Malades de l’amiante… et laissés pour compte

Par Julie Dufresne d’Enquête

Les ouvriers de la construction sont depuis des décennies en contact avec l’amiante et le gouvernement connaissait les risques pour leur santé. Mais aujourd’hui, des institutions publiques contestent les indemnités accordées à des retraités malades.

Les ouvriers de la construction sont depuis des décennies en contact avec l’amiante et le gouvernement connaissait les risques pour leur santé. Mais aujourd’hui, des institutions publiques contestent les indemnités accordées à des retraités malades.

Par Julie Dufresne d’Enquête

Les mains de Claude Truchon tremblent. Et quand il respire, on entend une sorte de crépitement.

« C'est comme si je participais à un combat de boxe, puis que j’avais un bon coup dans les côtes. Ça t'empêche de prendre des grandes respirations. Il faut que tu y ailles par étapes. »

L’ancien électricien de 72 ans est à la retraite. Il pensait pouvoir profiter du bon temps avec Marthe, son épouse. Ensemble, ils rêvaient de longues balades dans sa voiture décapotable le long du fjord du Saguenay.

Mais la maladie l’a rattrapé, comme une bombe à retardement. Aujourd’hui, il ne peut plus rouler le toit baissé. L’air passe difficilement dans ses poumons.

Claude Truchon devant l’hôpital de Chicoutimi Photo : Radio-Canada

Le diagnostic est tombé il y a presque deux ans : une pachypleurite diffuse – un jargon incompréhensible pour lui à l’époque. Il s’agit d’une maladie assimilable à l’amiantose pour la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité au travail (CNESST), l’ex-CSST.

Sa maladie se serait développée à la suite d’une exposition à l’amiante, probablement lorsqu’il travaillait à l’hôpital de Chicoutimi.

À l’époque, il ne savait pas que ce produit pouvait le rendre malade. « C'était reconnu comme un excellent isolant thermique, et en plus c'était ignifuge. On ne connaissait pas les dangers de l’amiante. »

Son travail à l’hôpital remonte aux années 60 et 70. Mais l’amiante met du temps à faire des ravages. En moyenne, 20 à 25 ans après l’exposition, la fibre qui a été inhalée rend les poumons de moins en moins fonctionnels.

 Hôpital de Chicoutimi dans les années 1950 ou 1960
Hôpital de Chicoutimi dans les années 1950 ou 1960 Photo : Société historique du Saguenay

Chaque année, quelque 100 000 personnes meurent dans le monde d’une exposition survenue il y a des décennies.

Une indemnité… contestée

Dans le cas de Claude Truchon, son médecin lui a recommandé de faire une réclamation à la CNESST, qui lui accordera une indemnité de 30 000 $. Mais son ancien employeur, aujourd’hui intégré au sein du CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean, conteste la décision.

Le combat de Claude Truchon arrive aux oreilles de son ancien syndicat, la CSN, qui accepte de lui fournir un avocat. Le syndicat n’a pas l’habitude de prendre en charge les causes des retraités. Mais il s’inquiète pour les employés actuels de l’hôpital.

Rapidement, Me Maxime Crête découvre que le cas de l’ex-électricien n’est pas unique. « Le téléphone n’a pas dérougi, se rappelle-t-il. On recevait des appels pour d’anciens travailleurs qui venaient à notre rencontre. »

C’est ainsi que le syndicat entend parler de Lorenzo Harvey. Pendant une vingtaine d’années, il a été mécanicien dans la chaufferie à l’hôpital de Jonquière.

Lorenzo Harvey et sa femme Photo : Courtoisie

« Je me rappelle que papa mettait un gros costume tout gris métallique, qui était composé d’amiante pour le protéger de la chaleur. Ce costume d’amiante là, moi, j’ai vu des brèches dedans », raconte sa fille Isabelle.

En 2011, il apprend qu’il a un mésothéliome, souvent appelé le cancer de l’amiante.

Comme Claude Truchon, il est examiné par six pneumologues pour la CSST. Ils sont unanimes à recommander une indemnité.

Mais son employeur, l’hôpital de Jonquière, aussi intégré dans le CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean, conteste à nouveau.

Travailleurs à risque

Pourtant, les travailleurs des métiers de la construction ont clairement été identifiés comme des groupes à haut risque pour leur exposition à l’amiante.

Dans une étude de 2003, la chercheure à l’Institut national de santé publique (INSPQ) Louise de Guire, révélait que les maladies comme l’amiantose ou le mésothéliome étaient de plus en plus courantes chez les travailleurs comme les tuyauteurs, les plombiers et les calorifugeurs.

Des ouvriers québécois dans les années 1970 Photo : BanQ

« On observait la croissance des maladies liées à l’amiante chez les travailleurs de la construction, alors que [cette maladie chez] les travailleurs des mines étaient stables dans le temps », explique-t-elle.

L’Institut a même recensé 1500 établissements publics où se trouvaient des matériaux contenant de l’amiante, et où ces travailleurs pouvaient être appelés à démolir, défaire, déconstruire - et donc à s’exposer à l’amiante.

En raison d’une entente de confidentialité avec les propriétaires de ces édifices, la liste n’a jamais été rendue publique. Et à la suite de nos nombreuses demandes d’accès à l’information, l’INSPQ a indiqué que cette liste avait été détruite.

De l’amiante presque partout

Nous avons donc demandé aux CIUSSS et CISSS de nous transmettre leurs registres d’amiante, maintenant qu’un règlement les oblige à en tenir un pour chacune des installations dont il sont responsables.

Méthodologie

Nous avons reçu les réponses pour 740 installations de santé au Québec, dont tous les grands hôpitaux. Résultat :

  • 97 % des installations comportent des matériaux susceptibles de contenir de l’amiante ou en contiennent;
  • 40 % de ceux qui nous ont répondu ont accepté de nous transmettre leur registre;
  • 33 % des établissements disent que la CNESST a consulté leur registre.

Tous les CISSS, CIUSSS, CHU et instituts de santé du Québec ont reçu notre questionnaire en novembre 2016. Ils avaient un mois pour répondre, sur une base volontaire, pour chacune de leurs installations. Si une installation ne se trouve pas sur cette carte, c’est que l’établissement responsable n’a fait parvenir aucune information ni registre à propos de celle-ci.

Certains responsables nous ont transmis quelques commentaires que vous pouvez lire en cliquant sur chacun des points. Il est à noter que l’amiante est plus susceptible d’être dangereux lorsqu’il est en mauvais état, exposé et accessible.

Les hôpitaux de Chicoutimi et Jonquière font partie des établissements que nous avons cartographiés. Dans leur registre, on constate la présence d’amiante chrysotile et amosite à plusieurs endroits, et parfois très endommagé.

Mais cela n’empêche pas le CIUSSS de Saguenay-Lac-Saint-Jean de maintenir le cap.

Dans la cause contre Claude Truchon, pour l’expertise d’un médecin montréalais et les honoraires d’un avocat, l’employeur a déboursé près de 39 000 $... pour éviter une indemnisation de 30 000 $.

Mourant, Lorenzo Harvey, lui, a été convoqué par le même médecin expert. L’hôpital exigeait qu’il se fasse examiner à nouveau. L’homme de 82 ans a été sommé de se rendre à Montréal, à six heures de route de Jonquière. Ses déplacements en voiture étaient pourtant pénibles.

« À la fin, il avait des métastases. Son corps était très, très, très sensible, se souvient sa fille. Juste un nid-de-poule et ça lui faisait mal. »

Les hôpitaux se défendent

L’avocate du CIUSSS, Me Ariane Gagnon, admet que si les hôpitaux sont reconnus responsables de la maladie de certains de leurs employés, leurs primes à la CNESST augmenteront.

Ce sont les employeurs qui financent la CNESST et les primes sont établies selon leur feuille de route : les accidents dont ils sont responsables, entre autres, et certaines maladies développées par leurs employés.

Me Gagnon défend malgré tout le droit des hôpitaux à contester les indemnités. Pour elle, ce n’est pas une question d’argent, mais plutôt une question de « droit de l’employeur ». Et il n’y a pas de contestation systématique, insiste-t-elle.

Katherine Lippel, juriste et professeur de droit à l’Université d’Ottawa, estime cependant que les employeurs ont intérêt à éviter qu’on leur impute la responsabilité de maladies.

« Le régime québécois est le pire au Canada pour ça. On incite à la contestation économiquement », explique celle qui vient de publier une étude démontrant qu’il y a six fois plus de contestations pour des lésions ou des maladies professionnelles au Québec qu’en Ontario.

Et 70 % des litiges qui impliquent une contre-expertise médicale sont déclenchés par l’employeur.

En plus, les six pneumologues qui sont au coeur du processus d’évaluation de la CNESST n’ont jamais l’occasion de défendre leur conclusion devant le Tribunal administratif du travail, où est ultimement débattue l’admissibilité de la réclamation.

En réponse à nos questions, la CNESST nous a affirmé que le droit à la contestation est prévu par la loi et que l’employeur, comme l’employé, peut s’en prévaloir. Son rôle se limite à traiter les réclamations.

L’organisme juge que de permettre à ces pneumologues de témoigner devant le tribunal mettrait en péril les principes d'indépendance et d’impartialité qui doit les guider.

Comme l’organisme ne tient pas de statistiques détaillées sur les contestations, il est impossible de savoir combien d’entre elles concernent les maladies reliées à l’amiante.

Claude Truchon devant sa voiture Photo : Radio-Canada

Lorenzo Harvey est mort des suites de son mésothéliome en septembre dernier. Mais son ancien employeur n’a pas abandonné sa contestation pour autant. On demande maintenant que la succession remette le dossier médical pour analyse.

De son côté, Claude Truchon a appris fin février qu’il a perdu sa cause. Le jugement soulève des doutes sur l’origine de sa maladie… comme le suggérait le médecin de l’employeur.

Mais il ne baisse pas les bras. Il compte porter la décision en révision judiciaire.

Québec réagit à notre enquête

Alertée par notre reportage, la ministre responsable du Travail, Dominique Vien, a demandé à la CNESST de trouver une solution au dossier de l’amiante.

« J’ai eu une conversation très sérieuse avec Manuelle Oudar, la pdg de la CNESST, sur les cas qui ont été soulevés, indique la ministre [...] Je lui ai demandé d’avoir un regard neuf sur le processus qui existe actuellement, pour faire en sorte qu’effectivement, quand on arrive au Tribunal administratif du travail, qu’il puisse y avoir une certaine cohérence. »

Elle estime aussi que le gouvernement a une responsabilité morale lorsque ce sont des employeurs du secteur public qui contestent les dossiers jugés admissibles. « Je fais juste demander : est-ce que chacun, chacune au Conseil des ministres, on peut prendre le temps de regarder la cause qui est sur la table et de porter un regard empathique? »

Pour l’instant, la ministre n’a toutefois pas l’intention de mettre sur pied un fonds pour les travailleurs exposés à l’amiante, comme il en existe en France, par exemple. « Pour le moment, ce n’est pas sur la table à dessin. »

Avec la collaboration de Gaétan Pouliot, Catherine Varga et Benoît Michaud