L’Europe et la montée de l’extrême droite

Par Luc Chartrand d’Enquête

L’Occident est traversé par une peur alimentée par le terrorisme. Une peur qui nourrit la haine raciale et la stigmatisation des musulmans. Enquête sur un mouvement en pleine expansion. Deuxième arrêt : l’Europe.

L’Occident est traversé par une peur alimentée par le terrorisme. Une peur qui nourrit la haine raciale et la stigmatisation des musulmans. Enquête sur un mouvement en pleine expansion. Deuxième arrêt : l’Europe.

Par Luc Chartrand d’Enquête

9 novembre 2016. Dans la petite localité française de la Champagne où nous nous trouvons, c’est l’allégresse. Devant une assemblée de partisans, le numéro deux du Front national (FN) annonce l’élection de Donald Trump.

« On s’est réveillés avec une excellente nouvelle, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis! », lance Florian Philippot, sous un tonnerre d’applaudissements.

Après la victoire du Brexit au Royaume-Uni, quatre mois plus tôt, l’élection du nouveau président des États-Unis a renforcé le sentiment de tous les populistes en Europe : ils ont le vent dans les voiles...

Déjà, la crise des migrants de l’été 2015 avait fait monter la popularité de ces partis qui se veulent un cran d’arrêt à l’immigration musulmane. Pour Marine Le Pen, présidente et candidate à la présidence française du Front national, la crise des migrants est un argument de plus pour amorcer à son tour la sortie de la France de l’Union européenne.

« L’idée qu’il fallait supprimer toutes les frontières intérieures et que l’Union européenne allait protéger les frontières extérieures a démontré clairement que c’était un projet totalement fou, qui permet à un pays, en l’occurrence l’Allemagne, de dire : "Ben, voilà, nous accueillons 1 million de personnes". Sauf qu’après, ce 1 million de personnes, ils vont s’installer dans n’importe quel pays de l’Union européenne. »

Chaque été, des centaines de milliers de migrants trouvent leur chemin, par terre ou par mer, et pénètrent illégalement sur le territoire européen. Chaque année, des milliers périssent pendant le voyage. Le caractère inédit de l’afflux de 2015, c’est le gonflement spectaculaire de cette marée humaine par les réfugiés de la guerre civile en Syrie.

L’urgence de la crise de cet été 2015 a poussé la chancelière allemande Angela Merkel à ouvrir les portes de son pays avec cette phrase désormais célèbre : « Pour moi, il va de soi que devant une telle mission on se dise : "nous y arriverons" ».

Mais toute l’Europe n’a pas applaudi, loin de là. L’ouverture allemande a créé un appel d’air qui avait sans doute été sous-estimé par Mme Merkel elle-même : un million de migrants sont entrés dans son pays durant la seule année 2015, sur une population de 82 millions d’habitants.

Des migrants syriens tentent de franchir la clôture mise en place entre la Serbie et la Hongrie. Photo : Reuters/Bernadett Szabo

Le président hongrois, Viktor Orban, a été un porte-voix virulent de l’opposition aux migrants. Lui qui avait tenté, sans succès, de freiner le mouvement migratoire par la construction d’une clôture entre son pays et la Serbie, s’est fait le défenseur d’une Europe chrétienne menacée.

« On n’a pas le droit de dire que la migration de masse arrivant d’autres civilisations menace notre mode de vie, notre culture, nos coutumes et nos traditions chrétiennes », a-t-il déclaré.

Même si une grande partie des Allemands ont soutenu l’ouverture - jusqu’à 44 % de ses citoyens ont aidé les migrants que ce soit par des dons, du bénévolat ou autrement -, le pays était déjà lui aussi traversé par un fort courant de rejet de l’immigration musulmane avant même l’afflux de 2015.

Manifestation du groupe PEGIDA à Dresde, en Allemagne, en 2015 Photo : Reuters/Fabrizio Bensch

Le mouvement PEGIDA - Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident - avait rallié l’année précédente des dizaines de milliers de manifestants dans plusieurs villes du pays, en particulier dans les villes de l’ancienne Allemagne de l’Est comme Dresde ou Leipzig, là où, paradoxalement, on trouve peu d’immigrés.

C’est dans ces mêmes régions de ce pays qu’un nouveau parti anti-immigration, l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), est en pleine ascension.

Au cours d’élections régionales, en septembre 2016, l’AfD a terminé deuxième dans deux landers, devançant le CDU de la chancelière Merkel.

Pour sa leader, Frauke Petry, « les principaux courants de l’islam ne sont pas compatibles avec la culture allemande ». Elle a semé l’émoi pendant la crise des migrants en suggérant que les gardes-frontières puissent faire usage de leurs armes.

La crainte du remplacement de la population européenne par une population un jour à majorité musulmane est bien présente dans les esprits. « Regardez les jeunes en Allemagne aujourd’hui. Combien d’entre eux sont issus de l’immigration? On parle peut-être aujourd’hui de minorités. Mais est-ce que ce sera encore le cas dans 20 ou 30 ans? », se demande Mme Petry lors d’une entrevue avec notre équipe à Dresde, en Allemagne.

Le soir de l’attentat du Marché de Noël de Berlin, le 19 décembre dernier, le mari de Frauke Petry et député européen de l’AfD, Marcus Pretzell, a écrit sur Twitter que les victimes étaient « les morts de Merkel ».

À n’en pas douter, cet attentat, perpétré par un migrant illégal tunisien sous le coup d’un ordre d’expulsion, est un coup dur pour la politique de Merkel qui, avant même cet événement, avait perdu beaucoup d’appuis au fil des mois. L’Allemagne sera en période d’élections générales en septembre prochain. Angela Merkel briguera alors un quatrième mandat et le verdict des Allemands sera forcément un verdict sur sa politique migratoire.

Le test français

D’ici là, la mesure du ressentiment européen face à l’immigration sera prise en mai 2017 lors de la présidentielle française. La plupart des observateurs croient aux chances de Marine Le Pen de passer au second tour de l’élection.

Depuis quelques années, son parti, le Front national, va de succès en succès lors des élections régionales et municipales. Un exemple de la montée de cette force politique identitaire est celle de l’élection de Robert Ménard à la mairie de Béziers, une ville du Languedoc.

Celui-ci, qui n’est pas formellement membre du Front national, a été élu sous sa bannière en 2014. Il y mène depuis une politique qu’il qualifie lui-même, non sans fierté, de « populiste » et veut revigorer le caractère chrétien de cette ville qui compte environ 10 % de musulmans.

Lors de l’ouverture de la féria de Béziers, il fait dire la grand-messe en plein air, devant des milliers de personnes. Il s’oppose aussi à l’érection de minarets dans le but, dit-il, de préserver le paysage français construit autour des clochers d’églises.

Nous le rencontrons au marché des Halles, qu’il a récemment fait rénover. Vérification faite, on ne trouve pas de viande halal ici et il veillera à ce qu’on n’en trouve pas par la suite.

« Ça suffit le halal! Ici, ça n'a pas sa place. Je n'ai pas envie de femmes voilées dans les halles. Je n'ai pas envie de cuisine halal. J'ai envie de redire qu'on est ici chez nous. »

Robert Ménard, qui a été journaliste et fondateur de Reporters sans frontières, a transformé le magazine officiel de sa municipalité en pamphlet-choc sur les questions liées à l’immigration avec des articles aux titres aussi évocateurs que « À Béziers, on ne sert pas la soupe aux islamistes! ».

On y retrouve aussi l’écho de sa campagne publicitaire placardée dans toute la ville sous le thème « Ils arrivent! » Cette campagne visait à s’opposer à l’implantation par l’État français dans Béziers d’un centre d’hébergement pour migrants, devant accueillir 40 d’entre eux.

Magazine officiel de Béziers Photo : Pascal Guyot/AFP/Getty Images

« Parce que c'est 40 migrants de plus. C'est 40 migrants de trop. Pardon, mais dans une ville où y a une telle population d'origine immigrée, où y a déjà deux centres d'accueil pour les demandeurs d'asile. Oui, il y a trop d'immigration dans les villes, il y a des seuils de tolérance », nous explique Robert Ménard, maire de cette ville de 75 000 habitants.

Population musulmane

  • France : 7,5 %
  • Allemagne : 5,5 %
  • Canada : 3,2 %
  • Québec : 3,5 %
  • États-Unis : 1 %

Le parti de Marine Le Pen appuie aussi, au niveau national, une campagne pour soutenir les villes qui refusent l’établissement de centres de migrants sur leur territoire.

On s’interroge parfois en France pour savoir jusqu’à quel point le Front national a changé depuis qu’il était dirigé par le père de Marine Le Pen, Jean-Marie, dont les propos controversés, aussi bien envers les juifs que les Arabes, ont souvent horrifié l’opinion. Il y a deux ans, lorsqu’il a réitéré ses propos voulant que les chambres à gaz nazies n’aient été qu’un « détail de l’histoire », sa fille l’a banni du parti qu’il avait fondé.

Avec elle, c’est clair, un membre du FN qui tiendrait des propos antisémites « serait exclu du Front national. De la manière la plus claire qui soit. »

Questionnée par Enquête à savoir si elle appliquait la même rigueur contre des propos islamophobes, elle répond : « Je ne sais pas ce que c’est, l’islamophobie. Je note que cette islamophobie est un concept qui a été utilisé pour empêcher les gens comme moi de lutter contre le fondamentalisme islamiste. »

À n’en pas douter, la négation de l’islamophobie est un thème que l’on n’a pas fini de débattre, en France comme au Québec…

Qu’est-ce que l’islamophobie?

Selon la définition la plus récente du Petit Robert, l’islamophobie est une « hostilité contre l'islam et les musulmans ». Le Multidictionnaire, lui, définit l’islamophobie comme un « racisme qui se manifeste par une haine, des préjugés et une discrimination délibérés à l'endroit de l'islam, des membres de la communauté musulmane, pratiquants ou non, ou des objets et lieux de culte islamique ».

Découvrez notre premier chapitre : Le Québec face à l’islamophobie