Photo : Maxime Corneau

Ces vies marquées par l’attentat de Québec

Par Alexandre Duval

25 janvier 2018 | access_time MINUTES DE LECTURE

En quelques secondes, tout a basculé. Ils ont perdu un proche, l’usage de leurs jambes ou leur insouciance. Un an après l’attentat qui a fait six morts et cinq blessés graves au Centre culturel islamique de Québec, leur vie a repris, mais elle a profondément changé.

Par Alexandre Duval

more_horiz

Aymen Derbali traîne désormais tout le poids du 29 janvier 2017. En voulant s’interposer entre ses amis et le tireur qui a fait irruption dans la grande mosquée de Québec, il a été criblé de balles.

Il en a reçu sept, dont une qui a atteint sa moelle épinière et l’a rendu tétraplégique. C’est dans un fauteuil roulant qu’il passera « sa deuxième vie », comme il l’appelle.

Aymen Derbali lors d’une séance de physiothérapie au centre de réadaptation.
Aymen Derbali lors d’une séance de physiothérapie au centre de réadaptation. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Depuis sa sortie de l’hôpital, en juillet dernier, ce père de trois jeunes enfants vit dans un centre de réadaptation. Il y sera jusqu’à l’été 2018 pour tenter de retrouver un maximum d’autonomie, mais ses capacités demeureront limitées.

Aymen revient de loin. Après l’attentat, il a été plongé dans le coma pendant deux mois. Sa femme a refusé qu’on le débranche, malgré les sombres pronostics. « Les médecins lui ont dit que si j'allais survivre, j'allais survivre sans mémoire et sans aucun membre qui bouge. [Ils ont dit] que je n’accepterais pas de vivre une vie comme ça. »

Aujourd’hui, sa mémoire est intacte, mais ses bras ne bougent que partiellement. Aymen n’a pas d’équilibre, puisqu’il ne sent plus son tronc. Un exercice aussi simple que frapper un ballon de plage en position assise représente un risque de chute.

Avec tous les efforts qu’il déploie en physiothérapie, ce consultant en technologies de l’information de 41 ans rêve d’un retour au travail dans la prochaine année, avec du matériel informatique adapté.

Mais Aymen n’en est pas là. La balle qu’il a reçue dans le bras droit a touché un nerf. « Les douleurs, c'est chaque jour. C'est tout le temps. »

Aymen Derbali souffre d'intenses douleurs à la suite de ses blessures.
Aymen Derbali souffre d'intenses douleurs à la suite de ses blessures. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Prêt à sacrifier sa vie

Rien de tout cela ne serait arrivé si, à la dernière minute, Aymen n’avait pas décidé de se rendre à la mosquée le soir de l’attentat. Il a tant hésité que lorsqu’il est entré, la prière était terminée. Le tueur était déjà à l’intérieur du bâtiment.

« J’ai ouvert la porte, se remémore Aymen. Il n’a pas réagi. Je suis passé derrière lui [...] Je ne voyais pas son arme. » En entrant dans la salle de prière, il a entendu deux coups de feu. « J'ai réalisé que c'était la même personne derrière laquelle j'étais passé. »

Aymen avait le choix. Il aurait pu rebrousser chemin. Il a plutôt choisi d’aller rejoindre ses confrères « pour pouvoir faire quelque chose ».

« Il me regardait de biais [...] J'entendais les cris du monde et tout ça. » En attirant l’attention du tireur, Aymen a reçu une première salve de balles. Il est tombé au sol.

Les amis d’Aymen lui ont raconté qu’avant de quitter les lieux, le tueur a déchargé son arme sur lui. Avant qu’il ne perde conscience, quelqu’un l’implorait de ne pas fermer les yeux. « Aymen, reste avec nous! », entendait-il.

Deux hommes regardent la grande mosquée de Québec dans les instants après l’attentat
Deux hommes regardent la grande mosquée de Québec dans les instants après l’attentat. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

« Pour moi, c'était fini. C'est à ce moment-là que j'ai eu un flash de ma petite fille », se souvient Aymen.

Un papa changé

Lorsque Aymen retourne passer du temps avec sa famille, les fins de semaine, le simple fait d’enlacer Maryem, sa fillette de deux ans, prend un nouveau sens.

La petite Maryem est heureuse de revoir son papa lors de ses visites la fin de semaine.
La petite Maryem est heureuse de revoir son papa lors de ses visites la fin de semaine. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

« C'est sûr que, physiquement, j'aurai de la difficulté à jouer comme avant le rôle de père. » C’est d’autant plus vrai que son fils Youssouf, cinq ans, est autiste. Il a constamment besoin d’être surveillé, car il ne sait pas reconnaître le danger.

« C'est très difficile, surtout quand je vois ma conjointe [...] Elle ne peut pas s'occuper de moi, d’elle et de Youssouf. »

- Aymen Derbali

« Je ne peux pas me décoller de ma chaise. Je dois tout le temps appeler ma femme. Quand Youssouf est à côté de moi, je ne peux pas l'empêcher de faire une gaffe. »

Il doit faire un autre deuil : celui de ne plus jamais jouer au soccer avec son fils aîné, Ayoub, qui a neuf ans. « Lui, il ne veut pas accepter ça », dit-il, les larmes aux yeux.

Après son match de soccer, Ayoub regarde son père de dos.
Après son match de soccer, Ayoub regarde son père de dos. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

« Je lui dis tout le temps : “Ayoub, on garde espoir. Peut-être qu'un jour je vais marcher, on va rejouer au soccer.” »

C’est impossible et Aymen le sait bien, mais tout n’est pas perdu. Pour la première fois depuis l’attentat, il s’est rendu à un match de soccer de son fils sans le prévenir, en novembre dernier.

« Je l'appelais depuis les estrades. “Ayoub! Ayoub!” C'était une surprise pour lui. Je le voyais parler avec le coach, me montrer : “Papa il est là! Papa il est là!” Il était content, et moi aussi. »

Aymen Derbali, sa femme Nedra Zahouani et leur ami Abdelbaki Erroussi assistent au match de soccer d’Ayoub.
Aymen Derbali, sa femme Nedra Zahouani et leur ami Abdelbaki Erroussi assistent au match de soccer d’Ayoub. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

« Je me suis dit que l'essentiel, c'est que mes enfants puissent me voir et que je puisse les voir. »

- Aymen Derbali

Chaque vendredi, Aymen peut quitter le centre de réadaptation pour retourner à la mosquée. Seul fidèle en fauteuil roulant, ses visites ne passent pas inaperçues : les hommes affluent pour lui parler, l’embrasser ou le saluer.

Aymen Derbali retourne prier à la mosquée tous les vendredis midi
Aymen Derbali retourne prier à la mosquée tous les vendredis midi. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Même si sa vie a complètement basculé à cet endroit, Aymen jure qu’il n’aurait pas voulu faire les choses différemment.

« J’aurais eu honte toute ma vie si j'avais pensé à m'enfuir et laisser les autres, dit-il, le corps traversé par un immense sanglot. C'est ce qui me réconforte : d’avoir eu ce courage. »

Vivre avec les souvenirs

À voir son sourire, personne ne pourrait croire que Saïd Akjour a lui aussi frôlé la mort. Derrière sa voix douce et son air posé, l’homme vit pourtant une certaine angoisse. Lorsqu’il fréquente des lieux publics, c’est plus fort que lui : il s’imagine le pire.

Même s’il a des réflexes de protection dans les lieux publics depuis l’attentat, Saïd Akjour retourne prier.
Même s’il a des réflexes de protection dans les lieux publics depuis l’attentat, Saïd Akjour retourne prier. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

« Je fais toujours des scénarios par rapport à la sécurité. Je vois s'il y a des failles [...] Je vais voir la porte si elle est fermée. La fenêtre, est-ce qu'elle a un grillage? »

Saïd a reçu une balle à l’épaule lors de la fusillade. Il se souvient de la froideur du tueur. « Il est entré. Il n'a rien dit. Moi, je l’ai comparé à quelqu'un qui jouait au PlayStation. »

Au coeur de la tuerie, sa première pensée a été pour son fils unique. Zaky n’a que sept ans et il vit lui aussi avec les séquelles de l’attentat, même s’il n’était pas présent.

« Je pense que ça lui est rentré dedans. Il a développé beaucoup de phobies, des peurs. Au point où, des fois, il vérifie si je respire encore. Parfois, il se réveille la nuit pour me chercher », raconte Saïd.

Saïd et son fils Zaky alors âgé de 4 ans.
Saïd et son fils Zaky alors âgé de 4 ans. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

« C’était notre fantôme »

Selma Yahiaoui, elle aussi, a développé des réflexes de protection depuis l’attentat. Elle se trouvait ce soir-là dans la salle de prière des femmes, à l’étage situé au-dessus de celle des hommes, là où s’est produit le carnage.

Alors qu’elle était seule, elle a entendu des pas derrière elle. Le bruit venait d’une porte que les femmes n’empruntent jamais, puisqu’elle communique avec l’escalier qui mène à la salle de prière des hommes.

Selma Yahiaoui vit dans la peur depuis l’attentat.
Selma Yahiaoui vit dans la peur depuis l’attentat. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Sur le coup, Selma n’a pas pensé qu’il s’agissait d’un intrus. Elle l’a salué. Aujourd’hui, avec le recul, elle en est convaincue : le tireur est monté à l’étage en passant par l’escalier des hommes, avant de redescendre pour commettre son crime.

« Il avait sa capuche sur la tête. Sa silhouette, c'était sombre [...] C’était notre fantôme. » Quelques instants plus tard, elle a entendu des coups de feu. Sur le téléviseur qui transmet en direct les images de la salle de prière des hommes, elle a tout vu.

« Je voyais ça d’habitude dans les films d'horreur, la façon dont les gens courent un peu partout. »

- Selma Yahiaoui

Selma accepte de raconter ce qu’elle a vécu, sans toutefois montrer son visage. Elle a trop peur d’être reconnue.

« Avant, je pouvais sortir dans la rue le soir. Je n'ai jamais eu peur. Mais là, ce n'est plus comme avant. C'est fini. Je sors dehors, je regarde de gauche à droite parce que j'ai comme une peur à l'intérieur. »

Selma ressent la peur jusque dans ses prières. Depuis l’attentat, elle éteint les lumières du salon pour que les passants ne puissent pas la voir, ou elle prie dans une autre pièce.

Surmonter le traumatisme

L’insouciance d’avant n’existe plus pour Selma et Saïd. Le défi est maintenant de poursuivre leur vie malgré les images qui jouent en boucle dans leur tête.

Pour Saïd, le travail est une étape importante vers la guérison. Préposé aux bénéficiaires dans un centre d’hébergement de Québec, il est en retour progressif depuis la fin août.

Saïd plaisante avec un de ses patients, M. Richard Drolet
Saïd plaisante avec un de ses patients, M. Richard Drolet. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

« De voir que même les patients qui sont dans un état de santé précaire [...] oublient leur souffrance pour penser à toi. Ça m'a touché beaucoup », raconte-t-il.

Johanne Lapierre, une patiente, décrit Saïd comme un « rayon de soleil ». Pendant son absence, elle dit avoir senti un grand vide.

« J’avais de la peine pour lui », se remémore Mme Lapierre. « J’ai prié pour que ça aille mieux. Aujourd'hui, il est ici », dit-elle, entourée de symboles catholiques dans sa chambre.

Saïd apporte une collation à une patiente, Mme Johanne Lapierre
Saïd apporte une collation à une patiente, Mme Johanne Lapierre. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

« Prier pour moi, c'est un des beaux cadeaux qu'elle m'a faits », dit Saïd. Même s’il se prosterne devant Allah, il est convaincu qu’au fond, Mme Lapierre et lui prient le même Dieu. « Les prières, elles vont toutes à la même adresse », croit-il.

Saïd a aussi ressenti une puissante vague de solidarité en octobre, lorsqu’il est retourné jouer au hockey cosom après l’attentat. En le voyant entrer dans le gymnase, ses coéquipiers se sont mis à frapper leur bâton contre le sol.

« J'ai été accueilli comme un héros. On m'a expliqué que ça veut dire "respect" », se souvient-il. Pour lui qui ne savait pas tenir un bâton il y a quelques années, cette vague d’amour avait une signification particulière.

Tous les mercredis soir, Saïd joue au hockey cosom
Tous les mercredis soir, Saïd joue au hockey cosom. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Rattrapés par la violence

« On s'attend à la maladie. On s'attend à un accident. On ne s'attend pas à la violence, surtout comme elle est arrivée : gratuite, impersonnelle, non fondée. »

Le 29 janvier 2017, Amir Belkacemi a perdu son père. Khaled Belkacemi venait de fêter son 60e anniversaire. Il était professeur à l’Université Laval.

Amir Belkacemi a perdu son père, Khaled Belkacemi, dans l’attentat du 29 janvier 2017
Amir Belkacemi a perdu son père, Khaled Belkacemi, dans l’attentat du 29 janvier 2017. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

À 25 ans, Amir n’était pas prêt. « Je ne peux pas dire que c'est réglé, que j'ai passé toutes les étapes du deuil, que je vis bien avec ça, que je dors bien la nuit. » Une pensée le hante : le destin semble avoir rattrapé sa famille.

D’origine algérienne, Khaled Belkacemi et sa femme Safia Hamoudi étaient venus étudier au Québec dans les années 80. À Sherbrooke, ils ont eu deux enfants : Megda, l’aînée, puis Amir, avant de retourner vivre en Algérie en 1992.

Deux ans plus tard, un attentat survient à l’université de Bab Ezzouar, où enseigne Khaled. Un de ses collègues est tué. Confronté à cette violence croissante en Algérie, le couple décide de retourner au Québec.

La famille Belkacemi lors de son retour au Québec, en 1995
La famille Belkacemi lors de son retour au Québec, en 1995. Photo : Courtoisie famille Belkacemi

« Mes parents se sont dit : “Non, ce n'est pas ça la vie qu'on veut donner à nos enfants”. Alors ils se sont expatriés, raconte Amir. Ç'a été difficile. »

La famille s’installe à Sainte-Foy, en 1995, où Khaled et Safia deviennent professeurs à l’Université Laval. Puis, un soir de janvier comme tant d’autres, l’impensable se produit.

« Mon père tombe aux mains d'un tireur à Québec, à Sainte-Foy. L'ironie de ça est tellement énorme que ça en est grotesque. »

« On est partis exactement pour ça... et on est venus trouver ça ici. »

- Amir Belkacemi

Amir Belkacemi et sa soeur Megda attendent des nouvelles de leur père le soir du drame
Amir Belkacemi attend des nouvelles de son père le soir du drame. Photo : Radio-Canada

Entre le moment où Amir a appris que son père se trouvait sur les lieux de l’attentat et le moment où sa mort a été confirmée, il s’est écoulé presque une journée complète.

Cette douloureuse attente a donné lieu à des scènes surréalistes. Sans nouvelles, Amir a décidé de se rendre lui-même dans des hôpitaux pour savoir si son père était blessé.

Le lendemain matin, des journalistes téléphonaient déjà à la maison familiale. À ce moment, Amir avait encore espoir que son père soit vivant.

« On n'avait pas eu de confirmation de quoi que ce soit. C'est comme ajouter l'insulte à l'injure. »

- Amir Belkacemi

La mauvaise nouvelle est venue en après-midi. Amir compare le choc à un glissement de terrain. « Le sol s'ouvre en dessous de toi et tu fais juste tomber », dit-il, fixant le vide.

Unis dans le drame

Heureusement, des gens sont là pour attraper Amir dans sa chute. Dès le lendemain de l’attentat, des milliers de personnes se rassemblent pour une veillée à la chandelle, à Québec.

Une veillée à la chandelle s’est tenue près de la mosquée, au lendemain du drame
Une veillée à la chandelle s’est tenue près de la mosquée, au lendemain du drame. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

« Sur le moment, on a eu une espèce de grande vague de solidarité et de compassion qui est arrivée. C'était vraiment beau à voir. »

Comme toutes les familles des victimes et des blessés, la famille d’Amir a reçu une boîte contenant plus de 100 lettres de soutien qui ont été écrites à la main par de purs inconnus.

Ce projet appelé « Lettre à toi » est une initiative citoyenne. La soeur aînée d’Amir les lit au compte-gouttes, question d’en avoir toujours une à ouvrir lorsque le moral est à son plus bas.

Les familles des victimes et des blessés ont reçu des lettres écrites par de purs inconnus.
Les familles des victimes et des blessés ont reçu des lettres écrites par de purs inconnus. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

C’est souvent après avoir lu les commentaires acerbes de certains internautes que Megda ressent le besoin de les consulter. « Les voici, les gens de Québec. »

« Il n'y a pas que des méchants, il n'y a pas que des visages qui se cachent derrière leur ordinateur. Il y a aussi toutes ces belles personnes qui nous ont écrit des lettres, qui nous ont envoyé des fleurs », se rassure-t-elle.

Chaque membre de la famille a aussi reçu une courtepointe fabriquée à la main par des artisans de cinq pays différents. Sur le tissu, des maisons se trouvent à côté de mosquées, symbolisant l’ouverture et la cohabitation.

Megda Belkacemi a perdu son père, Khaled Belkacemi, dans l’attentat du 29 janvier 2017.
Megda Belkacemi a perdu son père, Khaled Belkacemi, dans l’attentat du 29 janvier 2017. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Lutter contre l’incompréhension

Malgré ces petits baumes, la douleur et l’incrédulité sont encore très vives. « La seule chose qui a fait en sorte qu'il s’est fait tirer une balle, c'est le fait qu'il était musulman. Ça ne se peut pas, ça n'a pas de sens », se répète Amir.

Le jeune homme raconte aussi que sa mère s’est couvert les cheveux avec un hijab après la mort de son mari. Lui-même ne l’avait jamais vue porter le foulard. « C'est la façon qu'elle a décidé de marquer son deuil. »

Depuis, le regard que certaines personnes posent sur sa mère a changé, dit Amir. « C’est comme si elle n'existait pas [...] C'est comme si elle avait une verrue énorme sur la face. »

Devant ce qu’il qualifie d’acte incompréhensible, Amir se sent investi d’une mission. « Mon père n'aurait pas voulu que je m'apitoie, que je devienne cette personne-là qui fait juste se plaindre, qui cherche juste la pitié et les accolades. Non. »

Khaled Belkacemi
Khaled Belkacemi Photo : Courtoisie famille Belkacemi

« S’il faut que j'aille parler dans les écoles pour que les élèves aient quelqu'un à qui parler, je vais le faire [...] parce que c'est mon devoir, maintenant. »

« Moi, je dis souvent que si [l'auteur de l'attentat] me connaissait, si on s'était rencontrés, si on avait pu parler, ce ne serait jamais arrivé. Je suis certain de ça. »

- Amir Belkacemi

Pour honorer la mémoire de leur père, Amir et Megda sont résolus à assister au procès, qui doit s’ouvrir le 26 mars 2018. L’accusé, Alexandre Bissonnette, est un jeune homme de Québec qui avait 27 ans lors de la tuerie. Il fait face à 12 chefs d’accusation, dont 6 pour meurtre. Aucune accusation n'a été prouvée en cour et il est présumé innocent.

Plus jamais

Après l’attentat, Karim Elabed était sur le point de quitter la région de Québec. Marié à une Québécoise avec qui il a deux enfants, ce jeune imam ne voulait pas « vivre dans un pays où l’on commence à lever des armes les uns contre les autres », dit-il.

Karim Elabed est commerçant et imam dans la région de Québec et Lévis
Karim Elabed est commerçant et imam dans la région de Québec et Lévis. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Karim a vu des gens plier bagage. Une femme très impliquée à Lévis est rentrée dans son pays d’origine, le Maroc. Elle a sombré dans la dépression après l’attentat. « Elle n’a pas pu supporter le poids de ce choc », affirme-t-il.

Ce choc, Karim l’a aussi vécu. Dans l’attentat, il a perdu l’un de ses meilleurs amis. Azzeddine Soufiane était un épicier connu à Québec. Aujourd’hui, on le qualifie de « héros » : il est mort en voulant désarmer le tueur, selon des témoins.

« Quand je suis arrivé [à Québec] en 2008, c’est la première personne avec qui j’ai conversé. C’est la personne qui m’a montré la mosquée en premier, qui m’a montré où aller faire mes courses, qui m’a montré le Château Frontenac », se rappelle Karim.

Azzeddine Soufiane était un ami proche de Karim Elabed
Azzeddine Soufiane était un ami proche de Karim Elabed. Photo : Courtoisie

La colère n’a pas encore complètement quitté Karim. La culpabilité non plus : il affirme qu’il avait senti monter une tension sociale à Québec. « Et le problème, c’est que personne n’a réagi. »

Il y a quelques années, en 2011, des croix gammées ont été dessinées sur les murs du Centre culturel islamique. En juin 2016, une tête de porc a été déposée sur le parvis de la mosquée, en plein ramadan. Environ deux semaines plus tard, des tracts diffamatoires ont été distribués autour du lieu de culte.

« C’est des signes qui ne pouvaient tromper personne que ça allait arriver. »

- Karim Elabed

Karim dit avoir vécu lui-même de l’intimidation. Propriétaire d’un commerce halal à Québec, il aurait reçu la visite de membres d’un groupe d’extrême droite quelques mois avant l’attentat. C’était « pour nous faire comprendre que nous n’étions pas chez nous ».

Pour lui, l’attentat est le point culminant de nombreux événements annonciateurs, la date d’un « échec collectif », en quelque sorte.

Karim s’efforce de parler du vivre-ensemble lors de ses sermons
Karim s’efforce de parler du vivre-ensemble lors de ses sermons. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Après mûre réflexion, Karim a choisi de rester à Québec et de faire partie de la solution. « C’était une espèce de quête de sens. Et ce sens, je l’ai trouvé aujourd'hui. »

En multipliant les sermons dans des mosquées de Québec et de Lévis, il se fait un devoir de parler du vivre-ensemble.

« C’est justement au moment où les ponts s’écroulent qu’on a le plus besoin de gens [...] qui vont continuer à être ce trait d’union entre les communautés », dit-il.

Karim Elabed a trouvé un sens nouveau à son rôle d’imam après l’attentat du 29 janvier 2017.
Karim Elabed a trouvé un sens nouveau à son rôle d’imam après l’attentat du 29 janvier 2017. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Avoir foi en demain

Les victimes du 29 janvier 2017 auraient pu jeter l’éponge et fuir la ville où le drame s’est inscrit dans leur chair. À l’instar de Karim, ce n’est pas le choix qu’elles ont fait.

Aymen Derbali affirme même que son attachement à Québec est plus fort qu’avant la tragédie. « C'est sûr que j'ai été blessé ici, mais en même temps, j'ai été sauvé par du monde ici, des médecins. »

« Je ne penserais pas changer de ville pour une tragédie comme ça. La vie reprend. »

- Aymen Derbali

Aymen Derbali dit qu’il se sent plus attaché que jamais à Québec.
Aymen Derbali dit qu’il se sent plus attaché que jamais à Québec. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Saïd Akjour soutient lui aussi vouloir rester à Québec. L’homme de 45 ans se demande néanmoins s’il faut qu’un drame se produise pour provoquer une prise de conscience.

« Ça va prendre du temps, mais ça va amener quelque chose de meilleur. »

- Saïd Akjour

Quand ils songent à l’avenir, Amir et Megda Belkacemi ne peuvent s’empêcher de puiser leur inspiration dans le passé. Des enfants de toutes les origines se côtoyaient à leur école de Sainte-Foy. « On était tous amis », se remémore Megda.

Son frère est convaincu d’une chose : les pots cassés ne se répareront pas tout seuls. « Et ce n'est pas des résolutions politiques qui vont changer quelque chose à ce niveau-là. C'est les gens », tonne Amir.

Megda et Amir Belkacemi espèrent que l’avenir à Québec ressemblera à ce qu’ils ont connu enfants.
Megda et Amir Belkacemi espèrent que l’avenir à Québec ressemblera à ce qu’ils ont connu enfants. Photo : Radio-Canada/Maxime Corneau

Pour la suite, il n’a qu’un souhait à formuler : « Que le 29 janvier 2017 reste gravé dans la mémoire collective québécoise. Qu'on se souvienne et qu'on se dise plus jamais. Plus jamais. Plus jamais. »

Alexandre Duval journaliste, Caroline Gaudreault chef de pupitre, Olivia Laperrière-Roy designer, Maxime Corneau photographe, Jacob Tremblay développeur, Nicolas Asselin développeur.

Publicité