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 25 novembre 2006
Mission Antarctique (55)
C'est notre dernière conversation avec Jean Lemire. 
 
Plusieurs membres ont pris l'avion hier. Il m'est difficile de penser que tout cela est terminé : 430 jours d'expédition... 
 
 
Les derniers jours de navigation 
Nous avons modifié notre route pour faire face à une dépression. Nous avons donc décidé de faire route à l'Ouest pour essayer de remonter. Il faut se battre pour retrouver sa place, il faut lutter pour rentrer à la maison. Le dernier tronçon de route est interminable. Il n'y a plus d'espoir de recul. Nous ne pouvons plus rebrousser chemin et l'arrivée est imminente. Le corps encaisse bien les coups du retour, mais l'esprit semble être demeuré derrière, quelque part sur les restes de la petite banquise de la baie Sedna. L'Antarctique nous manque déjà et tout va trop vite. 
 
Nous sommes aussi partis pour réaliser un extraordinaire cheminement personnel. Peu d'entre nous peuvent s'offrir plus de 425 jours de réflexion sur ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir. Nous revenons transformés par la vie, par ce contact exceptionnel avec une nature qui, dans son intimité, se présente un peu à notre image : forte et fragile. Intégrer l'essentiel et le respect de la vie dans notre quotidien nous semble aujourd'hui la seule et unique façon d'entrevoir le futur. Mais que restera-t-il de tout ça dans six mois, dans un an, quand nous aurons inévitablement repris le rythme de vie qui caractérise nos sociétés? La recherche d'un certain équilibre personnel, basé sur des valeurs nouvelles, constitue donc la prochaine mission. Je ne regarde déjà plus le ciel de la même façon, pas plus que je ne porterai le même regard sur l'arbre, la fleur, la vie. Je ne vous verrai plus avec les mêmes yeux et vous pourrez sentir l'Antarctique dans mon regard. Comment ne pas revenir transformé par ce voyage au bout de la vie? 
 
 
La dernière nuit 
J'ai donné à la nuit le temps de s'installer. Pour raconter, pour que vous puissiez partager avec votre humble nuiteux cette dernière communion avec la mer, le vent et le ciel, moment magique quand le calme se faufile dans tous les interstices de votre âme. Il n'y a que la nuit pour comprendre. Cette nuit en mer sera la dernière. Il y a si longtemps que je n'ai pas ressenti la fin. La grande étape se termine dans la nuit, dans les sombres profondeurs d¹une nuitée d'été austral. Qu'il est bon de sentir le vent sur ses membres fraîchement dénudés, blancs comme neige laissée derrière. 
 
Demain, la vie sera différente. Demain, une nouvelle phase débute. Demain, nous revenons sur terre. Je suis sorti sur le pont au soleil couchant pour saluer une dernière fois les albatros, symboles mythiques des grandes mers du Sud. Plus que toute autre image, celle de l'albatros me touche et m'interpelle. Le grand voyageur des mers transporte l'âme des marins disparus, planant entre les vagues du temps, entre le passé glorieux des explorateurs d'hier et celui plus modeste des nouveaux aventuriers modernes. L'exploration a pris un sens nouveau, avec une recherche de nouvelles valeurs et une compréhension de ce que nos fiers prédécesseurs nous ont légué en héritage. L'explorateur d'aujourd'hui a le devoir de pousser davantage les découvertes d'hier, de comprendre la terre et la mer ainsi révélées pour mieux les respecter. 
 
 
L'arrivée 
On y a goûté... Beaucoup de vent, mais finalement, les vents se sont calmés juste avant l'arrivée et nous avons pu profiter un peu des derniers temps de navigation. Nous sommes arrivés à Mar del Plata, ville portuaire de l'Argentine, avec ces quelque 750 000 habitants. Quel choc! Habitués aux manchots, aux phoques et aux baleines, nous avions un peu oublié la rapidité de nos villes, le stress palpable des citadins, le rythme effréné de la vie. Au premier regard, c'est le vert qui frappe. Les arbres, le gazon, les fleurs. Nous n'avions pas vu de vert depuis très longtemps. Puis, immédiatement, ce sont les odeurs. Le mélange des arômes dérange un peu. Il y a l'iode de la mer du port, amalgamé avec les odeurs de l'industrie de la pêche à proximité; il y a les senteurs de la ville, mariage pas toujours heureux de goudron, de diesel et cette humide fragrance urbaine, indescriptible, mais toujours pareille. 
 
Heureusement, nous avons retrouvé la chaleur humaine, inchangée et essentielle. 
 
Si l'expédition était une tâche d'équipe, de famille, le retour, lui, sera individuel, personnel. Nous revenons tous avec un bagage impressionnant, avec un cheminement personnel qui nous a transformé. Puissent ces acquis faire de nous de meilleures personnes, des humains transformés, marqués à tout jamais par le sceau inaltérable d'une nature généreuse, grandiose et fragile. 
 
En cette fin de mission, voilà venu pour moi le temps de laisser aller mes 12 amis, qui emprunteront chacun leur chemin pour parler de la fragilité du continent de glace, pour raconter leur expérience. Cette mission n'aurait jamais eu le succès qu'elle a connu sans l'effort, l'implication et la dévotion de chacun des membres de cette formidable équipe. Du fond du coeur merci! 
 
Voilà, c'est la fin. J'ai adoré cette expérience, et les auditeurs semblent avoir apprécié aussi. Vous me manquerez... Un merci tout spécial à Joël pour la complicité. Vous avez contribué au succès de cette mission. À toute l'équipe, merci... 
 
 
  • Le site de Mission Antarctique


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     18 novembre 2006
    Mission Antarctique (54)
    Avant notre départ, nous sommes allés au sommet de la montagne pour déconstruire l'inukshuk, pour remettre les pierres à la terre. Dès lors, la montagne ne gardait plus qu'un impérissable souvenir de notre présence. Le reste, les traces tangibles de notre passage, venait de disparaître à tout jamais. Il ne restera désormais que l'histoire et les souvenirs pour rappeler notre présence ici. 
     
     
    Le retour 
    Nous sommes maintenant en mer. Le trajet vers la base américaine de Palmer a permis à l'équipage de naviguer une dernière fois au coeur de la grande fresque antarctique, entourée de montagnes et de glaciers saisissants, de manchots, de phoques et de baleines curieuses qui s'offraient en spectacle d'adieu. 
     
     
    Le passage Drake 
    En soirée, il fallait prendre une décision quant au départ. Le passage Drake s'offrait à nous avec des conditions acceptables, mais sans plus. À notre site d'ancrage, les vents soufflaient en fortes rafales et, n'eût été notre connaissance accrue du secteur, nous aurions sûrement retardé le départ. Mais nous savions que les vents catabatiques qui descendent du glacier sont trompeurs, et qu'il est souvent essentiel d'oser l'affrontement avec ces vents locaux pour retrouver des conditions de navigation acceptables plus au large. Attendre l'accalmie aurait pu nous coûter cher, car le passage obligé vers le continent sud-américain n'est jamais de tout repos. Laisser passer une occasion de se lancer dans le passage Drake peut retarder le départ de plusieurs jours, voire des semaines. Nous avons donc forcé le départ, et ce fut la bonne décision. 
     
    Nous avons rapidement retrouvé une mer avec des vents portants, poussant le Sedna à plus de 10 noeuds, toutes voiles dehors et sans moteur. Le bonheur! Mais le bonheur à bord est une chose bien relative... 
     
    Le carré d'équipage s'est rapidement transformé en infirmerie temporaire pour les martyrs du Drake. Près de la moitié de l'équipage n'a pas encore trouvé son pied marin, et la mer accumule ses victimes qu'elle empile comme des dépouilles sur les divans du petit salon. Le teint verdâtre fait sensation cette année, et le biscuit soda se porte haut en bouche... Ce n'est malheureusement pas fini! Et il reste toujours les vieux loups de mer pour prendre soin des trépassés du Drake. 
     
    Depuis que nous avons quitté l'Antarctique, nous sommes accompagnés dans notre long voyage vers la civilisation par les âmes des marins disparus en mer. Comme le veut la croyance ancienne, ces marins sont devenus de gracieux albatros qui ne cessent de planer autour de nous, guidant notre route, évitant les écueils et protégeant notre voilier contre ces mers qualifiées de plus redoutables de la planète. 
     
    Il y a longtemps que nous n'avions pas expérimenté la nuit noire. Plus nous remontons au nord, et plus la vie retrouve ses repères, même perdus au large de la côte sud-américaine. Tout va vite, trop vite. 
     
    Au matin, perdu en songes de retrouvailles sur le pont, je regardais la mer se former. Toutes voiles dehors, nous filions vers vous à plus de 11 noeuds! Sedna, comme une monture qui connaît le chemin de l'écurie, se donnait entièrement pour engranger les milles à une vitesse record. Puis les vents ont gagné en intensité. Des vents du sud, des vents qui venaient directement de l'Antarctique, des vents de chez nous, venus nous saluer une dernière fois. À 20 noeuds, nous étions contents de les revoir. À 30, ravis de leur aide. À 40 et plus, nous n'en demandions pas tant... 
     
     
    Le cap Horn 
    Je redoutais le cap Horn. J'aurais dû me méfier des cinquantièmes hurlants. Nous savions que la tempête allait frapper, mais nous avions peut-être sous-estimé une des mers les plus redoutables de la planète. En après-midi, deux amarres de retenue de la brigantine ont cédé sous la pression du vent qui soufflait en rafales. Plus de peur que de mal, mais il faudra quand même réparer à Mar del Plata. Sedna montre encore une fois ses qualités de grande baladeuse des mers. Peu importe les coups de vent, et qu'importe l'état de la mer, le voilier se tient droit au vent, solide comme le roc. Certains diront qu'il faut vivre les cinquantièmes sous la tempête pour acquérir une telle confiance en son bateau. Je répondrai que la confiance, nous l'avions déjà. Et que cette tempête n'était vraiment pas nécessaire! Mais nous ne choisissons pas les épreuves de la vie, croyez-moi... 
     
    Le cap Horn peut être toujours aussi furieux et ne se laisse pas dompter facilement. Nous avons eu beaucoup de chance à l'aller. Nous en avons eu encore plus au retour. Jeudi soir, vers minuit, nous atteindrons sa latitude par 50 milles nautiques en est, ne le croisant pas vraiment en longitude, par désir et par choix. Nous favorisons une route plus à l'est, pour éviter la tempête annoncée qui ne s'est jamais présentée. Bonne étoile, tu nous auras accompagnés jusqu'à la fin de cette mission... Nous poursuivons donc notre navigation dans le passage Drake sans soucis et tourments, récompense ultime pour tant de dévotion. Merci Neptune, merci Éole, ce soir, à la latitude du Horn, nous trinquerons à votre santé, et à la nôtre également. 
     
    Il reste encore bien des jours avant notre arrivée, et l'on prévoit toujours une tempête pour les jours à venir, mais le pire est maintenant derrière nous. Les vents seront désormais en poupe, portants et avec nous, pour gonfler nos voiles et remonter la côte de l'Amérique du Sud vers Mar del Plata. Demain, le redoutable passage Drake ne sera plus qu'un autre souvenir. Un autre. Peut-être serons-nous épargnés de l'ultime fracture des vents antarctiques et nous n'aurons pas à combattre tes vagues furieuses et mythiques. 
     
     
  • Le site de Mission Antarctique


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     11 novembre 2006
    Mission Antarctique (53)
    Incroyable mais vrai. Nous naviguons... Nous n'aurions pu espérer plus belle journée pour lever les voiles. Le sentiment est indescriptible. L'émotion est à son comble. 
     
    Je ne vous ferai pas de résumé de la semaine, puisque tout cela est maintenant bel et bien derrière nous. Je tiens simplement à vous dire que l'eau salée qui coule dans les veines des marins a tendance à déborder, que les yeux se mouillent au moindre chavirement émotif, résultat d'un trop-plein d'émotions, divisé entre le désir de rentrer et celui de rester ici, dans cet endroit vierge et tellement inspirant. 
     
     
    Le départ 
    L'ambiance à bord est exceptionnelle, fébrile et palpable. Nous faisons route vers la station américaine de Palmer. Inutile de vous dire que je n'arrive pas à fermer l'oeil. Je tomberai sans doute de fatigue samedi soir, quand nous lèverons les voiles vers le grand large. 
     
    La météo semble favorable pour ce départ. Mais qui sait? Par exemple, notre capitaine, Germain Tremblay, et notre premier maître, Marcel Dubé, sont arrivés cette semaine avec le MS Nordnorge, un grand paquebot argentin qui les a généreusement déposés au large des îles de Melchior. Ils sont arrivés au coeur de la nuit qui, heureusement, n'est plus très noire. Mais nous avons dû affronter une tempête avec notre bateau pneumatique pour aller les récupérer. Toute une nuit, sans visibilité à cause de la neige. Une dernière épreuve avant le départ, mais ils sont arrivés... 
     
    Durant leur traversée du passage Drake à bord de ce grand navire, ils ont affronté une tempête de force 10. Au large du Cap Horn, ce fut l'enfer. Heureusement, c'est un excellent navire et ils sont ressortis de cette expérience avec juste un peu plus de vécu... Mais des hublots du troisième pont supérieur ont été arrachés sous l'impact des vagues qui atteignaient plus de 15 mètres... 
     
    Nous ne souhaitons bien sûr pas cela avec le Sedna. Mais notre départ est quand même assez risqué pour le moment. Nous affronterons des vents prévus à 35 noeuds. L'expérience nous montre que les vents annoncés sont souvent conservateurs. Mais nous devons saisir cette fenêtre, car le passage Drake au printemps peut être très difficile. Nous pouvons demeurer ici pendant des jours et des jours si nous n'osons pas un départ. Nous reverrons bien sûr les dernières prévisions juste avant de nous lancer au coeur des soixantièmes hurlants, des cinquantièmes grondants et des quarantièmes rugissants, mais nous savons que la mer peut se déchaîner à tout moment. Nous allons nous fier, encore une fois, à notre bonne étoile... 
     
    Que dire de plus, sinon que nous sommes heureux et tristes à la fois. Nous disons oui au départ, mais non à l'arrivée. Elle est étrange, la vie... 
     
     
    Le prince de Monaco 
    Je vous demanderais de consulter notre site Internet où nous venons d'émettre un communiqué de presse sur la rencontre que j'ai eue cette semaine avec S.A.S. le prince Albert II de Monaco. Une rencontre de près d'une heure, remplie d'émotions, où nous avons pu échanger sur la cause environnementale et les changements climatiques. 
     
     
  • Le site de Mission Antarctique


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    4 novembre 2006 - Mission Antarctique (52)

    28 octobre 2006 - Mission Antarctique (51)

    21 octobre 2006 - Mission Antarctique (50)

    14 octobre 2006 - Mission Antarctique (49)

    7 octobre 2006 - Mission Antarctique (48)