Ce que le jury du procès Magnotta n'a jamais su

Procès de Luka Rocco Magnotta Procès de Luka Rocco Magnotta

Après avoir reçu les instructions du juge Guy Cournoyer lundi, le jury est maintenant isolé, au procès de Luka Rocco Magnotta. Cette nouvelle étape du procès permet aux médias de rapporter différents événements qui se sont produits en son absence. Le plus frappant d'entre eux : l'accusé se comportait très différemment en fonction de l'absence ou de la présence du jury.

Un texte de François MessierTwitterCourriel

Il a été souvent rapporté qu'en présence du jury, Magnotta demeurait presque toujours penché vers l'avant dans sa cage de verre, comme s'il fixait le sol, à un point tel que le jury ne pouvait voir son visage. Pour l'essentiel, les jurés ne pouvaient le voir qu'en entrant dans la salle, le décorum exigeant que tout un chacun se tienne alors debout. Il appert cependant qu'en l'absence du jury, il s'assoyait souvent normalement, semblant même attentif aux débats, souvent techniques, qui avaient lieu.

L'affaire a aussi été remarquée par le procureur de la Couronne, Louis Bouthillier, qui lui faisait face dans la salle d'audience. Le 1er décembre dernier, il a même demandé au juge la permission d'interroger à ce sujet son expert en psychiatrie légale, le Dr Gilles Chamberland. « Magnotta se tient bas quand le jury est là; lorsqu'il se retire, son comportement est très différent. Il n'a pas le même comportement. Le Dr Chamberland l'a remarqué. [...] C'est un sujet qu'il voudrait aborder devant le tribunal ».

Le juge s'est montré réticent quant à cette demande. Il a fait valoir que cet aspect n'était pas abordé dans le rapport du Dr Chamberland, que le procureur Bouthillier aurait au moins pu annoncer cette intention, et qu'il n'est pas permis de soulever de nouvelles preuves en cours de procès. Le lendemain, Me Bouthillier a annoncé qu'il renonçait à interroger le Dr Chamberland à ce sujet.

Luka Rocco Magnotta n'a pas changé son comportement pour autant. Le 4 décembre, par exemple, il a écouté attentivement un débat d'une heure dans le cadre duquel son avocat tentait de convaincre le juge de lui accorder la permission de présenter une réplique à la contre-preuve de la Couronne. Lorsque le jury est revenu, il s'est rapidement penché vers l'avant, comme d'habitude.

La Couronne n'a pu présenter Basic Instinct au jury

Le procureur Bouthillier a souvent fait allusion aux similitudes entre les gestes posés par Luka Rocco Magnotta et le scénario du film Basic Instinct, un thriller dans lequel une écrivaine, Catherine Trammel, est soupçonnée d'assassiner des gens avec un pic à glace. Il a par exemple souligné que l'accusé :

  • avait souvent utilisé le nom de Kirk Tramell, notamment en Europe, lors de sa cavale dans les jours suivant le meurtre de Lin Jun;
  • avait utilisé le nom de Catherine comme mot de passe pour un ordinateur portatif;
  • avait profané le cadavre de Lin Jun en le poignardant avec un tournevis qu'il avait peint de couleur argentée; dans le film, la tueuse utilise un pic à glace argenté;
  • avait chevauché un homme qu'il avait ramené chez lui une semaine avant le meurtre, comme le fait la tueuse dans le film.

Le 20 novembre dernier, il a donc demandé au juge la permission de présenter le film aux jurés. La défense s'est opposée à la demande, et le juge Cournoyer a rapidement fait savoir qu'il n'était pas très chaud à cette idée. Il a avancé que certains extraits pourraient suffire, dont la séquence d'ouverture. Après réflexion, le magistrat a finalement conclu que le tout serait trop préjudiciable et a refusé que de tels extraits soient présentés.

Les échanges qui ont eu lieu dans le cadre de ce débat ont permis de comprendre que le juge avait lui-même pris la peine de regarder le film, avant même que la Couronne ne demande à ce qu'il soit présenté. Lorsque l'avocat de Magnotta, Luc Leclair, s'est demandé comment se procurer une copie, le magistrat lui a lancé qu'il était disponible sur Netflix. La Couronne a renchéri en lui offrant une copie...

L'histoire ne dit pas combien de membres du jury ont fait comme le juge et ont regardé le film dans le confort de leur foyer.

Deux preuves au potentiel accablant écartées

Lors du témoignage du Dr Chamberland, la Couronne a tenté de montrer au jury deux preuves qui auraient pu avoir un impact considérable sur le jury. Il s'agit d'une vidéo montrant Luka Rocco Magnotta auditionnant pour participer à une émission de téléréalité mettant en vedette des gens subissant des chirurgies plastiques, et une affiche qui semble avoir fait la promotion de la vidéo de profanation de cadavre qu'il a mise en ligne.

La vidéo d'une vingtaine de minutes filmée le 13 février 2008 permet de voir Luka Rocco Magnotta qui tente de convaincre les producteurs de l'émission Plastic Makes Perfect de le prendre comme participant. Il explique vouloir subir une greffe de cheveux, entre autres, et souligne que son apparence est « tout ce qui compte » dans sa vie. Il y affirme aussi haut et fort qu'il est très à l'aise devant les caméras.

Le procureur Bouthillier a plaidé que le Dr Chamberland voulait parler de cette vidéo pour démontrer à quel point ses pensées et son comportement étaient organisés à cette époque, alors qu'il avait déclaré à son psychiatre les mois précédents qu'il avait des hallucinations et d'autres symptômes de la schizophrénie. Il s'était aussi plaint pendant l'été 2007 qu'il était harcelé par des gens qui croyaient qu'il fréquentait la meurtrière Karla Homolka - une rumeur qu'il a admis avoir lancée et alimentée depuis.

Le juge Cournoyer a affirmé que cette vidéo était « très puissante » et qu'elle avait la possibilité de « changer la partie ». « Une fois que vous l'avez vue, c'est très difficile à oublier », a-t-il déclaré.

Après réflexion, il a d'ailleurs décidé de ne pas autoriser sa présentation, en faisant valoir que sa valeur probante était trop faible, puisqu'elle avait été filmée plus de quatre ans avant le meurtre, et que sa présentation serait trop préjudiciable pour Magnotta. La vidéo n'était pas abordée non plus dans le rapport du Dr Chamberland. Le juge a cependant permis que Me Bouthillier interroge le psychiatre à ce sujet, puisque cette vidéo avait été évoquée dans le rapport d'un psychiatre de la défense, Joel Watts.

Quant à l'affiche « promotionnelle » du film de Magnotta, elle n'a pas été présentée en preuve parce que la date de sa mise en ligne n'a jamais pu être établie avec exactitude. On y voyait Luka Rocco Magnotta de profil, portant un survêtement mauve avec un capuchon qui masquait son visage, et tenant dans sa main ce qui semble être un tournevis. En arrière-plan, on voit l'affiche du film Casablanca, qui pouvait être vue dans la vidéo de profanation de cadavre.

Notons aussi que deux jurées ont été brièvement entendues par le juge après qu'elles eurent été soupçonnées d'avoir parlé de la cause avec des proches ou des connaissances. Elles ont finalement eu l'autorisation de rester.

Luka Rocco Magnotta est accusé du meurtre au premier degré de Lin Jun, d'outrage à son cadavre, de production de matériel obscène, d'utilisation de la poste pour le diffuser et de harcèlement à l'endroit du premier ministre Stephen Harper et d'autres membres du Parlement. Il a reconnu les faits dès le début du procès, mais a plaidé non coupable, puisqu'il présente une défense de troubles mentaux.

Magnotta face à la justice