La commission Charbonneau

Élections à la FTQ-Construction : « comme dans le temps de Jimmy Hoffa »

Le reportage de Catherine Kovacs et l'analyse d'Isabelle Richer

Les écoutes électroniques présentées par l'enquêteur Stephan Cloutier démontrent que le Hells Angel Jacques « Israël » Émond a joué un rôle central dans la victoire du clan Dupuis lors de l'élection de 2008 à la FTQ-Construction, sur laquelle a aussi planée l'ombre du mafieux Raynald Desjardins.

Un texte de Bernard Leduc

Relire notre blogue en direct

Elles montrent aussi que M. Dupuis, fort de tous ses alliés, continuera, malgré son départ, à y tirer de nombreuses ficelles.

Les élections de novembre 2008, longuement commentées par l'ex-syndicaliste Ken Pereira (et qui avaient intéressé Enquête), se sont traduites par la victoire de Yves Mercure et Richard Goyette, qui remporteront respectivement la présidence et la direction générale du syndicat.

Les élections se sont tenues après que M. Dupuis, contraint de quitter ses fonctions en raison du scandale de ses dépenses somptuaires, a entraîné dans sa chute le président de la FTQ-Construction Jean Lavallée.

Une série de conversations enregistrées par la SQ dans le cadre de l'opération Diligence indique comment M. Dupuis s'est assuré de cette victoire.

Un plan d'une diabolique efficacité

Le 12 septembre 2008, Jocelyn Dupuis s'entretient avec Ronnie Beaulieu, un sympathisant des Hells Angels, sur sa succession à la tête de la FTQ-Construction. M. Dupuis, qui lui annonce son départ officiel du syndicat, le rassure en soutenant qu'il fera en sorte que son adjoint au syndicat, Richard Goyette, prenne sa place.

« C'est toute mon équipe qui passe. Faque moi, c'est pareil comme si je serais là. » — Jocelyn Dupuis

Puis, lors d'une conversation du 30 septembre avec Eugène Arsenault (actionnaire de Ganotec), Jocelyn Dupuis explique qu'il va quitter ses fonctions, mais qu'il a réussi à forcer aussi le départ de Jean Lavallée, son adversaire à la FTQ-Construction.

Il ne s'inquiète pas sinon du candidat qui doit affronter son poulain, Richard Goyette, soit Bernard Girard : « Lui, y nous a crossé, on va lui on va régler son cas ». M. Dupuis explique sinon qu'Alain Pigeon est avec Richard Goyette.

Puis, le 30 octobre, M. Dupuis s'entretient avec son ami Rénald Grondin, directeur du local AMI de la FTQ-Construction. M. Dupuis semble avoir en main un document qu'il entend utiliser contre Lavallée qui, selon lui, est très déçu d'être contraint de quitter ses fonctions. Ce document reviendra des semaines plus tard dans une conversation avec M. Goyette.

Un petit coup de main d'Émond

Le 6 novembre 2008, soit six jours avant les élections, une rencontre a lieu au restaurant Cavalli entre le Hells Angel Jacques « Israël » Émond, M. Grondin, Jocelyn Dupuis et Dominique Bérubé. Ce dernier convoite alors aussi le poste de directeur général. L'enquêteur Cloutier avait déjà établi qu'il  avait servi d'homme de main au Hells Angel Jacques « Israël » Émond, lui-même lié à M. Dupuis.

Une conversation présentée par M. Cloutier mercredi, entre l'entrepreneur Louis-Pierre Lafortune et son associé Mario Boulé, accompagnés respectivement des Hells Normand « Casper » Ouimet et « Israël » Émond, avait déjà montré que tous se moquent des ambitions politiques de M. Bérubé.

La rencontre au Cavalli un effet presque instantané : lors d'une conversation le 7, Robert Paul (Bob), un proche de Jocelyn Dupuis à la FTQ, lui annonce avoir réussi à rallier Dominique Bérubé.

Le 12 novembre, quelques heures avant le vote, Dupuis et Grondin s'entretiennent une nouvelle fois pour mettre la main aux derniers préparatifs.

« Comme dans le temps de Jimmy Hoffa. C'est en plein ça. » — Échange entre Rénald Grondin et Jocelyn Dupuis

Dupuis reçoit les félicitations du Hells Beaulieu

Dès que la victoire du clan Dupuis contre le clan Lavallée est dans la poche, M. Dupuis s'empresse d'en avertir son ami, l'entrepreneur Louis-Pierre Lafortune des Grues Guay.

M. Dupuis appellera aussi Dominique Bérubé après les élections pour le remercier. M. Bérubé va de son côté jusqu'à envoyer un texto à « Israël » Émond pour lui dire : « J'ai suivi la demande de Jocelyn, en espérant qu'ils vont me respecter. »

Toujours le jour du vote, le sympathisant Hells Ronnie Beaulieu va appeler J. Dupuis pour le féliciter. « Félicitations les boys », lance M. Beaulieu à qui M. Dupuis confirme que c'est l'appui de Dominique Bérubé et de son représentant, obtenu au Cavalli, qui a fait la différence. Ils sont heureux d'avoir mis fin aux « 25 ans de contrôle » de Jean Lavallée.

« Tout va rentrer dans l'ordre », dit pour sa part Rénald Grondin, membre de l'exécutif de la FTQ, au Hells Angel Jacques « Israël » Émond, lors d'une autre conversation après les élections. « Je t'en dois une, mon ami » poursuit M. Grondin.

Une autre conversation impliquant MM. Émond et Bérubé indique clairement que M. Bérubé sera récompensé pour s'être retiré en faveur du clan Dupuis.

Enfin, une conversation du 13 novembre entre Robert Paul et Jocelyn Dupuis confirme que tous avaient compris, de part et d'autre, que MM. Goyette et Mercure étaient ses candidats et qu'il continuerait à diriger en sous-main.

Le Fonds en arrière fond

L'écoute permet aussi d'apprendre, selon l'enquêteur Cloutier, que Ronnie Beaulieu va avoir une rencontre avec Yvon Bolduc, président du Fonds de solidarité FTQ, concernant des demandes au Fonds. L'enquêteur ne peut dire cependant si la rencontre a vraiment eu lieu.

La commission a fait aussi entendre une conversation, tenue le jour de la victoire, entre MM. Dupuis et Joe Bertolo, un proche du mafieux Raynald Desjardins avec qui ils sont impliqués dans Carboneutre, dans laquelle ils parlent d'une rencontre que M. Bertolo doit avoir avec le Fonds de solidarité.

Et en effet, le lendemain, un rapport de filature policière sur Joe Bertolo du 13 novembre 2008 témoigne d'une rencontre au restaurant Da Emma entre Raynald Desjardins, Joe Bertolo et Guy Gionet de la Solim, le bras immobilier du Fonds. M. Bertolo avait au préalable rencontré M. Dupuis aux Grues Guay.

Pereira avait raison sur Lafortune

M. Lafortune, selon les écoutes, paraît influent à la FTQ-Construction, comme l'avait souligné Ken Pereira.

Ainsi, lors d'une autre conversation entre M. Lafortune et un associé dans Grues Guay après les élections, le premier raconte que déjà le clan Dupuis se prépare à faire un ménage à la FTQ-Construction, en commençant notamment par le directeur du local des Grutiers, Éric Boisjoli.

M. Lafortune appelle le lendemain Normand Dubois, arrêté dans le projet Garou pour une histoire de fausses factures.

« Tous les postes importants dans l'industrie de la construction pour faire du lobbying, c'est toute la gang à Jocelyn. » — Louis-Pierre Lafortune à N. Dubois
Jocelyn Dupuis et Richard Goyette Jocelyn Dupuis et Richard Goyette

Goyette, l'homme de Dupuis

Si Richard Goyette remplace Jocelyn Dupuis au poste de directeur général, il ne semble pas avoir son énergie pour faire face à l'adversité. Lors d'une conversation du 1er décembre, M. Goyette se confie « C'est rough, je suis épuisé Jocelyn [...] Je vais prendre ma retraite ». La conversation permet aussi de démontrer, par les conseils que lui fait Dupuis, que ce dernier tire toujours les ficelles, du moins en bonne partie.

« Il a un rôle décisionnel », confirme l'enquêteur Cloutier.

Lors d'une autre conversation entre les deux hommes, M. Goyette annonce qu'il  va être nommé sous peu par Michel Arsenault au Fonds de solidarité. M. Dupuis fait alors valoir que si M. Arsenault hésite à le nommer, il peut le menacer, qu'il a des documents qu'il peut déposer au Fonds qui pourraient nuire à Jean Lavallée et lui coûter son poste à la Solim.

Leur discussion montre aussi que la tension monte avec l'entrepreneur Tony Accurso, proche de Jean Lavallée et grand bénéficiaire du Fonds.

Mais malgré les élections, la guerre entre les deux clans va se poursuivre, le clan Lavallée soutenant que l'élection était truquée, ce qui estomaque M. Dupuis, comme le montre une conversation avec Éric Boisjoli :

« Je comprends pas qu'ils disent que ça a été volé ! » — Jocelyn Dupuis

Le mafieux Desjardins derrière Goyette

Le témoignage de l'enquêteur Cloutier s'est terminé par un extrait d'écoute électronique du 22 mars 2009 qui confirme l'influence du mafieux Raynald Desjardins à la FTQ- Construction.

Le président de la FTQ, qui s'entretient alors avec son conseiller politique Gilles Audette, lui rapporte des confidences que lui a faites le nouveau directeur général de la FTQ-Construction Richard Goyette.

M. Arsenault sait alors que ce dernier a rencontré plusieurs fois le célèbre mafieux, réputé proche un temps de Vito Rizzuto.

M. Goyette lui a confié avoir été demander l'approbation à M. Desjardins pour se présenter aux élections : « Je pouvais pas me présenter contre Lavallée sans l'accord, sans être sûr que Desjardins m'ferait pas de marde ».

« La gangrène est plus pognée qu'on pense, là. » — Gilles Audette

« Je pense que j'ai pas avantage à me les virer à dos », conclut M. Arsenault « Si on a un affilié qui est tout croche, pourquoi je prendrais tout ça sur mes épaules ».

En complément

Facebook