Le Québec face à l’islamophobie

Par Luc Chartrand d’Enquête

La méfiance envers l’islam et les musulmans gagne du terrain au Canada comme ailleurs en Occident. Enquête sur un mouvement en pleine expansion. Premier arrêt : le Québec.

La méfiance envers l’islam et les musulmans gagne du terrain au Canada comme ailleurs en Occident. Enquête sur un mouvement en pleine expansion. Premier arrêt : le Québec.

Par Luc Chartrandd’Enquête

La fusillade du 29 janvier au Centre culturel islamique de Québec, qui a entraîné la mort de six musulmans, a placé les Québécois face à une réalité souvent sous-estimée : la montée d’un climat islamophobe chez eux.

Même si on ne peut établir de lien direct entre l’attentat et la « critique de l’islam » qui occupe une grande place dans le débat public, les musulmans constituent aujourd’hui une des minorités les plus stigmatisées, que ce soit au Québec ou dans l’ensemble du Canada.

La montée d’un climat islamophobe est une évidence pour le religiologue de l’UQAM Frédéric Castel, expert de la communauté musulmane au Québec.

« Si on me dit que ça n’existe pas, c’est que tu n’es jamais allé sur Internet de ta vie, tu n’as jamais consulté Facebook », explique-t-il, faisant une distinction entre l’islamophobie dure qui comporte des propos haineux et l’islamophobie commune faite de préjugés, et la peur face à une culture qui est méconnue.

Les sentiments de méfiance et d’hostilité envers les musulmans ont été exacerbés depuis le projet de charte des valeurs québécoises mis de l’avant par le gouvernement péquiste de Pauline Marois. Les débats autour de ce projet ont engendré une multiplication des propos ouvertement xénophobes, que ce soit dans les commentaires du public circulant dans les médias ou sur des sites Internet spécialisés dans la « vigilance » face à l’islam.

Qu’est-ce que l’islamophobie?

Selon la définition la plus récente du Petit Robert, l’islamophobie est une « hostilité contre l'islam et les musulmans ». Le Multidictionnaire, lui, définit l’islamophobie comme un « racisme qui se manifeste par une haine, des préjugés et une discrimination délibérés à l'endroit de l'islam, des membres de la communauté musulmane, pratiquants ou non, ou des objets et lieux de culte islamique ».

Un sujet bien présent dans les médias

Dans un registre moins virulent, les thèmes liés à l’islam sont aussi devenus prévalents dans beaucoup de chroniques d’opinion, que ce soit dans les radios parlées particulièrement populaires à Québec ou encore dans certains journaux comme Le Journal de Québec et Le Journal de Montréal.

Le plus prolifique des chroniqueurs du Journal, Richard Martineau, a publié quelque 700 articles en 10 ans traitant directement ou indirectement de l’islam.

En 2007, Richard Martineau estimait que certains musulmans ne devraient pas fréquenter les cabanes à sucre. « Des musulmans orthodoxes qui vont dans une cabane à sucre, c’est comme des militants adéquistes qui se pointent à un congrès de Québec solidaire. Ça n’a aucun sens, ils n’ont rien à faire là. À moins qu’ils cherchent à provoquer… »

M. Martineau n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue.

Le sociologue Rachad Antonius, de l’UQAM, a étudié la couverture de l’islam par le Journal de Montréal, tant au niveau du traitement de la nouvelle que des articles d’opinion. Il est convaincu que l’effet cumulatif contribue à créer un climat de méfiance.

« J’ai fait une recherche. [...] Sur 49 histoires qui concernaient l'islam, qui concernaient des musulmans, 42 étaient illustrées par des femmes soit en voile, soit en voile intégral. Ce discours finit par dire que les musulmans sont vraiment autre chose, qu'ils sont un danger, qu'ils menacent notre projet collectif. Et surtout, l'effet cumulatif était qu'on pouvait les mépriser », explique Rachad Antonius.

Le rédacteur en chef de Journal de Montréal, Dany Doucet, nous a répondu par courriel. « Les débats d’idées et la liberté d’expression sont le fondement de notre démocratie. [...] Par ailleurs, la montée de l’intégrisme religieux a occupé une place importante dans l’actualité internationale depuis 10 ans [...] Et que dire de la Commission Bouchard-Taylor et la charte des valeurs. »

Il y a les chroniques du Journal… et les débats qu’elles suscitent. Avant même l’attentat à la mosquée de Sainte-Foy, le maire de Québec se vidait le coeur concernant les commentaires que l’on retrouve au bas de certains articles des médias de Québecor.

« Comment voulez-vous qu'on éduque nos enfants, alors qu'une institution comme Québecor laisse des saloperies sur son site? Moi, ça me dépasse », disait Régis Labeaume, en octobre dernier en marge de la Conférence sur la prévention de la radicalisation des jeunes qui se déroulait à Québec.

Au Journal de Montréal, on nous assure qu’une firme modère les commentaires des lecteurs. On souligne aussi l’importance de la liberté d’expression des lecteurs.

L’attentat de Québec a suscité une réflexion autocritique de l’animateur Sylvain Bouchard, du FM 93, à Québec.

« Ils ne sont pas si nombreux que ça, mais avouez qu’on parle d’eux souvent. On parle de leur foi, on parle de l’islam. On dénonce l’islam radical, mais dans islam radical, il y a le mot islam. Donc, on parle d’eux, mais est-ce qu’on leur parle à eux? Pas assez. »

Le nationalisme identitaire

Le nationalisme québécois a toujours cherché à se marier avec l’air du temps. Dans les années 1930, inspiré par l’historien Lionel Groulx, il flirtait avec l’antisémitisme. Après la Seconde Guerre mondiale, il s’inspirait plutôt du grand mouvement mondial de décolonisation et s’orientait de plus en plus à gauche du spectre politique, épousant les idéaux de la social-démocratie et du syndicalisme.

L’air du temps a changé. Dans le climat d’inquiétude face au danger islamiste - auquel on associe souvent l’immigration musulmane - les mouvements nationalistes, en Europe notamment, se redéfinissent de plus en plus à travers la défense d’une identité occidentale qui cherche à se démarquer face à un islam politique et aussi en réclamant des mesures strictes contre l’immigration. Le nationalisme québécois n’échappe pas complètement à ce courant qualifié d’« identitaire  ».

Mathieu Bock-Côté, par exemple, un intellectuel dont l’influence a grandi ces dernières années, voit dans les niveaux d’immigration élevés et dans la politique canadienne du multiculturalisme des menaces pour la nation québécoise.

« Le Canada finira par nous tuer en nous noyant », écrit-il dans le Journal de Montréal, le 27 octobre 2016. Le multiculturalisme, selon lui, fait la part belle à l’islamisme et à des pratiques qui, tel le port du burkini, sont des « symboles qui témoignent [...] certainement d’une difficile intégration à la civilisation occidentale et à la société québécoise. »

Pour Mathieu Bock-Côté, ses écrits - et ceux de ses collègues - ne sont pas problématiques. « Je n’ai pas l’impression que le Journal de Montréal participe à la construction d’une forme de fantasme musulman négatif, imaginaire », se défend-il.

L’identité et la politique

L’enjeu « identitaire » est de fait devenu de plus en plus important au sein des partis nationalistes. Et c’est l’enjeu musulman qui cristallise généralement les positions.

Ainsi, on a vu la Coalition avenir Québec attaquer le Parti libéral du Québec et le Parti québécois en les accusant d’être « en faveur du tchador pour les enseignantes dans nos écoles ».

Le Bloc québécois a produit une publicité dans laquelle une goutte de pétrole renversée d’un baril dessine la silhouette d’une femme en niqab.

La course à la direction du Parti québécois a aussi donné lieu à plusieurs incidents sur le même thème. Le candidat Jean-François Lisée a critiqué son adversaire Alexandre Cloutier pour avoir souhaité une bonne fin de ramadan aux musulmans du Québec, avant de signaler que le que le controversé prédicateur Adil Charkaoui l’appuyait!

Un cadre du Front national, Loup Viallet, ne cachait pas son flirt avec les souverainistes du Québec lorsque nous l’avons rencontré à Paris.

« Peut-être qu’aujourd’hui Jean-François Lisée parle différemment, mais il se trouve que sa base, avec laquelle je suis en contact permanent, nous reconnaît comme des interlocuteurs valables et crédibles », nous a-t-il expliqué.

Parmi ceux qui répondent positivement à ce flirt, on retrouve les membres d’un petit club politique, Horizon Québec Actuel, fondé par des membres du Parti québécois que nous avons croisés lors d’un événement organisé par le Front national, à Paris.

« On est là pour réveiller, brasser un peu le mouvement souverainiste au niveau des idées », nous a expliqué Alexandre Cormier-Denis, un des fondateurs d’Horizon Québec Actuel.

Horizon Québec Actuel, affilié au Front national, diffuse des messages qui en sont directement inspirés, notamment en milieu scolaire au Québec.

Interrogé sur les affinités supposées de certains membres du Parti québécois avec le Front national en France, M. Lisée a tenu à tracer clairement une ligne de démarcation entre son parti et celui de Marine Le Pen.

« Il faut dénoncer des individus qui sont membres du Parti québécois et qui la rencontrent [Marine Le Pen]. Puis, il faut la dénoncer d’autant plus que ce qu’elle propose, par exemple, c’est cette idée de préférence nationale où un citoyen serait privilégié dans le logement ou l’emploi contre un immigrant reçu [légalement]. Et ça, c’est complètement scandaleux. »

« Si vous êtes des partisans de Marine Le Pen, vous n’avez pas votre place au Parti québécois », tranche-t-il.

Alexandre Cormier-Denis semble avoir tiré la même conclusion : il se présente sous une autre bannière, celle du Parti indépendantiste, dans l’élection partielle qui aura lieu dans Gouin, l’ancien fief de Françoise David.

L’historien Gérard Bouchard, coprésident de la commission Bouchard-Taylor, reproche de son côté au gouvernement libéral de Philippe Couillard son inaction, qui, selon lui, a fait pourrir le climat des relations entre les minorités musulmanes et la majorité.

« Ça fait quand même presque 10 ans qu’on a eu la crise des accommodements. Et si on fait la somme des mesures qui ont été prises par le gouvernement pour résoudre les problèmes, on arrive à pas grand-chose. »

Les Québécois, croit-il, devraient s’en « alarmer ».

Découvrez notre second chapitre : L’Europe et la montée de l’extrême droite