Le populisme à l’assaut de l’Europe

Par Ximena Sampson

Les partis populistes européens ont le vent dans les voiles et obtiennent des résultats impressionnants dans plusieurs pays. Les élections cette année en France et en Allemagne pourraient les amener aux portes du pouvoir. Quelques clés pour comprendre.

Les partis populistes européens ont le vent dans les voiles et obtiennent des résultats impressionnants dans plusieurs pays. Les élections cette année en France et en Allemagne pourraient les amener aux portes du pouvoir. Quelques clés pour comprendre.

Par Ximena Sampson

Il n’y a pas qu’aux États-Unis que les populistes remportent du succès. Marine Le Pen en France, Geert Wilders aux Pays-Bas et Matteo Salvini en Italie ne sont que quelques exemples de cette vague qui balaie le continent.

1. Qui sont-ils?

On a parfois tendance à assimiler le populisme à l’extrême droite, mais il s’agit de deux concepts distincts. Il existe des partis populistes de droite et de gauche. En Europe, ce sont surtout les formations plus à droite sur l’échiquier politique qui en inquiètent plus d’un, mais il ne faut pas oublier les succès de Syriza, en Grèce, et de Podemos, en Espagne, deux partis populistes de gauche.

Résultats électoraux obtenus par les partis populistes

Source : ParlGov - Il s’agit des résultats obtenus par tous les partis populistes, de gauche comme de droite. Pour les pays où les résultats sont inférieurs à 1 %, nous avons indiqué 0.

En outre, l’extrême droite d’aujourd’hui n’est plus du tout la même que celle du siècle dernier. « On est confrontés à des partis qui dénoncent l’Europe ou l’immigration, mais ça n’en fait pas pour autant des partis d’extrême droite au sens historique, c’est-à-dire fascisants et nostalgiques des années 1930 », croit Jérôme Jamin, professeur au Département de science politique à l’Université de Liège, en Belgique, et directeur du centre Démocratie.

Certains partis, comme l’Aube dorée, en Grèce, ou Jobbik, en Hongrie, ressemblent à ce vieux modèle, mais aux Pays-Bas, en France, en Allemagne, en Autriche ou dans les pays nordiques, on est plutôt dans une « zone grise », pense le chercheur.

Ces mouvements populistes, qui opposent le peuple aux élites et s’en disent les porte-parole, prolifèrent en Europe depuis quelques années. Il s’agit notamment du Front national en France, d’Alternative pour l’Allemagne (AfD), du Parti de la liberté (FPÖ) en Autriche, du Parti pour la liberté (PVV) aux Pays-Bas ou du Parti du peuple danois (DF) au Danemark.

Si ces partis sont différents, ils ont tout de même au moins trois points communs, croit Nonna Mayer, directrice de recherche émérite au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), rattachée au Centre d’études européennes de Sciences Po, à Paris.

Selon elle, les partis populistes de droite partagent :

  • un attachement au nativisme ou un nationalisme xénophobe, c’est-à-dire la « préférence nationale »;
  • une « vision autoritaire du monde »;
  • le fait « qu’ils se présentent comme anti-élite, anti-système ».

2. Comment explique-t-on leur récent essor?

« Il y a toujours eu des succès populistes de droite et d’extrême droite en Europe depuis 30 ans », soutient Jérôme Jamin. Selon les pays et les années, leurs scores électoraux ont pu varier, mais la tendance a toujours été là.

« Dans les années 80 et au début des années 90, on avait affaire à des partis qui étaient beaucoup plus ouvertement xénophobes », précise le chercheur, « mais, depuis, ils ont évolué pour toutes sortes de raisons, parfois tactiques, parfois simplement parce qu’ils se sont rendu compte que, s’ils voulaient exercer le pouvoir, ils devaient modifier leur rapport à la démocratie, au parlementarisme, aux médias. »

Dans un contexte de changements accélérés, avec les défis qu’ont entraînés notamment la mondialisation, la crise financière de 2008 et l’arrivée massive de réfugiés sur le continent, les partis traditionnels n’ont pas su fournir des explications satisfaisantes à un grand nombre de personnes qui se sentaient menacées.

Les partis populistes, en revanche, apportent des réponses simples à ceux qui craignent de perdre leur travail ou leur culture.

« Ces partis arrivent à se présenter comme les seuls champions pour les perdants de la mondialisation, soit des perdants réels, soit des gens qui ont peur », affirme Nonna Mayer.

En fait, l’extrême droite profite des moments d’incertitude que traverse actuellement le monde occidental, croit Nicolas Lebourg, chercheur associé au Centre d’études politiques de l’Europe latine de l’Université de Montpellier et coauteur du livre Les droites extrêmes en Europe.

« Depuis le 19e siècle, l'histoire des extrêmes droites européennes est liée à celle des crises de la globalisation », soutient-il. « Or, on a une conjonction de crises : géopolitique depuis 2001, sociale et économique depuis 2008, des réfugiés depuis 2015. »

3. Doit-on prévoir des percées majeures lors des prochaines élections?

« Il n’y a absolument rien qui justifie que ça n’ait pas lieu », affirme Jérôme Jamin, même s’il ne s’attend pas à « un raz-de-marée généralisé ».

Les chefs de plusieurs partis d’extrême droite européens, dont Geert Wilders, Marine Le Pen et Frauke Petry se sont réunis à Coblence, en Allemagne, le 21 janvier 2017.Photo : Sean Gallup/Getty Images

« Chaque pays a quand même sa propre histoire politique », précise-t-il. « Ce qui a permis le Brexit et l’Ukip en Angleterre n’existe pas en Belgique ou en Espagne. Chaque pays conserve encore sa spécificité. »

En France, on s’attend à ce que Marine Le Pen passe au second tour de l’élection présidentielle, mais une victoire est loin d’être acquise, croit Nonna Mayer.

« Elle est massivement perçue comme un danger pour la démocratie », ajoute-t-elle. « Le sentiment prédomine chez les Français qu’elle […] n’a pas l’étoffe d’une présidente et que son parti n’est pas un parti de gouvernement. »

La montée de l’extrême droite est effectivement un phénomène global, croit Nicolas Lebourg, mais on ne peut pour autant la considérer comme une « irrésistible ascension ».

Des populistes sont déjà au pouvoir en Hongrie et en Pologne, et font partie des coalitions de gouvernement ailleurs, notamment en Norvège, en Finlande et en Croatie.

4. Sont-ils bien implantés?

« Beaucoup d’analystes croient qu’on assiste à la naissance d’une nouvelle famille partisane qui est en train de concurrencer les vieux partis mainstream de droite et de gauche », affirme Nonna Mayer.

Alors que les vieux partis ont été construits sur la base de clivages liés à la classe sociale et à la religion, ces nouveaux partis transcendent ces divisions. « Leur point commun est de défendre les nations contre la mondialisation », ajoute-t-elle.

Et l’Europe est leur première cible, soutient Jérôme Jamin.

« La force de l’extrême droite est d’avoir compris qu’il fallait être contre la mondialisation et contre l’Europe, qui est considérée comme un cheval de Troie de la mondialisation, et qu’en parallèle, on pouvait être contre l’immigration et contre l’islam », croit-il.

À leurs yeux, l’UE pose de sérieux problèmes en ce qui concerne la démocratie.

On l’accuse d’être déconnectée de la réalité des citoyens et de constituer un gouvernement de technocrates. Les raisons qui ont poussé les Britanniques à voter pour le Brexit (se libérer des régulations de Bruxelles et reprendre le contrôle de leur politique migratoire, entre autres) pèsent aussi dans la balance pour de nombreux autres Européens tentés par la séparation.

« Il y a beaucoup de gens qui considèrent que l’Europe manque de légitimité et ne fonctionne pas de façon démocratique », avance M. Jamin.

Un constat partagé par Nicolas Lebourg, qui souligne que les partis d’extrême droite demandent « un retour à beaucoup plus de souveraineté populaire ».

Qu’ils soient europhobes (opposés à l’existence même de l’UE) ou eurosceptiques (critiques quant à la façon dont l’intégration s’est faite), les partis populistes ne croient pas à l’union telle qu’elle existe aujourd’hui.

Pour autant, il ne faut pas désespérer pour l’avenir, pense Jérôme Jamin. « L’Europe traverse une période difficile, avec le Royaume-Uni qui s’en va, la Grèce en difficulté, et des partis anti-système un peu partout, mais elle a aussi les moyens de se réinventer », affirme-t-il.

Avec la collaboration de Laurence Godcharles