Réfugiés syriens : la clé de l’intégration? La débrouillardise

Par Myriam Fimbry et Marie-Laure Josselin

Il y a un an, la famille Ali-Alloush s’installait à Brossard. Et le tourbillon de la nouvelle vie commençait. Rapidement, ils se sont installés et se sont mis au français. Ils étaient très optimistes quant à leur avenir. Que sont-ils devenus?

Il y a un an, la famille Ali-Alloush s’installait à Brossard. Et le tourbillon de la nouvelle vie commençait. Rapidement, ils se sont installés et se sont mis au français. Ils étaient très optimistes quant à leur avenir. Que sont-ils devenus?

Par Myriam Fimbry et Marie-Laure Josselin

Depuis son arrivée il y a un an à Brossard, sur la Rive-Sud, Roqaya Alloush a fait des pas de géant en français. Le samedi, elle enseigne l’arabe aux enfants. Son mari se débrouille aussi de plus en plus, mais le travail, ce n’est pas pour tout de suite.

Quand Ibrahim est arrivé au Canada, il ne parlait pas un mot de français. Un an plus tard, il peut se débrouiller tout seul à l’épicerie ou à l’hôpital. Du fait de son faible niveau de scolarité, il est en classe de francisation alpha (comme alphabétisation), au Centre d’éducation des adultes Antoine-Brossard. On y revoit l’écriture, la lecture, le décodage des sons, la phonétique… en plus d’apprendre une nouvelle langue!

Afghanistan, Congo, Mexique, Centrafrique, Mali, Syrie, Algérie… Pour pouvoir communiquer entre eux, les élèves n’ont pas le choix : il faut parler en français, ce qui aide beaucoup à l’apprentissage. Un apprentissage qui avance bien, même si les élèves sont parfois dans la lune ou préoccupés par les soucis du quotidien ou les angoisses liées à l’actualité.

Comment expliquer à son concierge que le lavabo est bouché ou que la moustiquaire est déchirée? En francisation, on aborde des thèmes bien concrets! Roqaya a fait des progrès fulgurants en français. En septembre, elle est passée d’une classe d’alpha à une classe de français langue seconde, où elle est la seule Syrienne. Et même la seule à parler arabe. À raison de 30 heures de cours par semaine, la voici déjà au niveau 4.

« C’est exceptionnel qu’elle ait pu se rendre aussi vite à ce niveau, parce que c’est difficile pour quelqu’un qui a très peu de scolarité », souligne son enseignante Sylvie Barthez, au centre Camille-Laurin, à Greenfield Park.

« C’est une personne très motivée, qui veut apprendre, se débrouiller au Québec. Elle veut vraiment réussir. Elle est chaque jour intéressée à être là et pose des questions. » Sylvie Barthez valorise l’entraide et le travail d’équipe. « Je dis souvent aux élèves qu’il n’y a pas juste un professeur dans la classe, mais qu’ils sont 20 professeurs parce que tout le monde peut aider les autres.  »

Roqaya a sympathisé en classe avec Mihaela Tudorache, d’origine roumaine. Roqaya a le permis de conduire temporaire du Québec, mais guère de possibilité de pratiquer, puisqu’elle n’a pas encore de voiture. Pendant la pause du midi, son amie roumaine lui prête tout naturellement la sienne pour s’entraîner à faire quelques virages et arrêts bien contrôlés. Roqaya prend la place du conducteur, Mihaela la guide...

Ce qu’aimerait vraiment Roqaya, « c’est être toujours indépendante ». Car elle n’aime pas, par exemple, que quelqu’un traduise ses propos. « Je préfère expliquer moi-même mes opinions et mes idées. Je veux vraiment apprendre le français, vite vite vite! Je veux manger la langue! (expression arabe). » Après la francisation, Roqaya projette de travailler auprès des enfants. Éducatrice peut-être?

Alors qu’elle est dans sa classe, Roqaya se lève et court dans les bras d’Huguette Grégoire qui passe dans le couloir. Madame Huguette, comme l’appelle Roqaya, est la secrétaire de son ancienne école de francisation. Quand elles se voient, ce sont toujours de grandes embrassades.

« Il y a une chimie entre nous, un petit quelque chose qui fait que, quand on se voit, il faut toujours qu’on se fasse des câlins », raconte Huguette. Et Roqaya de renchérir : « je pourrais être votre fille! ».

Huguette n’a que de bons mots pour Roqaya, une personne « aimable, gentille ». Malgré ce lien, elles ne se sont jamais invitées en dehors de l’école. Huguette dit ne pas être encore rendue là et ne pas avoir trop de temps. Roqaya, elle, aimerait bien justement être jumelée avec une Québécoise pour pratiquer son français.

Une chose qui n’a pas changé depuis l’an dernier, ce sont les pleurs d’Hussein quand on lui enfile le pantalon de neige! Après la classe de francisation, Roqaya va chercher son enfant à la garderie Les petits trésors, tout près de chez elle. C’est une garderie privée en milieu familial qui accueille six enfants.

« Bien mangé, bien dormi, bien joué. Une très belle journée », résume la responsable Chantal Harvey. Les deux femmes n’ont plus aucun mal à communiquer ensemble. Quant à Hussein, il devient bilingue avec de nouveaux mots chaque jour : ballon, encore, du jus, dodo là-haut, des blocs, singe…

La journée se termine, tout le monde est de retour dans le petit appartement près du boulevard Taschereau. Lumière douce, biscuit chocolaté, c’est le temps de relaxer un peu après une journée à apprendre le français et à socialiser avec les autres. Ibrahim pense à la Syrie. Si un jour la paix revient, il voudrait y retourner.

Parfois, il est d’humeur maussade. Il n’est pas toujours heureux ici. « C'est normal que la personne ne soit pas à 100 % heureuse lorsqu'elle est loin de sa famille », explique-t-il, avant de se tourner pour regarder le dessin animé Shaun le mouton en arabe, avec son fils.

Samedi après-midi, Roqaya ne se repose pas. Elle ne fait pas le ménage non plus, ce qu’elle adore pourtant. Ni la cuisine. Non, le samedi, elle accueille des enfants chez elle pour leur enseigner l’arabe, bénévolement. Elle a transformé l’une des deux chambres de l’appartement en salle de classe. La commode à tiroirs sert de pupitre. Sur les murs, elle a fixé des bouts de papier avec les lettres de l’alphabet arabe et les noms des enfants. Sept enfants, de 8 à 10 ans, nés au Québec pour la plupart, de parents irakiens, marocains ou syriens.

L’idée lui est venue lorsqu’elle a entendu les enfants de son amie marocaine lui répondre en français alors qu’elle leur parlait en arabe. « Chacun est attaché à son pays et à sa langue, moi aussi je sens la même chose. Je ne veux pas qu’ils perdent cette langue. » Elle a aussi constaté qu’ils ne connaissaient pas le Coran. Un tiers du cours est consacré à réciter des sourates dans le but de leur faire connaître un peu mieux leur religion.

Badia Agzit, l’amie de Roqaya, est très heureuse d’amener ses deux enfants au cours d’arabe. « C’est une richesse culturelle, pour eux comme pour moi. Ça aide dans le cheminement de la vie de connaître aussi ses racines.  »

Mariée à un chercheur, la souriante et dynamique mère de famille habite à 5 minutes à pied. « J’étais vraiment fière d’elle quand elle m’a appelée pour me parler de son projet. C’est une femme généreuse, elle aime donner. C’est sa façon de redonner à la communauté. » Les deux femmes ont développé une belle complicité et sont même allées visiter Montréal ensemble.

Hussein se remet lentement d’une vilaine grippe, qui s’est transformée en pneumonie. La semaine dernière, il a passé quatre jours à l’hôpital. Sa maman n’a pas arrêté de le câliner et de le porter dans ses bras. Il recommence à peine à jouer tout seul. De simples petites boîtes en carton suffisent à le captiver, pendant que ses parents prennent le thé avec nous. Roqaya confie qu’elle se sent triste à l’idée qu’Hussein ne grandisse pas en Syrie, entouré du reste de sa famille. « C’est toujours mieux d’être chez soi, dit-elle. Mieux que tous les palais du monde entier! »