels ministériels, dans la soirée du 25 juin, le premier ministre McGuinty ordonne la reprise de l'opération de sauvetage.

Dans le communiqué officiel publié par son Bureau, il demande au ministère du Travail et aux secouristes torontois « d'examiner toutes les solutions de rechange » pour la poursuite des recherches, en dépit des risques d'un autre effondrement.

« Pour les familles qui attendent des nouvelles des êtres qui leur sont chers, j'estime que nous nous devons de remuer ciel et terre. Nous nous le devons également pour la population d'Elliot Lake. La population de l'Ontario ne s'attend à rien de moins. » — Dalton McGuinty, communiqué du 25 juin

Les corps de Doloris Perizzolo et de Lucie Aylwin seront extirpés des décombres deux jours plus tard.

Rôle du premier ministre

Pour sa part, le député néo-démocrate de la région, Michael Mantha, se demande si le premier ministre n'aurait pas dû intervenir plus tôt.

Après que Dalton McGuinty eut ordonné la reprise des recherches, de l'équipement spécialisé est arrivé sur les lieux, dont une grue articulée qui a permis une excavation plus contrôlée des décombres.

« S'il y avait des ressources, des options disponibles à la communauté, pourquoi ça a pris tant de temps pour que ces options viennent et pourquoi ça a pris le Bureau du premier ministre pour que ça se produise. » — Michael Mantha, député d'Algoma-Manitoulin

M. Mantha espère que l'enquête publique amorcée par la province apportera des réponses. Les audiences doivent commencer en janvier prochain.

Pour sa part, la ministre de la Sécurité communautaire, Madeleine Meilleur, refuse de commenter en raison de la poursuite judiciaire de 11 millions de dollars déposée par les familles des victimes contre son gouvernement et la Ville d'Elliott Lake.

Le bureau du premier ministre apporte toutefois des précisions. Selon la chef de cabinet adjointe de Dalton McGuinty, Laura Miller, la colère de la population n'a pas influencé la décision de reprendre les recherches.

Selon elle, lorsque le premier ministre a appris la suspension des recherches, il a immédiatement exigé de trouver une façon de reprendre les opérations de secours.

Demande des propriétaires refusées

Par ailleurs, le commissaire Paul Bélanger a signifié jeudi que le gouvernement ne financera pas la participation des propriétaires du centre commercial à l'enquête publique qui doit débuter en 2013 pour faire la lumière sur l'incident.

Dans son jugement, le commissaire a indiqué que Bob Nazarian et son fils n'ont pas réussi à démontrer pourquoi les contribuables ontariens devaient payer leurs frais juridiques.

Les propriétaires faisaient valoir que le centre commercial constituait leur unique source de revenus et qu'ils faisaient face à des poursuites de plusieurs millions de dollars, ce qui les empêcherait d'avoir les moyens nécessaires pour prendre part à l'enquête publique.

M. Bélanger a jugé que les deux hommes n'avaient pas fait part de la franchise requise sur leur situation financière lorsqu'une telle requête est déposée.

CHRONOLOGIE :

23 juin :

  • 14 h 15 : Effondrement partiel du centre commercial Algo
  • 15 h 09 : Le Centre provincial des opérations d'urgence (COU) est informé de la catastrophe; les autorités rapportent alors qu'au moins une personne est coincée dans les décombres.
  • 15 h 55 : La Ville d'Elliot Lake décrète l'état d'urgence et demande l'aide de secouristes du service d'incendie de Toronto (HUSAR); la province donne son feu vert au déploiement, en plus de l'envoi de spécialistes de la Police provinciale.

24 juin :

  • 12 h : Les 37 secouristes accompagnés d'un ingénieur de Toronto (HUSAR) sont sur place et s'efforcent de stabiliser la structure endommagée du centre commercial pour leur permettre d'y entrer; le COU rapporte que 22 personnes ont été traitées pour des blessures.
  • 17 h : Selon le COU, le personnel de secours sur place estime que le site « est trop instable et dangereux » et qu'il faudra encore de 10 à 12 heures afin de stabiliser suffisamment la structure endommagée du centre commercial pour permettre aux secouristes d'y entrer; le COU rapporte qu'une personne pourrait être morte dans les décombres.

25 juin :

  • 6 h : Les autorités provinciales n'ont aucune confirmation pour l'instant qu'il y aurait un mort dans les décombres; « il s'agit toujours d'une opération de sauvetage ».
  • 15 h : Les secouristes torontois (HUSAR) mettent fin à l'opération de sauvetage, qui en devient une de « récupération et de démolition ».
  • 16 h : Le COU confirme qu'une personne est morte dans les décombres; le commissaire ontarien de la Sécurité communautaire doit visiter Elliot Lake le lendemain.
  • 19 h 08 -19 h 11 : Échanges de courriels entre le ministère du Travail et le Bureau du premier ministre Dalton McGuinty au sujet de la suspension des recherches; la CBC demande, selon un courriel, si des survivants pourraient encore se trouver dans les décombres, en « faisant référence au 11 septembre 2001 »; un attaché de presse du premier ministre « s'inquiète » que l'image du gouvernement n'en souffre.
  • 20 h 37 : Le ministère de la Sécurité communautaire compile dans un courriel les réactions à la suspension des recherches dans les médias sociaux : « colère » exprimée à l'endroit du gouvernement provincial.
  • 21 h 05 : L'attaché de presse de la ministre de la Sécurité communautaire raconte dans un courriel que « les gens (de la région) sont choqués et en colère. Ils pensent qu'on laisse mourir des gens dans les décombres »
  • 21 h 06 : Le Bureau du premier ministre essaie de joindre le maire d'Elliot Lake; le premier ministre a communiqué avec le ministère de la Sécurité communautaire et les secouristes (HUSAR) pour qu'ils trouvent « une solution de rechange » permettant de reprendre les recherches; le Bureau de M. McGuinty tente de joindre son homologue fédéral, Stephen Harper, pour demander l'aide d'Ottawa.
  • 23 h 05 : Le cabinet libéral confirme que les ministères de la Sécurité communautaire et du Travail sont en train de mettre au point un plan qui permettrait de reprendre l'opération de sauvetage; la firme de démolition Priestly a été retenue; la compagnie Vale tente de trouver un ingénieur minier pour aider les secouristes.

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