Guérir grâce aux hallucinogènes

Par Bouchra Ouatik de Découverte

14 avril 2018 | access_time MINUTES DE LECTURE

Longtemps associées aux raves et aux années hippies, les drogues psychédéliques se fraient lentement un chemin vers les cabinets de psychiatres. Ces substances, telles que le LSD et la MDMA, pourraient aider à soigner des problèmes de santé mentale mieux que n’importe quel autre traitement disponible.

Par Bouchra Ouatik de Découverte

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Plusieurs fois par semaine, John Saul se rend à la plage de Santa Monica, à Los Angeles, pour y donner des cours de yoga aérien ou encore pour s'entraîner en vue de son prochain marathon.

L’homme de 53 ans a longtemps mené une vie prospère comme propriétaire d’une entreprise de location de yachts, près de San Francisco. « J’étais athlétique, je faisais beaucoup de voile, je partais faire de longs voyages sur l’océan, dit-il. C’était mon passe-temps préféré. »

Mais en 2012, sa vie a basculé. Il a reçu un diagnostic de sclérodermie, une maladie qui cause un durcissement des tissus. « Un des premiers symptômes est que l’on devient très enflé. Mes bras étaient complètement engourdis », se souvient-il. Cette maladie incurable peut causer la mort lorsqu’elle atteint les organes internes.

Durant des années, John Saul pouvait à peine bouger. « Le fait d’être physiquement handicapé pour une personne active comme moi, c’est comme si une partie de moi était morte », dit-il.

« J’étais suicidaire. Je me regardais dans le miroir et je me disais : "plus qu’une autre journée". »

- John Saul

John Saul avait perdu tout espoir jusqu’à ce qu’il entende parler d’une étude clinique menée par le psychiatre Phil Wolfson, à Marin, en Californie. « L’étude portait sur la psychothérapie assistée par MDMA pour le traitement de l’anxiété due à des maladies potentiellement mortelles », indique John Saul.

La MDMA est l’ingrédient actif de l’ecstasy, cette drogue récréative bien connue. Son potentiel thérapeutique est cependant tombé dans l’oubli durant des décennies.

Une recherche interrompue en plein essor

La recherche sur les substances psychédéliques remonte au milieu du 20e siècle. En 1943, le chimiste suisse Albert Hoffman ingère accidentellement une substance qu’il avait développée en laboratoire : du LSD, ou diéthylamide de l’acide lysergique. Il découvre alors ses effets hallucinogènes.

Le LSD fait partie de la catégorie des psychédéliques classiques, qui regroupe aussi la psilocybine, l’ingrédient actif des champignons magiques, ainsi que l’ayahuasca, une plante amazonienne. Ces substances sont reconnues pour causer des hallucinations visuelles et auditives.

La MDMA, quant à elle, fait partie des empathogènes, qui créent un fort sentiment de communion avec les autres.

Les psychiatres de l’époque se sont rapidement intéressés à l’effet de telles substances pour aider à traiter des problèmes de santé mentale. « Dans les années 50 et 60, la recherche sur les substances psychédéliques était considérée comme la fine pointe de la psychiatrie. Il y avait beaucoup d’enthousiasme au sein de la profession », relate Charles Grob, psychiatre à l’Université de Californie à Los Angeles.

« Au milieu des années 60, le secret est sorti du laboratoire. C’est devenu très populaire auprès des jeunes qui expérimentaient sans contrôle ni mesure de sécurité. »

- Charles Grob, psychiatre

Dans la foulée de la lutte contre les drogues menée aux États-Unis dans les années 70 et 80, les hallucinogènes ont été bannis, mettant fin à la recherche dans le domaine.

Des chercheurs, dont Charles Grob, ont toutefois recommencé à s’y intéresser au courant des années 90. Aujourd’hui, des dizaines de projets de recherche sont en cours à travers la planète.

Puisque ces substances sont toujours illégales, les chercheurs doivent respecter des conditions très strictes pour obtenir l’autorisation de les étudier. « Le fait de mélanger ces substances à de l’alcool ou à d’autres drogues peut être très dangereux, souligne Charles Grob. Il y a aussi un problème de pureté de ces drogues lorsqu’elles proviennent du marché noir. »

À l’état pur, les hallucinogènes ont toutefois peu d’effets secondaires et ne créent pas de dépendance. Cependant, puisqu’ils altèrent le jugement, ils doivent être administrés sous supervision médicale.

Se libérer de ses idées noires

Illustration : Radio-Canada/Sophie Leclerc

Lorsque John Saul a pris sa première dose de MDMA, tous ses sens ont été exacerbés. « Les couleurs sont devenues très riches et le temps a ralenti », se souvient-il.

« Je regardais les objets et les détails étaient très nets. Les couleurs étaient éclatantes. Les objets dans la pièce ont commencé à avoir une personnalité. »

- John Saul

Comme le veut le protocole des études sur les hallucinogènes, John Saul a d’abord suivi plusieurs séances de psychothérapie avec un chercheur, afin de bien cerner le problème à régler.

Puis, lors d’une séance qui dure plusieurs heures, il a reçu une dose de MDMA. Le chercheur l’a alors invité à réfléchir à ses problèmes. Sous l’effet des hallucinogènes, le patient arrive à se voir autrement.

En temps normal, certaines zones de notre cerveau – appelées réseau de mode par défaut –, sont activées en permanence. Ensemble, ces régions sont responsables de nos pensées récurrentes. Ce réseau est particulièrement actif chez ceux qui souffrent de dépression ou d’anxiété.

Les substances psychédéliques viennent activer de nouvelles zones du cerveau et perturbent le réseau de mode par défaut. Cela aide le patient à se libérer de ses pensées habituelles.

« Ces substances font vivre une expérience profonde et visionnaire. Dans des conditions optimales, elles facilitent l’introspection », explique Charles Grob.

« C’est comme un rééquilibrage des processus mentaux qui permet aux individus de se voir et de voir leurs problèmes avec une autre perspective. »

- Charles Grob, psychiatre

Les substances psychédéliques classiques, comme le LSD, aident les patients à prendre du recul face à eux-mêmes. « On observe parfois chez les individus une fragmentation ou une désintégration de l’ego, une perte du sentiment de soi, indique Charles Grob. Cela facilite l’entrée dans un état psychospirituel profond. »

Les empathogènes, comme la MDMA, agissent différemment, mais le résultat est semblable. « Leur temps d’action est plus court, l’effet stimulant est plus marqué, mais ils facilitent aussi une introspection importante et soulagent l’anxiété », explique le psychiatre.

La révélation

Les participants à ces études rapportent souvent avoir des révélations. C’est la clé de leur guérison.

Avec l’aide de la MDMA, John Saul a pu comprendre comment redonner un sens à sa vie, malgré la maladie qui le menaçait.

« Mon estime de moi était basée sur la performance de ma carrière. J’ai réalisé que ce n’était pas moi. Je vivais dans le but de plaire à la société, de plaire à mes parents, raconte-t-il. J’ai pu voir comment je devais changer ma vie et je devais tout changer. Je devais me débarrasser de mon entreprise, redéfinir mes relations et faire face à mes problèmes pour avancer dans la vie ».

Après sa thérapie, il a recommencé à pratiquer des activités physiques et il est depuis devenu instructeur de yoga. Même s’il souffre toujours de sclérodermie, l’exercice a grandement allégé ses symptômes.

« Durant l’étude, j’ai eu la révélation que je devais recommencer à bouger mon corps, comme l’athlète que j’avais toujours été. »

- John Saul

Le psychiatre Charles Grob a observé des effets semblables sur ses patients. Dans une de ses études, il a utilisé de la psilocybine pour aider à soulager l’anxiété sévère de personnes souffrant de cancer avancé.

« Durant le traitement, nous avons observé que les individus étaient presque capables de se séparer de leur identification à la maladie et de se percevoir autrement que comme quelqu’un qui allait mourir, explique-t-il. Ils étaient capables de redonner un sens à leur vie et de retrouver l’identité qu’ils avaient auparavant. »

La prise de conscience acquise sous l’influence des hallucinogènes est si puissante qu’elle reste imprégnée dans l’esprit du patient, même une fois que l’effet de la drogue s’est dissipé.

« Cela fait presque deux ans que j’ai suivi la thérapie et il n’y a pas un jour où je n’y pense pas. »

- John Saul

« J’ai complètement réorienté ma vie grâce à l’étude sur la MDMA. Ce n’était pas facile, ça a été beaucoup de travail, explique John Saul. Je vois les choses tellement clairement maintenant. Les réponses à mes questions me viennent plus facilement. »

Affronter ses traumatismes

Illustration : Radio-Canada/Sophie Leclerc

Rachel Hope, une mère de famille de 46 ans de Los Angeles, a aussi vu sa vie transformée après avoir participé à une étude sur les hallucinogènes.

« J’ai souffert de stress post-traumatique à la suite d’abus et de négligence extrêmes durant mon enfance, dit-elle. J’ai aussi été percutée par un camion à 11 ans et ça m’a partiellement paralysée. On m’a violée, négligée, battue. »

« J’avais l’impression que si je parlais à quiconque de ces souvenirs que j’avais réprimés, j’allais mourir. »

- Rachel Hope

En 20 ans, elle a suivi diverses thérapies sans succès. « En essayant de parler de ces terribles événements traumatisants, ça me rendait encore plus malade, car je me retraumatisais en les revivant », relate-t-elle.

C’est sans grand espoir qu’elle a décidé de s’inscrire en 2005 à une étude sur le stress post-traumatique chez les victimes d’abus sexuels. L’étude, menée par les chercheurs Michael et Annie Mithoefer en Caroline du Sud, comportait trois séances de psychothérapie sous MDMA.

« La MDMA a certains effets psychopharmacologiques sur le cerveau. Cela libère des neurotransmetteurs comme la sérotonine, la dopamine et l’ocytocine », explique Kenneth Tupper, chercheur en santé publique au British Columbia Centre on Substance Use, à Vancouver. Il mène présentement une étude semblable à celle à laquelle Rachel Hope a pris part.

Les neurotransmetteurs libérés grâce à la MDMA aident le patient à ressentir moins d’anxiété. « Dans un contexte thérapeutique, cela permet aux gens de revisiter leurs expériences traumatisantes », indique Kenneth Tupper.

L’ocytocine aide aussi le patient à se sentir en confiance avec le thérapeute. « J’étais capable de raconter au thérapeute en détail ce qui m’était arrivé sans être totalement traumatisée, se souvient Rachel. Je ne ressentais plus la honte ni la peur. »

La MDMA accroît également l’activité du cortex préfrontal, la zone du cerveau responsable de la réflexion. Durant la séance de thérapie, Rachel Hope a senti qu’elle pouvait mieux comprendre pourquoi les traumatismes vécus durant l’enfance l’affectaient toujours.

« J’ai senti que j’avais un accès incroyable à mon propre esprit. »

- Rachel Hope

« Je voyais non seulement mon histoire et mon traumatisme, mais aussi mes décisions inconscientes et les croyances que je m’étais racontées pour maintenir mon traumatisme, explique-t-elle. J’avais des idées très primitives sur ce qui m’était arrivé. En tant qu’enfant, j’avais décidé que si j’avais été violée si souvent par tant de gens différents, c’est parce que j’étais dégoûtante ou que j’étais une séductrice ou quelque chose d’horrible. »

La MDMA provoque aussi un puissant sentiment d’empathie. Dans le cadre d’une psychothérapie, cela aide le patient à réaliser qu’il n’est pas seul dans sa situation.

« Ça a été la clé de ma guérison, dit Rachel Hope. J’ai réalisé que ce qui m’était arrivé me connectait au reste de l’humanité. J’ai ressenti énormément de compassion pour moi-même et pour l’humanité. Je pouvais soudainement voir la vérité, que je n’étais qu’une petite fille sans défense, dans des endroits dangereux, et que des prédateurs s’en sont pris à moi, mais que je n’y étais pour rien. »

« J’ai eu un millier de révélations. C’est comme si un coffre aux trésors m’était tombé sur la tête. »

- Rachel Hope

Guérir après une seule dose

Bien que l’étude comportait trois séances sous MDMA, Rachel Hope s’est sentie transformée dès le premier jour. « Quand ce fut terminé, j’étais libérée de ma prison intérieure. En huit heures. Ça me semblait irréaliste. Je ne croyais pas que l’effet aller durer, mais ç’a été le cas. »

Contrairement aux médicaments conventionnels, une seule dose d’hallucinogènes suffit souvent à soulager le patient, comme l’explique le chercheur Kenneth Tupper. « Certaines personnes ont des révélations soudaines qui les aident à résoudre leur traumatisme », dit-il.

Dans le cas de l’étude à laquelle a pris part Rachel Hope, 83 % des participants qui ont reçu de la MDMA ont été guéris de leur stress post-traumatique, comparativement à 25 % de ceux qui ont suivi une psychothérapie conventionnelle.

Ce traitement est si prometteur que le Secrétariat américain aux produits alimentaires et pharmaceutiques (Food and Drug Administration) a autorisé des essais cliniques de phase trois, soit la dernière étape avant la légalisation. Une partie des tests se déroulent au British Columbia Centre on Substance Use de Vancouver.

« Nous avons des données qui montrent que c’est meilleur que n’importe quel autre traitement disponible. »

- Kenneth Tupper, chercheur en santé publique au British Columbia Centre on Substance Use

Si les résultats sont concluants, la MDMA pourrait être approuvée comme traitement pour le stress post-traumatique dès 2021. « Cela sera probablement offert seulement dans un cadre clinique spécial avec des séances préparatoires, une supervision très serrée durant la prise du médicament, ainsi que des séances de suivi », indique Kenneth Tupper.

De la toxicomanie aux troubles alimentaires

Au-delà de l’anxiété, de la dépression et du stress post-traumatique, l’introspection facilitée par la prise d’hallucinogènes peut aider à traiter d’autres problèmes, tels que la toxicomanie, les troubles alimentaires et les troubles obsessifs compulsifs.

« Mais ce n’est pas une panacée, nuance le chercheur Kenneth Tupper. Certaines personnes ne répondent pas bien au traitement. » En effet, les hallucinogènes sont contre-indiqués pour ceux qui souffrent de schizophrénie ou de troubles bipolaires, car cela pourrait déclencher chez eux une psychose.

Selon le psychiatre Charles Grob, cette approche offrira une solution de rechange aux médicaments tels que les antidépresseurs. « Je crois que ce sera un traitement potentiel pour des problèmes de santé mentale qui ne répondent pas aux traitements conventionnels. »

Pour Rachel Hope, la psychothérapie assistée par hallucinogènes lui a permis de se délivrer d’un traumatisme dont elle se croyait prisonnière pour la vie. « C’est pour ça que je raconte mon histoire, dit-elle. Vous n’avez pas besoin d’être malades durant des décennies. Si vous souffrez d’un traumatisme, vous pouvez redémarrer votre système et vous sentir bien à nouveau, immédiatement. »

Le reportage de Bouchra Ouatik et de Chantal Théorêt est présenté à Découverte, dimanche, 18 h 30, à ICI Radio-Canada Télé.

Bouchra Ouatik journaliste, Sophie Leclerc designer, Francis Lamontagne designer, André Guimaraes développeur et Éric Larouche chef de pupitre

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