Plus vieux, plus malades;
portrait de la santé des Canadiens

Par Daniel Blanchette Pelletier

Les Canadiens vivent plus longtemps que jamais, mais ils n’échappent pas pour autant à la maladie. Malgré la progression de l’espérance de vie et le recul du taux de mortalité, de mauvaises habitudes de vie pèsent lourd sur leur santé. Au point où les experts les mettent en garde contre une crise de santé publique si rien n’est fait.

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Comportements à risque et maladies

  • Hommes
  • Femmes

Les données sont pour les 12 ans et plus, en général; mauvaise alimentation, qui mange moins de 5 portions de fruits et légumes par jour; consommation abusive d'alcool, 5 consommations ou plus au moins une fois par mois, 4 pour les femmes; tabagisme, qui fume tous les jours; troubles de l'humeur, diagnostic de dépression, de trouble bipolaire, de manie ou de dysthymie.

L’Enquête sur la santé a été révisée en 2014. Les données de 2015 et 2016 ne sont pas comparables à celles des cycles antérieurs; la collecte et l'échantillonnage ne sont pas les mêmes.

Source : Statistique Canada

Plus de 1 Canadien sur 6 est âgé de 65 ans et plus. Ce groupe d’âge croît quatre fois plus vite que l’ensemble de la population. Sans surprise, l’espérance de vie au pays est en progression constante depuis plusieurs décennies.

Progression de l'espérance de vie

  • Hommes
  • Femmes

Sources : Statistique Canada et OCDE

Mais à quoi bon vivre plus vieux si la santé n’est pas au rendez-vous? Les habitudes de vie malsaines des Canadiens réduisent le nombre d’années qu’ils peuvent espérer vivre en pleine forme.

« Nous avons confirmé que l’inactivité physique, la mauvaise alimentation, la consommation abusive d’alcool et le tabagisme ont un impact majeur sur la santé », explique Doug Manual, chercheur à l’hôpital d’Ottawa.

« Ces mauvaises habitudes réduisent non seulement le nombre d’années de vie, mais aussi les années vécues en bonne santé », résume-t-il, lui-même étonné par le nombre d’années que peuvent perdre les Canadiens.

Réduction de l'espérance de vie selon des comportements malsains

  • Hommes
  • Femmes

Source : Measuring Burden of Unhealthy Behaviours Using a Multivariable Predictive Approach: Life Expectancy Lost in Canada Attributable to Smoking, Alcohol, Physical Inactivity, and Diet

L’alimentation au coeur du problème

Fumer diminue incontestablement l’espérance de vie, mais les mauvaises habitudes alimentaires sont la nouvelle source de préoccupation. Seulement le tiers des Canadiens consomme, par exemple, au moins cinq portions de fruits et légumes chaque jour.

« Si la part en fruits et légumes est insuffisante, c’est qu’on la remplace par d’autres aliments », lance d’entrée de jeu la directrice de la Coalition québécoise pour la problématique du poids, Corinne Voyer.

Les Canadiens ont dorénavant un apport énergétique réduit en glucides, mais plus riche en graisses et en protéines. Ils n’atteignent pas non plus les doses recommandées de vitamines et de minéraux.

Évolution de l’alimentation quotidienne des Canadiens en kilocalories

  • Alcool
  • Produits céréaliers
  • Légumineuses
  • Pommes de terre et autres légumes racines
  • Fruits et légumes
  • Produits laitiers et oeufs
  • Viande
  • Huiles et gras
  • Sucre
  • Autre

Source : FAO

« Le problème, c’est que notre alimentation dépend de la production industrielle, renchérit Janusz Kaczorowski. On est très loin d’une alimentation naturelle. »

Selon le chercheur au Centre de recherche du Centre hospitalier de l'Université de Montréal, il faut manger le moins possible d’aliments transformés, où il y a beaucoup de gras, de sucre et de sel.

Combinée à l’inactivité physique et à la sédentarité, une alimentation malsaine explique pourquoi une majorité de Canadiens souffrent d’embonpoint.

« Pendant qu’on se dirigeait vers des actions intenses en activité physique pour faire bouger plus la population, on ne regardait pas l’assiette. La réalité, c’est que l’alimentaire joue beaucoup dans la problématique d’obésité et de maladie chronique. »

- Corinne Voyer, Coalition québécoise pour la problématique du poids

Évitables, mais…

« La population en général est en bonne santé, mais environ 1 adulte sur 5 est atteint d’au moins une des maladies chroniques majeures », se désole la conseillère médicale à l’Agence de santé publique du Canada Louise Pelletier.

Pourtant les principales maladies chroniques qui affligent les Canadiens, comme le cancer et les maladies du coeur, seraient en grande partie évitables si ce n’était pas des mauvaises habitudes de vie.

Comportements malsains chez les 20 ans et plus

Les facteurs de risque sont la mauvaise alimentation, l'inactivité physique, la consommation abusive d'alcool et le tabagisme.

Source : Statistique Canada, 2014

« Ce sont des facteurs sur lesquels nous avons un contrôle, qui sont modifiables. C’est nous qui choisissons de fumer, de bien manger ou pas, de faire de l’activité physique ou pas. Ça ne dépend que de nous », rappelle la directrice de recherche et développement à la Fédération québécoise des sociétés Alzheimer, Nouha Ben Gaied.

La hausse des maladies neurodégénératives, dont l’alzheimer, est une source d’inquiétudes, puisque les mauvaises habitudes de vie sont des facteurs de risque supplémentaires dans leur développement, rappelle-t-elle.

Et ce ne serait qu’un début, prévient Nouha Ben Gaied. Le nombre de cas de démence doublera d’ici une génération, notamment en raison du vieillissement de la population.

« La prévalence des maladies chroniques est en augmentation de façon très importante, se désole à son tour le chercheur Janusz Kaczorowski. Les personnes sont plus âgées mais plus malades, avec même plus d’une maladie. »

Maladies chroniques chez les 65 ans et plus

Source : Statistique Canada, 2014

Les maladies chroniques sont responsables de 65 % des décès au Canada et demeurent la cause principale de tous les décès prématurés.

Les principales causes de mortalité au Canada sont liées en majorité à la maladie chronique

  • Hommes
  • Femmes

Taux de mortalité pour 100 000 personnes

Source : Statistique Canada, 2014

Malgré tout, la mortalité liée aux maladies cardiovasculaires et respiratoires est à la baisse, notamment en raison de l’abandon progressif de la cigarette chez les Canadiens.

État des fumeurs en 2016

12 ans et plus; fumeur expérimental, non-fumeur qui a fumé au moins une cigarette complète dans sa vie

Source : Statistique Canada, 2014

Les campagnes musclées et les différentes lois contre l’industrie du tabac ont donc porté leurs fruits. Mais ont-elles monopolisé l’attention au point de négliger d’autres comportements malsains?

« Au niveau alimentaire, on a été très laxiste, convient Corinne Voyer de la Coalition poids. On a très peu encadré l’industrie, surtout au niveau des produits transformés. On n’a pas réagi assez vite pour voir venir les problèmes et on se retrouve devant les faits accomplis. »

La santé des jeunes hypothéquée

Le problème est d’autant plus préoccupant chez les jeunes. Le quart d’entre eux souffre d’embonpoint ou est carrément obèse, un sommet atteint il y a 10 ans et qui a peu changé depuis.

En plus de mal s’alimenter, beaucoup de jeunes négligent l’activité physique et adoptent très tôt des comportements sédentaires qu’ils conservent en vieillissant.

Seulement le tiers des enfants respecte les recommandations d'au moins 60 minutes d’activité physique par jour.

Activité physique chez les jeunes

Source : Statistique Canada

Non seulement ces comportements ont des effets immédiats, mais ils sont aussi inquiétants pour l’avenir.

« L’obésité en jeune âge et à l’adolescence est l’un des plus importants facteurs associés à l’obésité chez l’adulte, précise la conseillère médicale à l’Agence de santé publique du Canada Louise Pelletier. Et on le sait, l’obésité est associée à plein d’autres maladies, comme le diabète, les maladies cardiovasculaires, certains cancers, etc. ».

Portrait de la maladie chronique en chiffres

  • 2,3 millions de Canadiens souffrent de maladies cardiovasculaires.
  • 2,7 millions vivent avec le diabète et plus de 4 millions en seront atteints d’ici 2020.
  • 565 000 Canadiens sont atteints d’une maladie neurodégénérative et ils seront près de 1 million d’ici 15 ans.
  • 2 Canadiens sur 5 recevront un diagnostic de cancer au cours de leur vie, 1 sur 4 en mourra.

Mieux vaut prévenir que guérir

Le Canada doit s’attaquer à la prévention des maladies chroniques, martèlent tous les experts.

« C’est plus facile de manger mal que de manger bien. C’est aussi plus facile d’être sédentaire que d’être actif. Et c’est la politique publique qui peut pousser les gens dans la bonne direction. »

- Janusz Kaczorowski, Centre de recherche du Centre hospitalier de l'Université de Montréal

Il y a donc un besoin urgent de politiques et de programmes qui font la promotion des saines habitudes de vie et de la prévention des maladies chroniques.

« Il faut continuer à faire des efforts de prévention à tous les niveaux, reconnaît Louise Pelletier. Au niveau individuel, en aidant les personnes à adopter de bonnes habitudes de vie, mais aussi au niveau communautaire, en encourageant les municipalités à créer des parcs et à développer des pistes cyclables, et au niveau gouvernemental, par le développement de politiques en santé. »

Le Canada, un pays malgré tout en santé

Mais quand on se compare, on se console. Le Canada demeure malgré tout un pays en santé, comparativement à d’autres pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Comportements et effets sur la santé

Causes de mortalité (taux pour 100 000 habitants)

Comportements et effets sur la santé : 2015, ou année la plus récente; mauvaise alimentation, qui ne mange ni fruit ni légume, médiane; diabète, 20 à 79 ans; consommation abusive d'alcool, six consommations et plus en une occasion au moins une fois dans le mois précédent (2010), 15 ans et plus; tabagisme, 15 ans et plus.

Causes de mortalité : 2015, ou année la plus proche; maladie du système circulatoire, comprend les maladies du coeur et cérébrovasculaire.

Sources : OCDE et OMS

Il n’en demeure pas moins que le Canada perd du terrain, étant devenu l’un des pires en ce qui a trait aux taux d’obésité.

Difficile à présent d’éviter une crise de santé publique, estime Corinne Voyer de la Coalition poids. « On est même déjà dans la crise, à mon avis, lance-t-elle. Et on réagit beaucoup trop tardivement. »

« On ne verra pas de diminution de l’obésité avant un bon 20 ans », déplore-t-elle, insistant sur le fait que la seule façon de changer la donne est de réagir dès maintenant, en se concentrant sur les générations futures.

Daniel Blanchette Pelletier journaliste, Éric Larouche chef de pupitre, André Guimaraes développeur et Santiago Salcido designer.

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