L'immigration transforme le portrait linguistique du Canada. Voici comment

Les nouvelles données du recensement à propos des personnes ayant une langue maternelle autre que le français ou l'anglais sont frappantes : 7,6 millions de personnes et plus de 200 langues. Où habitent-elles et quel sera l'impact sur la démographie linguistique du pays? Découvrez-le en carte et graphiques.

Par Mélanie Meloche-Holubowski

Les plus récentes données du recensement confirment que la démographie linguistique du pays change rapidement et que davantage de Canadiens ont une langue maternelle tierce.

En 2016, plus de 7,6 millions de personnes ont déclaré une langue maternelle immigrante, soit 22,3 % de la population canadienne. Et selon un rapport de Statistique Canada publié en janvier 2017, cette tendance s'accentuera au cours des 20 prochaines années.

Selon les projections, si le taux d'immigration demeure élevé, le nombre de personnes avec une langue maternelle tierce devrait doubler d'ici 2036, passant de 6,9 millions en 2011 (20,6 %) à 13,8 millions en 2036 (30,6 %). Au Québec, ce chiffre passerait de 1 million (12,9 %) à plus de 2,2 millions (22,4 %).

Dans les prochaines années, les personnes avec une langue maternelle immigrante risquent de se déplacer encore plus vers les Prairies et un peu vers l'Atlantique, croit René Houle, analyste principal pour Statistique Canada. Ce sont la Saskatchewan et l'Alberta qui verront les plus importants changements démographiques et linguistiques, croit-il.

Par exemple, on remarque que, depuis 2001, les allophones ne sont plus majoritairement concentrés sur l'île de Montréal; ils ont étendu leurs racines dans les banlieues avoisinantes. C'est aussi le cas à Toronto et à Vancouver.

Si les personnes avec une langue maternelle immigrante ne choisissent plus automatiquement les grands centres urbains, leur répartition à travers le pays demeure somme toute concentrée. « On voit rarement de grandes concentrations d'immigration dans les régions rurales et la plupart n'iront pas s'installer au Yukon », dit M. Houle.

Certaines langues, comme l'arabe et le cantonais, sont de plus en plus parlées dans les Maritimes, particulièrement à Halifax. Selon le Conseil économique des provinces de l'Atlantique, le nombre d'immigrants accueillis a triplé depuis 2002 et les quatre provinces souhaitent accueillir jusqu'à 2000 nouvelles familles seulement en 2017.

Les Maritimes conserveront-elles cette diversité linguistique? « Le grand problème pour ces régions, c'est que les immigrants restent quelques années et se dirigent vers les grands centres ensuite, même si les provinces font beaucoup d'efforts pour les retenir », explique M. Houle.

Dans quelles régions trouve-t-on le plus de personnes avec une langue maternelle tierce? Filtrez en cliquant sur chaque langue. Plus la couleur est foncée, plus la concentration est forte.

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Après la publication des données sur la langue le 2 août dernier, des anomalies avaient été soulevées. Statistique Canada a procédé à une révision de ses données. L'erreur a eu pour conséquence de surestimer la croissance de l'anglais au Québec et une légère surestimation du taux de bilinguisme français-anglais.Notre carte utilise ces nouvelles données.

Quel avenir pour le français et l'anglais?

Chaque vague d'immigration – les réfugiés vietnamiens, cambodgiens et laotiens dans les années 70, les immigrants des Antilles et des Bermudes dans les années 80, ceux de Hong Kong dans les années 80 et ceux de la République populaire de Chine, de l'Inde et des Philippines dans les années 2000 – a contribué à la diversification linguistique du pays.

« Le phénomène n'est pas nouveau. On oublie qu'on est tous immigrants ici. »

- Patricia Lamarre, professeure et sociolinguiste à l'Université de Montréal

Le poids démographique des personnes n'ayant ni le français ni l'anglais comme langue maternelle est passé de 12,5 % en 1990 à 20,6 % en 2016.

Ce qui change, c'est la composition de ces nouvelles vagues d'immigration, dit M. Houle. « Il ne faut pas oublier que les immigrants au début du 19e siècle, qui ont peuplé les Prairies, parlaient surtout le français ou l'anglais. Aujourd'hui, c'est complètement inversé », affirme M. Houle.

Et avec une moyenne de 250 000 nouveaux immigrants par année, « c'est sûr que ça fait baisser le poids relatif du français et de l'anglais », dit M. Houle.

L'Asie est aujourd'hui le principal continent d'origine des immigrants au Canada, mais le nombre d'immigrants africains est également à la hausse. « La tendance devrait se poursuivre, à moins d'un changement radical dans les tendances en immigration. On verra de plus en plus de langues chinoises, le tagalog, le pendjabi, l'ourdou et l'hindi, mais aussi plus d'arabe en raison des immigrants venant de la Syrie, d'Algérie, du Maroc et du Liban notamment. »

Faut-il s'inquiéter?

Selon les projections à long terme, le français et l'anglais demeureront les deux langues les plus parlées au pays, même si leur poids démographique sera à la baisse.

« C'est le français et l'anglais qui dominent. Et ça ne bougera pas parce que ce sont les langues de l'État, de l'école, du travail. »

- Patricia Lamarre, professeure et sociologue à l'Université de Montréal

Les statisticiens ont de plus en plus à l'oeil les données sur les langues parlées à la maison comme indicateur du taux d'adoption de l'une des langues officielles du Canada.

« Historiquement, on a toujours défini l'évolution du français selon la langue maternelle, dit Jean-Pierre Corbeil, du programme de la statistique linguistique à Statistique Canada. Or, il faut savoir que le Québec a reçu 40 000 personnes dont la langue maternelle est l'arabe, 20 000 personnes pour qui c'est l'espagnol. Ces gens ont tendance à s'orienter vers le français. La langue maternelle n'est peut-être plus la meilleure façon d'illustrer la situation du français au Canada. »

Pour sa part, Mme Lamarre souhaiterait que Statistique Canada adopte un nouvel indicateur pour la langue, celui de la langue parlée en public. « On a tendance à penser aux données sur la langue comme une chose fixe. Mais les données qu'on a ne représentent pas nécessairement la vie au quotidien. Si je parle le tagalog, je peux seulement le parler à la maison, pas à l'école, pas au magasin. »

La sociolinguistique rappelle qu'il faut regarder les données avec une perspective plus large et générationnelle, ajoute Mme Lamarre. « Un immigrant de 45 ans aura peut-être plus de difficulté à apprendre le français ou l'anglais, mais on n'a pas à s'inquiéter pour ses enfants; ils vont parler le français. »

D'ailleurs, « les études montrent que la connaissance et l'utilisation des langues immigrantes ont à peu près disparu au profit de l'anglais chez les adultes de troisième génération, sinon chez ceux de la deuxième », écrit M. Houle dans un rapport produit pour Statistique Canada.

Ce phénomène a d'ailleurs été remarqué lors des deux derniers recensements : l'italien (-6,9 %), l'ukrainien (-8,1 %), le polonais (-4,7 %) et le néerlandais (-10,1 %) – des langues associées aux vagues d'immigration du début du siècle – sont de moins en moins déclarées comme langue maternelle.

« Il y a un processus d'érosion des langues immigrantes avec le temps. Une génération plus tard, ça baisse déjà radicalement. »

- René Houle, analyste principal à Statistique Canada

Par contre, M. Houle précise que certains groupes d'immigrants transmettent davantage leur langue maternelle aux enfants. « Pour certains groupes, c'est très fort. Par exemple, ceux qui parlent le pendjabi sont les champions de la transmission de leur langue et de leur culture. »

D'autres, comme les Philippins, parlent déjà beaucoup l'anglais avant leur arrivée au Canada, donc ils ont moins tendance à transmettre leur langue, le tagalog.

« Il y a un renouveau pour les langues patrimoniales, ajoute Patricia Lamarre. Avant c'était mauvais de garder sa langue maternelle. Certains veulent maintenant conserver leur langue. On voyage plus et, avec la technologie, il est plus facile de garder un contact avec le pays d'origine. Donc, c'est plus facile de conserver les langues patrimoniales. »

Langues autochtones

Les seules provinces où le nombre de personnes ayant une langue maternelle autochtone a augmenté depuis 2011 sont l'Ontario et le Québec. Par contre, toutes les provinces, à l'exception du Nouveau-Brunswick et de l'Île-du-Prince-Édouard, ont connu une hausse du nombre de personnes parlant régulièrement une langue autochtone à la maison.

Malgré tout, M. Houle tient à rappeler que plusieurs langues autochtones sont toujours menacées. « Il y a quelques langues, qui sont parlées par plus de 10 000 personnes, qui sont transmises aux jeunes, mais dans certaines communautés, il n'y a plus personne qui parle la langue. La survie est difficile dans ces conditions-là », précise-t-il.

Plus de la moitié des langues autochtones parlées à la maison le sont par moins de 1000 personnes. Moins de 200 personnes parlent régulièrement le tahltan, le tsimshian, l'esclave et le kaska (Nahani).

Les langues comme l'inuktitut, l'ojibwé et le cri sont « relativement en santé » en raison de leurs populations plus importantes, ajoute M. Houle, qui rappelle que des données plus précises à ce sujet seront dévoilées cet automne.

Pour l'instant, il est délicat de comparer les données avec celles du dernier recensement, puisque le questionnaire électronique du recensement de 2016 invitait les gens à donner des réponses plus précises concernant certaines langues, dont les langues autochtones.

« Ceci explique pourquoi on peut présentement observer des augmentations de 2000 % pour certaines langues autochtones entre 2011 et 2016. » Afin de mieux comparer, « nous devons attendre pour les calculs ajustés, des données qui n'ont pas encore été dévoilées », explique Elyse Mitchell, agente de relations avec les médias pour Statistique Canada.