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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du jeudi 9 mars 2017

L’écrivain Gilles Leroy répond au questionnaire « Pourquoi j’écris »

Publié le

L'écrivain Gilles Leroy, en 2007, après qu'il eût remporté le prix Goncourt.
L'écrivain Gilles Leroy, en 2007, après qu'il eût remporté le prix Goncourt.   Photo : La Presse canadienne / AP / Francois Mori

Depuis 30 ans, le prolifique Gilles Leroy a publié 17 bouquins, dont Alabama Song, qui lui a valu le prix Goncourt en 2007. Dans son plus récent roman, intitulé Dans les westerns, l'écrivain français propose une histoire d'amour interdit entre deux hommes dans l'Amérique des années 1950. Gilles Leroy a accepté de répondre au questionnaire « Pourquoi j'écris » de l'équipe de Plus on est de fous, plus on lit!

À quel âge avez-vous écrit votre premier texte?
Vers 15 ans, je crois.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’écrire?
Ce sentiment précoce que la vie ne suffisait pas, pour reprendre l’expression de Pessoa. Plus précisément, j’ai compris à 11 ans, en lisant Le rouge et le noir, que si la réalité est dans la vie, la vérité est dans les romans.

Vos parents étaient-ils fiers de vous?
Je crois oui, mais ce n’est pas ce que j’ai ressenti d’abord. Ils étaient jeunes, ambitieux et très exigeants avec moi. Aimants, mais exigeants. Au point où certains de leurs amis, parents eux-mêmes, leur disaient de relâcher la pression. J’ai grandi comme ça, enfant unique, dans une sorte de gravité, avec le sens de l’effort et des responsabilités. Leur fierté, je devais la mériter. La contrepartie de cette exigence, c’est qu’ils m’ont armé face au monde : ils pouvaient me faire confiance, et très tôt, ils m’ont laissé libre de mon emploi du temps comme de mes mouvements. J’étais un gamin autonome, qui circulait dans Paris tout seul, qui savait se préparer à déjeuner, recoudre un bouton, etc.

Qui vous a donné votre première chance? Qui vous a donné confiance?
Plusieurs personnes m’ont encouragé au fil du temps, depuis cette institutrice, Mme Lagache, à qui je racontais tout de mon univers et qui, au lieu de vouloir me formater, me poussait dans mon étrangeté, jusqu’à cette éditrice du Seuil, Françoise Blaise, qui, la première, a cru en moi. Puis il y a eu Simone Gallimard. Le jour où j’ai reçu sa lettre qui m’invitait à rejoindre le Mercure de France, j’ai senti que quelque chose d’important se passait, et j’ai eu un peu plus confiance en moi. C’est drôle, je réalise que je vous parle de trois femmes.

Quel est le meilleur conseil qu'on vous a donné?
Il venait d’Anne Wiazemsky, voilà une vingtaine d’années, au tout début de notre amitié : « Ne laisse jamais personne te manquer de respect. Promets-le-moi. » J’ai promis.

À quel moment avez-vous compris que l’écriture deviendrait votre métier?
Oh, c’est compliqué! Je ne suis pas un héritier, pas un rentier non plus. J’ai dû gagner ma vie par d’autres moyens avant que les livres ne me permettent de survivre.

Quel autre métier avez-vous exercé?
Peintre en bâtiment, enseignant et journaliste.

Quel sentiment avez-vous éprouvé lorsque vous avez vu votre première œuvre publiée?
Un sentiment très éloigné de l’euphorie que j’avais imaginée, adolescent, quand j’espérais ce jour plus que tout autre. J’étais partagé entre soulagement et inquiétude. Je pensais déjà au prochain livre, je l’écrivais déjà.

Quelle est votre motivation quotidienne?
J’ai un surmoi qui me tient lieu de potion magique. Aucun besoin de motivation pour avancer.

Qu'est-ce qui vous comble le plus dans votre travail?
C’est vidant d’écrire, pas du tout comblant. C’est déjà beau si l’on a pu arracher à des heures et des heures de travail quelques secondes d’émotion devant une phrase surgie, un bout de scène réussi.

Dans tout ce que vous avez écrit, de quoi êtes-vous le plus fier?
Fier? Ce n’est pas le genre de la maison.

Quel est le texte, la phrase ou le dialogue dont on vous a le plus parlé?
Un livre m’étonne, c’est Champsecret. Paru il y a 12 ans, il s’est peu vendu, si j’en crois les chiffres. Pourtant, on m’en parle très souvent. Des lecteurs m’en citent des phrases entières.

Écrivez-vous à voix haute?
Non.

Y a-t-il un mot ou une ponctuation que vous affectionnez particulièrement?
Les parenthèses.

On ne parle que de soi. Commentez.
Je ne sais pas. Si je ne parle que de moi, alors c’est depuis un ego en miettes, un moi en mosaïque qui me permet de me projeter simultanément dans 10, 20, 30 personnages – des figures centrales ou secondaires qu’il m’arrive de ne pas aimer, de réprouver moralement et politiquement, mais dans lesquelles je dois bien trouver une parcelle d’humanité, c’est-à-dire une miette de moi, si je veux qu’ils aient une chance d’exister dans la fiction.

Avez-vous déjà été censuré?
En français, non. À l’étranger, je ne sais pas. J’ai un doute sur la façon dont certains de mes romans ont pu être traduits dans quelques pays. Notamment parce que la sexualité, sans être centrale, n’est jamais esquivée dans mes textes. Je n’ai jamais reçu d’exemplaire de L’amant russe, pour lequel j’ai signé voilà quelques années un contrat avec un éditeur russe. Au point où je me demande si, dans la Russie actuelle, violemment homophobe, le roman, qui met en scène la passion d’un étudiant russe communiste et d’un lycéen français, a vraiment été diffusé.

Êtes-vous sensible aux commentaires, critiques et regard des autres?
Oui, bien sûr. J’essaie de tenir à distance ce qui pourrait me tourner la tête, les éloges comme les méchancetés. Les critiques massacrantes m’arrivent rarement. Mon éditeur me protège, mes amis aussi. C’est donc par accident, par quelque « bonne âme », que j’en entends parler.

Pourquoi ou pour qui écrivez-vous?
C’est drôle, on ne me demande jamais contre quoi ou contre qui j’écris... Je ne pense à personne d’autre qu’à mes personnages, à rien d’autre qu’à ce monde où je plonge avec eux et aux mots pour les incarner, pour les faire vivants.

Comment imaginez-vous vos lecteurs?
Je ne les imagine pas. C’est impossible.

Avez-vous été étonné par certaines perceptions qu’on avait de votre travail?
Très souvent, oui. Plus exactement, je suis étonné par ce que certains lecteurs, jeunes la plupart, me révèlent de mes propres textes. Ils y découvrent des choses, des significations, des correspondances que je n’avais pas préméditées et qui sont là, en effet, noir sur blanc, indéniables.

Y a-t-il un lieu ou une ville qui vous inspire?
Toute géographie m’inspire. Je peux me transporter à peu près partout. J’aime les très grandes villes ou, à l’inverse, les hameaux, les déserts, les lieux isolés : je les aime dans la vie, on les retrouve dans mes romans.

Avez-vous expérimenté la création sous influence?
Oui. Mon mémoire de maîtrise, à 20 ans, portait sur l’écriture de la drogue chez Henri Michaux. J’ai suivi très brièvement son exemple. J'ai expérimenté plus par souci de vérification que par réel désir.

En vous relisant, à jeun, vous êtes-vous trouvé bon?
Non. Et d’ailleurs, je n’arrivais pas toujours à me relire. À mes débuts de romancier, un ami, qui connaissait bien quelques écrivains, m’avait conseillé de relire mes manuscrits au champagne. Le problème, c’est que le champagne est un bon compagnon des plaisirs, mais un faux ami en termes de lucidité et de travail.

Quel serait l’honneur qui vous comblerait le plus?
Je ne vois pas. Je ne sais pas ce qu’il faut attendre.

Comment souhaiteriez-vous que l’on se souvienne de vous?
Que quelqu’un, de temps en temps, prononce encore mon nom. Mon prénom seul suffirait. C’est quand on ne prononce plus le nom des gens qu’ils sont vraiment morts.

Référence :
Dans les westerns, Gilles Leroy, Éditions Mercure de France, 2017

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