Brexit : l'année du divorce

Par Sophie-Hélène Lebeuf

Huit mois après avoir choisi de tourner le dos à l'Union européenne (UE), le Royaume-Uni a amorcé le 29 mars les négociations entourant les termes d'une rupture pour laquelle il dit refuser les demi-mesures. Mais les incertitudes demeurent nombreuses.

Huit mois après avoir choisi de tourner le dos à l'Union européenne (UE), le Royaume-Uni a amorcé le 29 mars les négociations entourant les termes d'une rupture pour laquelle il dit refuser les demi-mesures. Mais les incertitudes demeurent nombreuses.

Par Sophie-Hélène Lebeuf

Le compte à rebours est engagé : Londres a activé l'article 50 du traité de Lisbonne, qui enclenche le processus de sortie de l'UE. Un geste qui ouvre des négociations d'une durée prévue de deux ans.

Négocier et gérer l'imprévu

La première ministre britannique, Theresa May, a prononcé son discours sur le « Brexit dur » en janvier 2017 au Lancaster House, à Londres. Photo : Reuters/Kirsty Wigglesworth

La première ministre Theresa May plaide en faveur d'un accord de libre-échange avec l'UE, disant vouloir « le plus grand accès possible au marché unique ».

« Le problème, c’est que le marché unique inclut la libre circulation des biens, mais aussi celle des services, des personnes et des capitaux », explique Frédéric Mérand, directeur du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal (CERIUM) et codirecteur du Centre d'excellence sur l'Union européenne. Or, le référendum de juin 2016 a justement porté sur le refus de l’immigration et le contrôle des frontières.

« La question des personnes est importante », spécifie le professeur de science politique à l'Université de Montréal : « des millions d'Européens vivent en Grande-Bretagne, des millions de Britanniques vivent en Europe et plusieurs entreprises basées à Londres misent sur une mobilité importante de leur personnel.  »

« On n’est pas à l’abri de surprises et d’imprévus parce que plusieurs éléments n’ont pas été anticipés », note Agnès Alexandre-Collier, professeure de civilisation britannique contemporaine à l'Université de Bourgogne-Franche-Comté et spécialiste des relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne.

Certains problèmes risquent donc de se poser au cours des négociations, comme le coût de la sortie, qui n'a pas été prévu », souligne-t-elle.

La facture des engagements budgétaires du Royaume-Uni envers ses partenaires de l'UE oscille entre 25 et 75 milliards d’euros, soit entre 41 et 123 milliards de dollars canadiens, précise Frédéric Mérand. « Juste sur ce point, la négociation risque d’être incroyablement acrimonieuse », juge-t-il.

« Ce n’est pas un accord de libre-échange comme l’ALENA, ça touche tout, de la forme des phares sur les voitures aux conditions de travail, en passant par le traitement de la volaille dans les usines ou l’assiette fiscale utilisée dans le calcul des impôts sur les sociétés », ajoute le politologue.

De plus, les pays membres de l'UE ne peuvent pas signer des ententes commerciales individuelles avec un État qui n'en fait pas partie, comme ce sera le cas pour le Royaume-Uni. C’est entre autres pourquoi M. Mérand doute que les deux parties arrivent à une entente en 24 mois.

« Si on pense que le CETA [accord de libre-échange entre le Canada et l'UE] a nécessité une négociation de sept ans, on peut imaginer le temps que ça prendra pour une relation en vertu de laquelle le Royaume-Uni exporte 55 % de ses produits vers le marché européen. »

En plus de mener ces négociations, le Royaume-Uni doit gérer en parallèle une série de procédures réglementaires liées au retrait des institutions européennes, comme le retrait des parlementaires du Parlement de Strasbourg, tout « en construisant de nouvelles relations avec d’autres pays », ajoute Mme Alexandre-Collier. « Ça fait beaucoup à gérer en même temps », fait-elle valoir.

D'ici l'adoption d'une nouvelle entente, le Royaume-Uni restera membre de l'UE. « À mon avis, il n’aura cependant pas d’influence sur les décisions, estime la politologue. Mais ça fait partie des inconnues. »

Quel pouvoir de négociation pour le Royaume-Uni?

La première ministre britannique, Theresa May, discute avec le président du Conseil européen. Photo : Reuters / Yves Herman

Pendant des mois, le Royaume-Uni a entretenu le flou autour du degré de proximité qu'il conserverait avec l'UE. En janvier dernier, la première ministre Theresa May a mis un terme à la confusion, préférant une séparation « claire et nette » à un Brexit doux.

Cette « option plus radicale » place Theresa May « en position de force »,juge la professeure Alexandre-Collier.

« En choisissant le "hard Brexit", elle n’est pas obligée de négocier avec l’Union européenne des conditions qui pourraient lui être défavorables. Elle gagne en indépendance », estime-t-elle.

« Le pouvoir de négociation des Britanniques demeure nettement plus faible que celui des Européens parce qu’ils sont plus dépendants d'eux que l’inverse », argue de son côté Frédéric Mérand.

Cela reste vrai tant que les Européens - Français et Allemands en tête - restent unis comme ils l'ont été jusqu'à présent, précise-t-il.

Une division viendrait cependant rebrasser les cartes, une éventualité envisageable alors que ces deux pays et les Pays-Bas tiendront des élections sous peu.

La question écossaise

L'Écosse, qui a massivement rejeté le Brexit, revendique son appartenance au marché unique européen. Londres doit donc aussi composer avec le spectre d'un nouveau référendum sur l'indépendance qu'agite la première ministre écossaise Nicola Sturgeon. Celle-ci a d'ailleurs annoncé sa volonté de tenir un référendum sur l'indépendance de l'Écosse entre l'automne 2018 et le printemps 2019.

« Son intérêt, c’est de rendre la menace d’un référendum le plus crédible possible, mais pas nécessairement de l’organiser parce qu’elle sait qu’elle a de bonnes chances de le perdre », juge toutefois Frédéric Mérand, invoquant la situation économique difficile.

La tenue d'un second référendum nécessiterait le feu vert de Londres, une hypothèse peu plausible, ajoute Agnès Alexandre-Collier. « Les relations entre l’Écosse et le gouvernement pourraient être extrêmement tendues, ce qui risque de poser un problème supplémentaire dans le cadre de la sortie du Royaume-Uni », affirme-t-elle.

Des lendemains qui déchanteront?

Les bourses mondiales ont plongé au lendemain du Brexit. Photo : Reuters/Russell Boyce

Après le choc initial qui a suivi le référendum, la résilience de l'économie britannique a déjoué les sombres prédictions des analystes. Les Britanniques ont continué à dépenser, la livre s’est stabilisée après avoir plongé et le taux de chômage est descendu à 4,8 % – le taux le plus bas en plus d'une décennie. La récession brandie avant le référendum par le gouverneur de la Banque d'Angleterre (BoE), Mark Carney, advenant une victoire du Leave n'a pas frappé.

La croissance de 1,8 % que le pays a enregistrée l'an dernier a même surclassé celle de cinq autres pays du G7.

En février, la BoE a de plus relevé à 2 % sa prévision de croissance pour cette année, qu'elle établissait à 1,4 % en novembre dernier. La majorité des grandes banques, le Fonds monétaire international et la Commission européenne ont eux aussi revu leurs prévisions à la hausse, tout en affichant un optimisme moins grand que la banque centrale britannique.

Aux yeux de plusieurs économistes, 2017 s'annonce plus ardue que 2016.

À tout le moins, l'économie britannique commence à montrer des signes d'essoufflement. Les investissements des entreprises au dernier trimestre ont diminué, tout comme la consommation des particuliers, moteur de la croissance britannique de l'an dernier.

La dépréciation marquée de la livre contribue à faire grimper l'inflation.

À la mi-janvier, les prix à la consommation avaient déjà augmenté de 1,8 %, le taux le plus élevé en deux ans et demi, et la BoE s'attend à ce que l'inflation s'élève à 2,7 % en fin d'année.

Le scénario anticipé par les économistes : l'inflation grugera le pouvoir d'achat des consommateurs et fera grimper les coûts des entreprises, qui diminueront leurs investissements.

Le déroulement des négociations avec l'UE pourrait aussi avoir un impact, souligne le directeur du CÉRIUM.

Avec le ralentissement de la croissance prévu, les analystes de la City de Londres, principale place financière européenne, prédisent pour 2017 un taux de chômage moyen oscillant entre 4,9 % et 6,1 %.

Autre ombre au tableau : un sondage de la BoE réalisé auprès de 700 entreprises laisse entrevoir les augmentations salariales les plus faibles des cinq dernières années.

C'est sans oublier les milliers d'emplois que des banques de la City envisagent de délocaliser vers d'autres villes européennes au cours des prochaines années.

Des inconnues au menu

« C’est très difficile de prévoir ce qui va se passer, insiste Agnès Alexandre-Collier. « La crise totale et radicale » annoncée avant le référendum ne s'est pas concrétisée, rappelle-t-elle.

Une mise en garde également lancée par le directeur du CERIUM, qui exprime néanmoins une certitude.

Il y a d'un côté ceux qui croient que le Royaume-Uni doit « s'affranchir de l'Union européenne pour s'ouvrir sur le monde  » et qui veulent en faire « le Singapour de l'Europe », explique Frédéric Mérand. Eux souhaitent une « île néo-libérale » au taux d'imposition très faible, qui serait un paradis fiscal pour les entreprises et les investisseurs.

C'est « l'arme nucléaire » qu'agite Theresa May advenant des négociations au désavantage de son pays. Londres a menacé de baisser à 10 % le taux d'imposition des entreprises, présentement établi à 20 %.

« De l’autre côté, il y a ceux pour qui le vote portait sur la protection de tous les perdants de la mondialisation et qui estiment que le Royaume-Uni doit se refermer sur lui-même. Ils prônent un modèle plus protectionniste et peut-être même un peu plus étatiste », précise M. Mérand.

« Lequel de ces deux camps va gagner? C'est l'enjeu intéressant à suivre en 2017 », estime le politologue.

À la recherche de nouveaux partenaires

Theresa May et Donald Trump lors d'un point de presse conjoint à la Maison-Blanche, en janvier dernier. Photo : Reuters/Carlos Barria

Pour Agnès Alexandre-Collier, « ce qu'il sera particulièrement intéressant de surveiller cette année, c’est l’ensemble des discussions que [la première ministre] va engager avec certains pays pour nouer des partenariats commerciaux susceptibles de pallier le départ de l’Union européenne ».

Dans son discours de janvier, la dirigeante britannique a indiqué que la Chine, le Brésil et les États du golfe Persique avaient manifesté leur intérêt à conclure des partenariats économiques avec le Royaume-Uni et a précisé que son pays avait entamé des discussions avec l'Inde, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, en plus d'évoquer les États-Unis.

« Theresa May a déjà commencé à faire son marché », souligne Mme Alexandre-Collier, citant en exemple la rencontre, à Washington, entre la première ministre et le président américain, Donald Trump.

Les liens entre les deux pays seront selon elle « un gros enjeu de cette période transitoire ».

La politologue s'attend à ce que le Royaume-Uni se tourne vers des pays du Commonwealth et de l'anglosphère, comme l'ont prôné les partisans du Leave pendant la campagne référendaire.

Mais ça ne fait pas consensus au sein du Parti conservateur et du Conseil des ministres, relève Frédéric Mérand. « Il y a les nostalgiques de l’Angleterre impériale, qui pensent que le Royaume-Uni va être capable de signer un nouveau Commonwealth, et ceux, près des milieux d’affaires ou partisans du libéralisme économique, qui espèrent négocier avec les Européens une entente qui ne va pas trop affecter leur relation. »

Une relation d'autant plus importante que les pays membres de l'UE ne peuvent pas signer des ententes commerciales individuelles avec un État qui n'en fait pas partie, comme ce sera le cas pour le Royaume-Uni. Et avec des échanges atteignant des centaines de milliards de dollars, ils sont collectivement son principal partenaire commercial – et de loin.

« Il faudra attendre la fin des négociations pour voir la carte des partenariats qui se dessine, indique Agnès Alexandre-Collier. Mais on imagine mal comment un pays de taille très moyenne comme le Royaume-Uni va pouvoir sortir la tête haute de cette configuration, dans un monde qui fonctionne sur des alliances, sur des grands ensembles géopolitiques et géostratégiques. »

Londres n'a pas le droit de négocier « officiellement » de nouvelles ententes avant sa sortie de l'Union, souligne M. Mérand. Mais cela ne l'empêchera pas de sonder le terrain. « Si les Britanniques obtiennent par exemple des États-Unis la promesse d’un accord crédible, ils peuvent se tourner vers les Européens avec un pouvoir de négociation beaucoup plus grand », explique-t-il.

« Ce ne sera pas nécessairement l’année où on va commencer à avoir beaucoup de clarté sur les conditions dans lesquelles les Britanniques vont sortir de l'Union européenne et encore moins sur la question que tout le monde se pose : à quoi ressemblera la relation entre le Royaume-Uni et l’Union? Je doute fort qu’on ait la réponse en 2017 », conclut M. Mérand.