Opération séduction au Rwanda

Par Janic Tremblay, de Désautels le dimanche

2 juin 2018 | access_time MINUTES DE LECTURE

Le Rwanda veut se défaire de l’image associée au génocide de 1994, en misant en partie sur le tourisme. Safaris et visites de plantations de café comptent parmi les initiatives pour attirer les voyageurs. La grande question est maintenant de savoir s’ils viendront au Pays des mille collines.

Par Janic Tremblay, de Désautels le dimanche

more_horiz

On est happés par l’Afrique des documentaires en pénétrant dans le parc de l’Akagera. Les fortes odeurs de diesel qui émanent souvent des routes rwandaises s’estompent et sont bien vite remplacées par celles de la forêt et des pâturages. Les oiseaux de proie, les babouins et les antilopes pullulent.

Un hippopotame entouré de plusieurs oiseaux, tout près d’un point d’eau.
Un hippopotame au repos à Hippo Beach, au Parc national de l’Akagera, au Rwanda Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Dans la savane apparaissent des buffles africains, des zèbres, des topis, des girafes et même un phacochère qui déguerpit rapidement en apercevant le véhicule qui s’approche.

Un animal qui ressemble à un sanglier court dans la savane.
Un phacochère Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

D’autres espèces restent cependant invisibles aujourd’hui. Hormis les buffles sauvages, aucune trace des Big Five. Les lions, éléphants, rhinocéros et léopards qui cohabitent maintenant dans le parc restent tapis quelque part dans les hautes herbes ou la forêt.

Le parc de l’Akagera revient de loin. Il faut savoir que les lions et les rhinocéros, exterminés au cours des dernières décennies, ont été réintroduits à coups de millions de dollars depuis trois ans. Le parc compte maintenant 19 lions. Logiquement, ce nombre devrait augmenter au cours des prochaines années. Même chose pour les quelques rares rhinocéros.

Une girafe immobile
Un girafon regarde les touristes avec curiosité. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

L’Akagera offre une concentration surprenante d’espèces et de reliefs sur un tout petit territoire. Le Rwanda veut maintenant en faire une destination touristique de choix pour les amateurs de safaris du monde entier.

Deux zèbres face à face.
Deux zèbres se croisent. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

« Nous avons un petit pays. À partir de Kigali, les grands parcs sont tous facilement accessibles. On peut aller voir les gorilles des montagnes au nord, dans le parc des volcans. Ici, à l’Akagera, dans l’est, ce sont les Big Five, et au sud, il y a le parc forestier de Nyungwe. Tout est facile », explique Anacret Nsengiyumva, guide au parc Akagera.

Les ambitions touristiques du Rwanda ne font aucun doute. En plus d’être guide à l’Akagera, Anacret Nsengiyumva enseigne aussi le tourisme dans une école à proximité.

Le visage souriant du guide Anacret Nsengiyumva.
Anacret Nsengiyumva, guide au parc Akagera Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Il dit que le pays veut clairement et rapidement augmenter les revenus issus du tourisme afin de réinvestir dans son économie et son développement. Attirer les voyageurs est devenu une priorité. Une ambition nationale qui saute aux yeux, partout où l’on va.

Un oiseau ébouriffé au bec étrange.
Un souimanga Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Au petit matin, à Gisenyi, au bord du lac Kivu, un concert d’oiseaux tire les dormeurs paresseux de leur sommeil. En sortant de la tente pour trouver les coupables, on aperçoit très vite la faune aviaire colorée qui s’élance d’arbre en arbre.

Le moindre ornithologue amateur pourrait passer des heures à observer et à photographier ici. Mais il n’y a pas que les oiseaux qui chantent.

Plusieurs pirogues sur un lac.
Des pêcheurs en pirogue sur le lac Kivu Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

En tendant bien l’oreille, on peut entendre s’élever au loin la mélopée des pêcheurs qui rament sur l’immense plan d’eau après avoir remonté leurs filets. Ils ramènent des isambazas, des petits poissons semblables à des sardines qui seront vendus très frais au marché et souvent frits tels quels la journée même. Les Rwandais en raffolent et appellent cela du petit freitas (ou de la petite friture).

Des commerçants près d’un étal de poissons.
Un marché d’isambazas Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Le lac Kivu, lieu touristique en devenir

La Québécoise Marie-Noëlle De Vito, qui a ouvert un refuge rustique sur les hauteurs du lac, l’Inzu Lodge, est bien placée pour le savoir.

« Nous sommes face au lac, devant les collines du Rwanda et du Congo. C’est magnifique. Il y a un énorme potentiel qui n’est pas encore très développé. Il n’y a pas encore beaucoup de sports nautiques, mais ça commence avec l’arrivée timide de kayaks et de jet-skis », explique Marie-Noëlle De Vito.

« Depuis un certain temps, on voit vraiment les efforts du pays pour attirer les touristes en misant sur la nature et les gorilles de montagne, par exemple. C’est très vert et luxuriant ici; ce n’est pas très répandu en Afrique. »

- Marie-Noëlle De Vito, propriétaire de l’Inzu Lodge

Elle constate qu’il y a de plus en plus de touristes au fil des ans. « Ici au Lodge, il nous arrive maintenant de devoir refuser des réservations parce que toutes les tentes sont occupées. »

Marie-Noëlle De Vito, souriante, et, en arrière-plan, des clients attablés.
La Québécoise Marie-Noëlle De Vito en face de la salle à manger en plein air de l’Inzu Lodge Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

En ce moment, la plupart des gens viennent dormir à l’Inzu Lodge avant de traverser de l’autre côté de la frontière, au Congo, pour grimper le volcan Nyiragongo et y contempler son lac de lave en fusion.

Certains s’arrêtent avant d’aller observer les gorilles, aussi au Congo, parce que cela coûte beaucoup moins cher qu’au Rwanda, où il faut débourser une fortune – soit 1500 $ par personne, par jour. Mais Marie-Noëlle De Vito pense qu’ils viendront de plus en plus pour le lac Kivu à l’avenir.

Des montagnes imposantes sous un ciel nuageux.
Le Parc national des volcans vu de la route. C’est ici que l’on peut aller admirer les gorilles du Rwanda. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Un pays sécuritaire

Les touristes sont aussi de plus en plus nombreux à s’arrêter au Calafia Café, à quelques centaines de mètres de la frontière congolaise.

L’un des propriétaires, le Québécois Nathanael Hollands, explique que le Rwanda se démène pour se défaire de l’image associée au génocide, en misant notamment sur le tourisme.

Une longue table et des chaises installées sur le parterre.
Le Calafia Café Photo : Facebook

« Le message qui est envoyé au reste du monde, c’est que ce pays n’a plus rien à voir avec celui où est survenue une tragédie en 1994. Il y a beaucoup d’attraits ici. »

- Nathanael Hollands, copropriétaire du Calafia Café

« En Tanzanie, le tourisme rapporte annuellement 2 milliards de dollars. Pour l’instant, l’industrie touristique du Rwanda ne rapporte que 300 millions. Il est possible de faire plus. C’est déjà en cours », note Nathanael Hollands.

« Depuis deux ou trois ans, ici au Café, on voit une augmentation de 10 % de la clientèle chaque année. Les loyers commencent aussi à augmenter dans la région. Des gens achètent avant que les prix ne montent. C’est une question de temps avant que ça décolle », prédit l’homme d’affaires.

Nathanael Hollands devant le micro de Janic Tremblay.
Nathanael Hollands en entrevue avec Janic Tremblay Photo : Albert Beaudoin, collaboration spéciale

Comme pour lui donner raison, Will, un touriste anglais qui travaille au Mozambique et qui en est à sa troisième visite au Rwanda, est attablé dans la salle à manger du Café. Il vient principalement voir sa belle-mère, qui oeuvre pour une organisation religieuse. Il apprécie beaucoup le pays et les efforts qui ont été faits au cours des dernières années.

« Ce pays a grandi. Les infrastructures en général sont meilleures. Il y a de plus en plus de routes. Les itinéraires qui prenaient une éternité sont maintenant une affaire de quelques heures. Mais il y a aussi l’inforoute. Internet est partout. On voyage avec un modem 4G et on peut toujours le connecter. Il y a aussi plein de nouveaux hôtels à Kigali. La sécurité est exemplaire », explique le touriste.

« Je ne me suis jamais senti menacé ici. Les gens respectent scrupuleusement les lois. On peut se promener partout la nuit sans être inquiété. Ce n’est pas du tout comparable à ce que l’on peut trouver ailleurs en Afrique subsaharienne. »

- Will, un touriste anglais

Il continue en citant l’exemple de sa belle-mère de 78 ans qui conduit à Kigali sans aucun souci. Elle habite dans un immeuble sans mesure de sécurité particulière autre qu’un jeune homme qui veille sur l’entrée la nuit.

Nathanael Hollands pense par ailleurs que les amateurs de café pourraient bien se mettre à affluer dans le pays. Le café est le premier produit d’exportation du Rwanda. Il y a des plantations dans plusieurs régions, et il est très facile de les visiter à partir de Kigali. C’est un avantage qui pourrait bien séduire les caféinomanes du monde entier.

Attirer les amateurs de café

Adam Mclean est originaire de Toronto. Il est directeur de Question Coffee, à Kigali. L’entreprise d’économie sociale dit se concentrer sur la planète, les produits et le peuple.

En clair, cela signifie que les profits sont réinvestis dans des métiers et des entreprises reliés au café, afin d’améliorer le produit au Rwanda. Lui et son équipe ont aussi des plans pour développer le volet touristique du café.

Des petits fruits rouges et verts.
Des cerises de café sur pied Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

« Nous voulons imiter ce qui se fait déjà dans le milieu vinicole et créer une expérience autour du café. Plein de gens boivent deux ou trois cafés par jour, mais ils n’ont aucune idée de ce à quoi ressemble un caféier. »

- Adam Mclean, directeur de Question Coffee

« Nous voulons montrer ce qui fait un bon café, du grain jusqu’à la tasse. Le café, c’est un peu comme le vin. C’est un fruit qui pousse dans un arbre et que l’on cultive avec beaucoup de soin. On doit le transformer en enlevant le fruit pour ne retenir que les grains. Ces grains sont ensuite torréfiés, moulus, préparés et dégustés. Mais bien des amateurs de café ne connaissent que les grains torréfiés. Nous voulons reculer jusqu’au début. Jusqu’à montrer les premières années d’un arbre à café », explique Adam Mclean.

Deux personnes font le tri des grains de café.
La sélection des grains de café Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

On lui décoche parfois des regards dubitatifs quand il parle de café-tourisme. Il est néanmoins convaincu qu’il y a un bon potentiel pour ce type d’expérience.

Il dit qu’il suffit de voir les visages des gens qui visitent les fermes et d’écouter leurs commentaires après coup pour comprendre qu’ils ne voient plus leur café de la même manière. Le Costa Rica fait d’ailleurs déjà du café-tourisme depuis longtemps. C’est aussi le cas à Hawaï, en Colombie et en Jamaïque.

Une pâtisserie et un café appétissants.
Café et beignet à la cannelle chez Question Coffee à Kigali Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

« Comme l’offre touristique est en train d’émerger ici, il faut trouver des façons de retenir les gens au pays pour plus de quelques jours. Une façon d’y arriver, c’est en diversifiant l’offre, notamment avec un volet agrotouristique  », observe Adam Mclean.

« L’avantage du Rwanda, c’est la petite superficie du pays et la facilité de rallier les plantations. On peut voir des caféiers à une heure de voiture de l’aéroport. C’est assez unique! »

- Adam Mclean, directeur de Question Coffee

L’homme d’affaires Adam Mclean et trois travailleuses en tablier, tous souriants.
Adam Mclean et son équipe chez Question Coffee à Kigali Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Pour l’instant, il s’agit d’un projet pilote qui ne se rend que dans une seule coopérative de production. Adam Mclean dit que les réservations sont de plus en plus nombreuses. Des tas de coopératives partout au pays sont intéressées à participer au projet.

Faire des affaires au lieu de fournir de l’aide

On dirait que la salle à manger du Heaven Restaurant Hotel, à Kigali, a été construite directement sur la canopée. Tout en hauteur, l’endroit est entouré de végétation luxuriante. L’air est pur, le service est attentionné et on y mange vraiment très bien tout en observant à travers les arbres les lumières de la capitale rwandaise en contrebas. On dirait presque une maison dans les arbres pour adultes fortunés.

Les chambres du Retreat, une portion plus luxueuse du complexe hôtelier, sont immaculées et accueillantes. Dignes des plus beaux hôtels. Pas étonnant que l’actrice Scarlett Johansson y ait séjourné lors de son passage à Kigali.

Une dizaine de tables et des chaises sur une terrasse couverte.
La salle à manger du Heaven Restaurant Hotel Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Ce matin, l’Américain Ryan Magarian donne une formation en mixologie. L’ancien copropriétaire de la marque de gin Aviation est venu directement de Portland pour enseigner aux barmans de l’endroit comment parfaire leurs boissons alcoolisées.

On parle ici de micro-ajustements dans la préparation des cocktails. Quand quelques millilitres de jus de fruit, de gingembre ou de lime de plus ou de moins peuvent faire toute la différence entre une boisson correcte et un produit irréprochable.

Ryan Magarian devant son ordinateur et deux serveurs derrière le bar.
Ryan Magarian discute de recettes de cocktails avec des barmans du Heaven Restaurant Hotel. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Après avoir passé trois semaines au Rwanda, il se dit convaincu que le meilleur est à venir ici.

« D’ici 10 ans, ce sera vraiment l’endroit où aller en Afrique pour les touristes américains et européens. C’est l’Afrique facile. Mon conseil : si vous voulez passer 10 jours sur le continent, venez ici. Avec l’Akagera, les gorilles, les forêts, les montagnes et les volcans, on se croirait à Narnia! », lance Ryan Magarian, expert en mixologie.

Un des barmans passe un liquide dans un tamis.
Des barmans sont en train de préparer un cocktail à base de jus d’olive. Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Pour Ryan Magarian, ce qu’il manque toutefois au Rwanda, c’est un bon marketing pour se faire valoir sur la scène internationale et changer les perceptions.

« Quand j’ai annoncé mon voyage à mes amis, ils avaient plutôt une impression défavorable. Je m’attendais moi-même à arriver dans un pays du tiers-monde. Ce n’est pas l’impression qui se dégage. C’est propre, hypersécuritaire et il y a de bons cafés et restaurants comme en Amérique. Sauf que peu de gens le savent. »

Le visage souriant de Ryan Magarian.
Ryan Magarian, expert en mixologie Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

L’importance de l’industrie du tourisme n’est pas négligeable, comme en témoigne Alissa Ruxin, la propriétaire du Heaven Hotel Restaurant et du Retreat. Cette Américaine francophile, formée en santé publique, a oeuvré dans son domaine pendant quelques mois avec son mari avant de décider de faire de l’aide autrement en ouvrant un hôtel-restaurant.

Rien à voir avec une investisseuse étrangère qui cherche à faire fortune. Alissa est partie de presque rien et a contracté des prêts.

« Après six mois de travail humanitaire, je me suis rendu compte qu’il fallait faire travailler la population. Surtout les jeunes, qui constituent une proportion très importante de la population », explique Alissa.

« On a lancé l’hôtel. Depuis qu’on fait des profits, on a un impact. On fournit de l’emploi à 85 personnes. Sans compter les musiciens et les artistes qui viennent parfois. »

Alissa Ruxin, souriante, entourée d’une végétation luxuriante.
Alissa Ruxin, propriétaire du Heaven Restaurant Hotel et du Retreat Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Elle dit qu’elle n’a désormais même plus besoin de faire de la formation. Ce sont les employés de longue date qui s’en occupent.

­­« C’est cela l’impact de l’investissement dans un pays. L’autonomie après quelques années. C’est très gratifiant. »

Les fantômes du passé

Reste maintenant à convaincre les gens de venir. Car, sous le couvert de l’anonymat, bien des acteurs du milieu du tourisme vous diront qu’il y a encore trop peu de voyageurs qui s’aventurent au Pays des mille collines.

Des terres cultivées vues de haut. On dirait une courtepointe.
Paysage typique de la campagne rwandaise Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

« On ne remplit pas les hôtels. On vit des hauts et des bas en permanence. Il y a un problème de volume », nous confiait confidentiellement le directeur d’un hôtel important lors de notre passage à Kigali.

Il s’est construit beaucoup de complexes hôteliers au cours des dernières années au Rwanda. Un certain nombre ont été vendus aux enchères après quelque temps, victimes d’une mauvaise gestion ou d’un manque de clientèle.

« Il faut que le Rwanda et Kigali se fassent connaître davantage pour de nouvelles raisons. Beaucoup d’efforts sont faits. Forcément, ce qui s’est passé il y a 24 ans [NDLR : le génocide] continue de marquer les esprits. Il ne faut pas l’oublier, mais penser à la jeunesse qui veut apporter quelque chose de nouveau et avancer. Le pays est fabuleux avec ses collines et ses lacs. Les Occidentaux ne doivent pas avoir peur de venir ici. »

Une jeune femme portant un panier sur son dos cueille des feuilles de thé.
Une cueilleuse de thé du Rwanda Photo : Radio-Canada/Janic Tremblay

Le reportage de Janic Tremblay est diffusé le 3 juin à l’émission Désautels le dimanche sur ICI Première.

Publicité