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Marie-Louise Arsenault
Audio fil du mercredi 22 mars 2017

La sagesse et la lucidité d'André Major, fin observateur du monde

Publié le

André Major passe un très bon moment avec nous en studio, où il répond au questionnaire « J'avoue que j'ai vécu. »
André Major passe un très bon moment avec nous en studio, où il répond au questionnaire « J'avoue que j'ai vécu. »   Photo : Radio-Canada / Pascal Michaud

À 74 ans, l'écrivain André Major reste encore bien occupé, comme en fait foi la parution de son plus récent ouvrage L'œil du hibou, dans lequel il expose les nombreuses observations qu'il a notées et inscrites dans ses carnets de 2001 à 2003. Celui qui a cofondé la revue Parti pris en 1963 et à qui l'on doit de nombreux romans, dont Le cabochon, répond avec joie au questionnaire « J'avoue que j'ai vécu » de l'équipe de Plus on est de fous, plus on lit!

Quel est l’accomplissement dont vous êtes le plus fier?
D’avoir frayé mon chemin, depuis plus d’un demi-siècle, en conservant l’amour de l’écriture – un amour parfois contrarié, mais intact, aussi profond qu’il l’était dans ma jeunesse. Sans illusion, cependant, sur l’influence de la littérature, parce que les mots, contrairement à d’autres formes d’art plus spectaculaires, circulent en douce, à peine audibles, comme l’eau sous la glace.

J’ai, à maintes reprises, voulu faire mes adieux à la littérature, ce qui serait revenu à faire mes adieux à la vie, parce que je n’ai jamais pu vivre sans littérature, sans l’écho du réel dans le langage. J’ai beau tenter de me passer des mots pour vivre tout bonnement, ils reviennent toujours, que je marche, que je lise ou que je rêve.

André Major

Qu’est-ce que vous n’auriez jamais cru possible?
Que je survivrais aux contrariétés de l’existence, aux maladies et au désespoir auquel toute âme mélancolique est sujette. Si j’ai tenu le coup, c’est grâce à l’amour que j’avais et que j’ai toujours pour la nature, pour la littérature, pour la musique et, bien sûr, pour les êtres qui m’entourent. Grâce à ma curiosité et au grand besoin que j’ai de partager avec les autres ce que Jean Giono appelle « les vraies richesses ».

Quel est l’objet du passé qui vous manque le plus?
Ce qui me manque le plus, c’est l’énergie qu’il faut pour écrire des romans. De 20 à 50 ans, je pouvais, en plus de mon travail de chroniqueur littéraire et de réalisateur à la radio, consacrer mon temps libre à l’écriture romanesque, un genre qui vous vampirise littéralement, comme le savent tous les romanciers un peu sérieux.

Durant tout ce temps-là, j’avais l’impression de me couper du courant de la vie, de vivre dans une sorte de quarantaine. Si bien qu’une fois à la retraite, je n’avais plus envie de m’enfermer dans mon monde imaginaire, même s’il m’emmenait ailleurs. Je voulais enfin vivre comme la plupart des gens : cuisiner, bricoler, m’occuper de mes petits-enfants, me promener ou planter des arbres.

Quel est l’objet qui vous manque le moins?
Je peux dire que la discipline quotidienne que m’imposait le roman me manque de moins en moins. En revanche, comme j’ai toujours besoin de témoigner de ce que je vis, ressens ou pense, je m’adonne à une forme d’écriture plus libre, qui est au cœur de mon existence depuis une trentaine d’années. J’ai déjà publié pas loin de 1000 pages de notes prises au jour le jour, puis triées, émondées et retravaillées avec la rigueur qu’exige toute prose qui prétend à une forme artistique. Et ce n’est pas fini : j’en suis encore à travailler sur les années 2004-2008. [...] J’aurai publié autant de carnets que d’œuvres de fiction, si je continue dans cette voie un peu marginale, parce qu’on s’adresse, dans les carnets, à une minorité de lecteurs, qui sont tout de même de réconfortants compagnons de route.

En 2012, à peine sorti de la révision d’un carnet de 230 pages, je suis revenu au roman. Ç'a été une expérience exténuante qui m’a rappelé que le roman ne convenait plus à mon mode de vie. Mon principe directeur, c’est le primum vivere des Romains de l’Antiquité.

André Major

Qu’est-ce que vous avez appris?
Bien des choses. La principale, c’est qu’il est très difficile de conserver sa liberté de pensée à n’importe quelle époque. On subit la pression de l’opinion et, quand on va à contre-courant, il faut s’attendre à en payer le prix. Au cours de ma jeunesse militante, j’ai découvert qu’en souscrivant à une idéologie, quelle qu’elle soit, on renonce à exercer son sens critique. L’esprit de parti est incompatible avec le libre examen. Et j’ai compris, une fois pour toutes, qu’il valait mieux pour moi faire cavalier seul. C’est pourquoi, bien que j’aie participé à la création de l’Union des écrivains et écrivaines du Québec, je me suis permis de dénoncer son président, qui célébrait le très discutable Dictionnaire québécois d’aujourd’hui.

Qu’avez-vous encore à apprendre?
Bien des choses, à commencer par la meilleure façon d’envisager ma propre disparition, plus ou moins imminente. Pour le moment, je suis trop occupé à vivre pour me morfondre sur mes fins dernières, et je me dis que si on peut apprendre à vivre à peu près convenablement, on doit pouvoir apprendre à mourir aussi convenablement.

La pensée de la mort se fait plus insistante qu’il y a 20 ans. On a beau avoir appris à gérer les choses de la vie, c’est un tout autre défi que d’affronter ce passage de la vie au néant. On espère un peu lâchement que la mort nous prendra par surprise, dans notre sommeil.

André Major

Qu’est-ce qui vous enthousiasme quand vous pensez à l’avenir?
À vrai dire, je n’arrive pas à voir pourquoi l’avenir serait meilleur que l’a été le passé et que l’est le présent. Qu’il y ait des progrès dans certains domaines, c’est incontestable, mais il n'est pas encore né le prophète qui nous dira ce que deviendra la Terre et comment vivront ses habitants. Rien ne permet de croire que l’humanité sera meilleure, comme l’espérait Tchekhov, il y a plus d’un siècle. Ceux qui prétendent l’améliorer tiennent souvent un discours vertueux d’un simplisme confondant, discours qu’on entend depuis toujours. De toute manière, l’avenir appartient aux jeunes, comme on dit.

Avez-vous des regrets?
Oui, parce qu’en faisant le bilan de son existence, on a souvent l’impression d’avoir raté des occasions qui ne se représenteront jamais, d’avoir parfois fait de mauvais choix, d’avoir perdu un temps fou ou d’avoir tardé à comprendre plein de choses dont l’évidence nous apparaît un peu tard. En réalité, c’est la mélancolie de la vieillesse qui colore négativement ce bilan, parce qu’en fin de compte, on a vécu comme on le pouvait, guidé par ses passions, par l’héritage familial, par le contexte social et historique. On aurait voulu être meilleur qu’on l’a été, comme être humain et comme artiste.

Force est de constater, tout compte fait, qu’on est de bien petites choses dans la vastitude du monde. Accepter ce qu’on a été et ce qu’on a réalisé, est-ce qu’on y arrive vraiment un jour?

André Major

Qu’aimeriez-vous encore accomplir?
Terminer la révision des carnets que j’ai encore en réserve, sans cesser d’observer le monde qui m’entoure ni m’étonner de ce qui, de toute évidence, appartient à l’ordre naturel des choses. À savoir que l’humanité demeure capable du meilleur et du pire et qu’aucune révolution, aucune vérité révélée, ne pourra rien y changer. Le vice et la vertu sont des jumeaux siamois, comme tant de grandes œuvres en font la démonstration. Je voudrais bien voir mes petits-enfants devenir des hommes et, surtout, ne pas devenir un fardeau pour eux.

Avez-vous un auteur de prédilection?
Anton Tchekhov. Même si mon parcours de lecteur est jalonné de nombreuses influences, c’est tout de même l’écrivain qui a le plus compté pour moi. Son œuvre littéraire et sa vie m’ont été salutaires en cela qu’elles m’ont permis d’assumer ce que j’étais, d’avancer dans la vie et dans l’écriture avec une conscience plus claire de mes forces et de mes faiblesses. L’exemple de Tchekhov m’a encouragé à cheminer contre vents et marées dans la voie qui était la mienne. Sa liberté d’esprit n’a cessé, depuis que je le fréquente, d’éclairer mon horizon.

Quel est le livre qui vous inspire en ce moment?
Justement, depuis la mi-décembre, je lis Vivre de mes rêves : lettres d'une vie, un livre de plus de 1000 pages dans la collection « Bouquins ». J’ai l’impression d’être chez Tchekhov, de le voir évoluer et de plaisanter, car c’était un joyeux luron, malgré tout ce qui pouvait l’accabler, la tuberculose qui le minait, les problèmes d’argent et les soucis familiaux. C’était un amoureux de la nature, un observateur de la nature humaine d’une lucidité et d’une générosité exceptionnelles. C’était aussi un écrivain qui jamais ne se payait de mots, et c’est là, pour moi, une grande leçon pour quiconque se mêle d’écrire.

C’était mieux dans le temps? Vrai ou faux?
Aucune des deux réponses n’est bonne, parce que toute époque a ses bons et ses mauvais côtés et que la nostalgie du passé est aussi trompeuse que la croyance en un avenir radieux.

Est-il possible de vieillir sereinement?
Sans doute. En tout cas, c’est cela que je vise depuis que j’ai commencé à sentir une lassitude me retenir dans mes quartiers et un certain détachement me rendre l’existence plus douce.

Avez-vous l’impression de vivre dans une société plus obsédée par la jeunesse que jamais?
Je ne saurais le dire, mais quand j’étais un jeune fringant, il arrivait qu’on qualifie nos aînés de croulants. Ce qui ne m’empêchait pas de fréquenter avec autant de profit que de plaisir des écrivains d’une autre génération : Jacques Ferron, Gérard Bessette, Germaine Guèvremont, Gilles Marcotte et Pierre Vadeboncoeur, entre autres. J’ai toujours cru qu’existait, en littérature comme ailleurs, une filiation féconde et naturelle.

Mais il me semble que la jeunesse actuelle se montre généralement indifférente à ses aînés, comme si elle n’avait aucune curiosité à leur égard. Comme si un séisme avait creusé une sorte de vide sidéral entre les générations. Cela dit, il m’arrive de rencontrer de jeunes intellectuels avec qui la conversation est tout à fait naturelle, peut-être parce que nous avons des intérêts communs. Je revois quelques collègues de la radio, plus jeunes que moi, avec qui je partage les mêmes souvenirs.

Pour tout dire, je crois que l’obsession de la jeunesse remonte à la plus lointaine Antiquité et que ce n’est pas demain qu’il en ira autrement.

André Major

Références :
Les vraies richesses, Jean Giono, Éditions Grasset, 2002 (première parution en 1936)
Dictionnaire québécois d’aujourd’hui, sous la direction éditoriale de Jean-Claude Boulanger, 1992
Vivre de mes rêves : lettres d'une vie, Anton Tchekhov, Éditions Robert Laffont, 2016
L’œil du hibou, André Major, Les Éditions du Boréal, 2017

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