Documenter les horreurs du régime syrien au péril de sa vie

Par Johanne Faucher d'Enquête

Dans le plus grand secret, une centaine de Syriens sortent des documents de leur pays dans l'espoir de prouver la responsabilité criminelle de Bachar Al-Assad. Une mission périlleuse coordonnée par un enquêteur canadien.

Dans le plus grand secret, une centaine de Syriens sortent des documents de leur pays dans l'espoir de prouver la responsabilité criminelle de Bachar Al-Assad. Une mission périlleuse coordonnée par un enquêteur canadien.

Par Johanne Faucher d'Enquête

En 2012, Abdelmajeed Barakat fuit la Syrie. Il emporte avec lui des documents ultrasecrets du conseil de guerre mis sur pied par Bachar Al-Assad dès le début des manifestations contre son régime.

Le jeune Syrien a infiltré l’organisation durant un an comme employé de bureau avant de s’enfuir avec 500 pages de documents. Pour les dissimuler, il les a collés sur sa poitrine, son dos, ses jambes. Puis il les a camouflés sous un manteau pour fuir vers la Turquie.

« Au moment où le douanier m’a palpé, je craignais d’être arrêté à tout moment. S’il avait mis sa main sur mon coeur, il aurait senti que quelque chose n’allait pas, mais il ne l’a pas fait », raconte-t-il, lorsque nous l’avons rencontré en Turquie.

Abdelmajeed Barakat lors d’une manifestation contre le régime syrien
Abdelmajeed Barakat lors d’une manifestation contre le régime syrien Photo : Fournie par Abdelmajeed Barakat

Exilé à Istanbul, il garde précieusement des preuves explosives contre le régime syrien : des procès-verbaux de réunions, des directives de l’État à la police militaire et des mandats d’arrêt pour mater la révolte populaire qui a commencé à l’hiver 2011.

Ces preuves ont particulièrement une valeur... pour un Canadien.

Mission : documenter l’horreur

Abdelmajeed Barakat a raconté son histoire et donné des photos de ses documents à un ex-militaire canadien qui monte un dossier de preuves contre le régime syrien.

L’Ontarien Bill Wiley a créé en 2011 une organisation privée pour collecter des preuves sur les crimes commis par le régime de Bachar Al-Assad : la Commission internationale pour la justice et la responsabilité (CIJA).

L’enquêteur canadien Bill Wiley
L’enquêteur canadien Bill Wiley Photo : Radio-Canada/ Luc Tremblay

Une centaine de Syriens travaillent pour CIJA sur le terrain. Des gens qui auraient pu fuir, mais qui, par conviction, ont décidé de rester pour étoffer la preuve contre le régime avec le plus de documents possible.

« C’est la première fois qu’un organisme, qu’il soit international, national ou privé, mène une enquête au milieu d’un conflit armé d’une telle intensité », explique Bill Wiley, qui est aussi ex-enquêteur pour les tribunaux internationaux au Rwanda, en ex-Yougoslavie et en Irak.

Bill Wiley au Rwanda
Bill Wiley au Rwanda Photo : Fournie par Bill Wiley

L’avocat américain Chris Engels est responsable des opérations délicates sur le terrain pour CIJA.

Documents trouvés dans un des bureaux du gouvernement syrien.
Documents trouvés dans un des bureaux du gouvernement syrien. Photo : CIJA

La clé du succès repose sur leurs relations avec certains groupes armés en Syrie. CIJA affirme qu’ils ne collaborent cependant ni avec Daech ni avec le Front al-Nosra.

Dans un premier temps, les documents sont cachés en Syrie. Quand les conditions permettent de les sortir de façon sécuritaire, ils sont cachés dans des valises et des boîtes de bananes.

Chargement de documents dissimulés dans des caisses et des valises.
Chargement de documents dissimulés dans des caisses et des valises. Photo : CIJA

CIJA fonctionne dans le plus grand secret. L’organisme n’a ni site web ni enseigne à sa porte. Il nous est d’ailleurs interdit de révéler dans quel pays se trouvent ses bureaux.

L’avocat américain Reed Brody, qui a poursuivi en justice les dictateurs Augusto Pinochet (Chili), Jean-Claude Duvalier (Haïti) et Hissène Habré (Tchad), salue l’initiative privée qu’est CIJA.

Mais CIJA a subi des pertes. Un Syrien qui participait à un convoi a été tué en revenant d’une mission en 2012. Certains ont été blessés, d’autres pris en otages et relâchés.

Des enquêteurs de CIJA avec des documents appartenant au gouvernement syrien.
Des enquêteurs de CIJA avec des documents appartenant au gouvernement syrien. Photo : CIJA

Le travail de CIJA est d’établir la chaîne de commandement pour déterminer qui doit être tenu responsable pour les crimes commis.

Après six ans de travail sur le terrain, CIJA a analysé, numérisé et archivé 750 000 documents sortis clandestinement de Syrie. Les documents sont gardés dans une chambre forte secrète à laquelle Enquête a eu un accès privilégié.

Aujourd’hui, ils ont au moins huit dossiers criminels prêts à être présentés devant un tribunal. Des dossiers incriminant des hauts dirigeants, dont Bachar Al-Assad.

Chambre forte de CIJA
Chambre forte de CIJA Photo : Radio-Canada/Luc Tremblay

Qui finance CIJA?

CIJA est financée par les États-Unis, la Grande-Bretagne, la Suisse, la Norvège, le Danemark, l’Allemagne et le Canada, qui lui accorde 2 millions de dollars annuellement. Le budget total de CIJA est de 10,5 millions de dollars.

Des documents compromettants

Pour compléter ses dossiers, des gens de CIJA ont rencontré le jeune Syrien Abdelmajeed Barakat et ont pris des photos de ses documents.

Parmi les documents dérobés par Barakat, il y en a un signé par Bachar Al-Assad lui-même.

Document signé par Bachar Al-Assad
Document signé par Bachar Al-Assad Photo : Radio-Canada/Luc Tremblay

Il s’agit d’un décret daté du 29 août 2011 qui stipule que tout rassemblement de plus de trois personnes sur la place publique sera considéré comme une émeute et que les manifestants seront incarcérés pour une période d’un mois à un an.

Le document montre que, dès le début, le régime de Bachar Al-Assad n’allait tolérer aucune protestation contre son régime.

Dans les mois et les années qui ont suivi, des dizaines de milliers de manifestants syriens ont été arrêtés et détenus dans des prisons contrôlées par l’armée et les services de renseignements. Ils portent, pour la plupart, des numéros.

Selon le Canadien Bill Wiley, ce genre de document est capital. « Cela veut dire que [Al-Assad] exerce sur l’armée un contrôle direct dès le début du soulèvement. Dans une éventuelle poursuite criminelle, nous devons démontrer qu’il avait un contrôle réel », dit-il, en montrant un autre décret signé par le président syrien autorisant les heures supplémentaires des militaires qui doivent répondre aux manifestations.

Un autre document dérobé par Barakat montre que le gouvernement a autorisé des méthodes violentes dans au moins trois villes.

Alors qu’il travaillait comme employé de bureau à la cellule de gestion de crise du régime syrien, Abdelmajeed Barakat a été témoin de l’implication de Bachar Al-Assad au quotidien.

Bureau de Abdelmajeed Barakat à la cellule de gestion de crise de Syrie
Bureau de Abdelmajeed Barakat à la cellule de gestion de crise de Syrie Photo : Abdelmajeed Barakat

La cellule était composée de ministres, de généraux de l’armée et du renseignement, qui relevaient directement du président syrien.

Les dirigeants se réunissaient tous les soirs vers 22 h, explique Barakat. Un résumé était envoyé au palais présidentiel. Bachar Al-Assad le lisait, le signait et le renvoyait après avoir ajouté des commentaires.

« Je n’ai aucun doute de la responsabilité de Bachar Al-Assad. Il recevait les rapports de la cellule de gestion de crise et ceux de tous les départements de police en Syrie », affirme-t-il, choqué par la brutalité du gouvernement.

M. Barakat n’attend qu’une chose : témoigner et présenter ses documents devant le tribunal qui jugera Bachar Al-Assad et son régime pour des crimes contre l’humanité.

Abdelmajeed Barakat
Abdelmajeed Barakat Photo : Radio-Canada/Luc Tremblay

Le problème, c’est que toutes les tentatives pour les poursuivre devant la Cour pénale internationale se sont butées aux veto de la Chine et de la Russie.

CIJA prépare tout de même une preuve documentaire dans l’éventualité d’un procès criminel.

Vivre l’horreur

Plusieurs réfugiés syriens, arrivés récemment au Canada, ont survécu à la torture des geôles syriennes.

C’est le cas de Zain, dont nous devons modifier le nom parce qu’elle craint des représailles contre sa famille restée là-bas. Elle a été détenue pendant 13 mois parce qu’elle travaillait comme bénévole dans un hôpital d’Alep.

« Ils voulaient que je leur donne les noms des médecins et des infirmières qui travaillaient à l’hôpital. Ils voulaient aussi [...] les coordonnées des hôpitaux clandestins de façon à les cibler », explique-t-elle.

Zain à Alep, en Syrie
Zain à Alep, en Syrie Photo : Fournie par Zain

De son côté, le jeune Syrien Mazen AlHummada a organisé de nombreuses manifestations.

Il a été arrêté parce qu’il livrait du lait maternisé dans un quartier assiégé par le régime. Il a été torturé presque tous les jours pendant un an et sept mois.

« Ils ont détruit mes beaux souvenirs, détruit ma jeunesse, ils m’ont détruit. Je poursuis mon travail pour survivre, pour me convaincre que je suis un être humain digne qui a des valeurs et un sens moral et éthique  », ajoute-t-il, en sanglotant.

Mazen AlHummada a trouvé refuge aux Pays-Bas.

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Mazen AlHummada avec la marque des menottes avec lesquelles il a été suspendu en prison. Photo : Fournie par Mazen AlHummada

Conflit en Syrie

Plus de 470 000 personnes ont été tuées et plus de 6 millions d’autres ont été déplacées depuis le début du conflit syrien en 2011.

Source : Centre syrien pour la recherche sur les politiques

Photographier l’horreur

Pour documenter les crimes du régime de Bachar Al-Assad, CIJA a également ajouté à ses dossiers les photos prises par César.

César est le pseudonyme d’un officier syrien qui travaillait comme photographe dans les prisons. Pendant deux ans, il a pris des photos des corps émaciés de détenus battus avec brutalité, étranglés, mutilés et affamés à mort. Des photos difficiles à regarder.

Selon César, les photos avaient pour but de prouver aux supérieurs que les ordres avaient été exécutés. Les photos ont été authentifiées par le FBI. Malgré tout, Bachar Al-Assad nie tout. Dans une entrevue accordée à Yahoo! News, il qualifie ces photos de propagande et de « fake news », ajoutant qu’il est impossible de prouver la culpabilité de quiconque avec les photos de César.

Rapport médical avec les photos de César

Rapport médical avec les photos de César Photo : Fournie par Human Rights Watch

Chaque jour, César faisait des copies des photos qu’il prenait et cachait la clé USB dans sa chaussure.

Il a fui la Syrie à l’été 2013, emportant avec lui 55 000 photos de 11 000 détenus. Sur chaque image, on trouve le numéro du détenu, le numéro du centre de détention et le numéro du décès.

César a raconté son histoire et exposé ses photos devant le Congrès américain en juillet 2014, en espérant que la communauté internationale réagisse. Cela n’a pas été le cas.

César devant le Congrès américain

César devant le Congrès américain Photo : Alex Wong/Getty Images

Malgré tout, le Canadien Bill Wiley est convaincu que des dirigeants syriens, qui se cachent en Europe, seront bientôt accusés. Même chose pour Bachar Al-Assad.

« Je ne crois pas que Bachar Al-Assad ait un avenir en Syrie. S’il survit à la guerre, il sera arrêté à un moment donné. L’histoire nous le prouve. Slobodan Milosevic de Serbie, Charles Taylor du Liberia, Saddam Hussein d’Irak, Laurent Gbagbo de Côte d’Ivoire. Ils ont tous fini en prison. Pourquoi est-ce que ce serait différent pour Assad? »

Les témoins sont vivants. Les documents sont en sécurité. Reste à attendre le verdict de l’histoire.

Avec la collaboration de Luc Tremblay