La commission Charbonneau

« Toi, signerais-tu un deal avec Vito Rizzuto? » - M. Arsenault

Le reportage de Catherine Kovacs et l'analyse d'Isabelle Richer

C'est grâce à Ken Pereira que le président de la FTQ, Michel Arsenault, apprendra le 16 février 2009 que Raynald Desjardins, proche du crime organisé italien, se trouve derrière Carboneutre, entreprise pour laquelle Jocelyn Dupuis tentait depuis mai 2008 d'obtenir du financement du Fonds de solidarité.

Un texte de Bernard Leduc

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C'est en effet lors d'une conversation ce jour là que l'ex-syndicaliste Ken Pereira lui révèle avoir en sa possession une carte d'affaires de Carboneutre au nom de Raynald Desjardins. Il se propose d'ailleurs de venir la porter à sa secrétaire, comme le révèlent les écoutes électroniques effectuées par la SQ, présentées à la commission par l'enquêteur Nicodemo Milano.

M. Arsenault, qui avait jusqu'alors soutenu l'ancien directeur général de la FTQ-Construction dans ses démarches en faveur de Carboneutre auprès du Fonds, dont il préside le CA, réagit sans éclat de voix, mais prend bien soin d'ajouter : « mets ça dans une enveloppe, je veux pas que personne ne voie ça ».

En entrevue à 24/60 ce 30 octobre, Ken Pereira a affirmé que s'il a cherché, puis réussi à mettre la main sur la carte d'affaires de Raynald Desjardins, c'est parce qu'il était « en mission commandée » pour Michel Arsenault.

Le sort de la demande de Carboneutre au Fonds sera alors rapidement scellé, comme le montre une conversation du 22 février entre M. Arsenault et son conseiller politique, Gilles Audette. « Quand il va revenir le 1er avril, je vais le pogner mon Jocelyn, m'a dire là : garde, ça, oublie ça, c'est non », lance, en colère, M. Arsenault. M. Dupuis est alors en vacances en Floride...

« Toi, signerais-tu un deal avec Vito Rizzuto, le vice-président d'une compagnie? Non. Bon, ben le Fonds ne signera pas ça. » — Échange entre MM. Arsenault et Audette

M. Arsenault semble cependant en savoir quelque peu sur le passé douteux de Domenico Arcuri, le patron officiel de Carboneutre avec lequel le Fonds traitait jusqu'ici, lorsqu'il lance, sur Arcuri père et fils : « Ah ça, c'est des bandits purs. Domenico Arcuri ».

Selon des documents obtenus par la commission, la demande faite par Carboneutre au printemps 2008 auprès du Fonds sera rejetée en avril 2009, notamment en raison de prévisions financières irréalistes. La présence du crime organisé n'est pas mentionnée pour expliquer ce rejet.

M. Arsenault en avisera lui-même M. Dupuis le 30 avril, lors d'une conversation téléphonique.

Et malgré cette révélation, Ken Pereira ne semble pas pour autant dans leurs bonnes grâces, puisque M. Audette le qualifie de « danger public ».

Michel Arsenault et Raynald Desjardins Michel Arsenault et Raynald Desjardins

Desjardins, patron occulte de Carboneutre

Les extraits d'écoutes électroniques présentés devant la commission depuis mardi portant sur l'infiltration de Carboneutre par le crime organisé ont permis de révéler la grande proximité entre Raynald Desjardins - patron occulte de Carboneutre -  et Jocelyn Dupuis, ancien directeur général de la FTQ-Construction.

Ces écoutes, effectuées entre mai 2008 et le printemps 2009, démontrent surtout que M. Desjardins a la haute main sur Carboneutre.

« C'est clair qu'en réalité, c'est Raynald Desjardins qui s'occupe des activités au quotidien. » — L'enquêteur Nicodemo Milano

C'est à la mi-novembre que Jocelyn Dupuis fait officiellement son entrée chez Carboneutre avec le titre de directeur général, après avoir pendant des mois oeuvré officieusement pour l'entreprise par son démarchage auprès de Michel Arsenault.

Selon une conversation entre MM. Dupuis et Joe Bertolo (lui aussi impliqué dans Carboneutre) il est alors convenu qu'il participera désormais aux réunions avec le Fonds, soit avec son vice-président à l'investissement Gaétan Morin. M. Dupuis prend alors de plus en plus de place dans les décisions de l'entreprise, mais toujours sous la supervision de M. Desjardins.

Une conversation entre MM. Dupuis et Desjardins ne laisse en effet aucun doute sur qui décide à Carboneutre. Le 15 décembre, ce mafieux notoire l'appelle pour le convoquer à une rencontre avec M. Arcuri « pour définir toutes les tâches des employés », dont les leurs.

Joceyln Dupuis Joceyln Dupuis

Carboneutre miné par l'amateurisme de sa direction

Les écoutes électroniques réalisées lors de l'opération Diligence ont aussi permis de mettre en lumière les difficulté de l'équipe de Carboneutre à monter un dossier solide à présenter au Fonds de solidarité pour en obtenir le financement tant convoité, malgré la relation privilégiée qu'entretient Jocelyn Dupuis avec Michel Arsenault.

La commission a notamment présenté un courriel saisi par la SQ lors d'une perquisition pour fraude chez M. Dupuis. Dans ce courriel du 30 septembre 2008 envoyé par Gaétan Morin à Michel Arsenault, M. Morin lui explique qu'il juge faible le plan financier de Carboneutre. M. Arsenault fera suivre ce courriel à M. Dupuis.

On entend aussi M. Dupuis et Joe Bertolo, frère d'un mafieux notoire, sur la possibilité d'approcher Investissement Québec pour du financement, afin de montrer leur sérieux au Fonds (cette démarche n'aboutira pas). Selon M. Nicodemo, Joe Bertolo est davantage un proche de M. Desjardins que de M. Arcuri.

La commission a aussi fait entendre une conversation du 24 novembre entre Michel Arsenault et Gaétan Morin du Fonds FTQ au sujet d'une rencontre que ce dernier doit avoir avec les gens de Carboneutre pour obtenir des projections financières plus élaborées. M. Arsenault souligne à M. Morin qu'il s'agit d'une entreprise intéressante, mais ce dernier paraît bien moins optimiste.

Le président de la FTQ prend alors la peine de souligner à M. Morin que c'est à lui que revient la décision d'accepter ou non le dossier :« Si ça a pas d'allure, tu m'enverras un e-mail de 4-5 lignes me dire pourquoi pis je dealerai avec ça ».

« Moi c'est clair, c'est ça je me suis engagé auprès de Dupuis, j'ai dit : ''regarde, c'est Gaétan Morin qui l'a, tu peux pas aller plus haut que ça". » — Michel Arsenault

Il n'est pas anodin de remarquer que M. Arsenault va évoquer lors de la conversation le dossier de Pascal une entreprise reprise par le Hells Angel Ronnie Beaulieu avec l'aide du Fonds.

« T'auras pas besoin d'aller faire des marches le soir comme t'as fait dans Pascal pis de te poser des questions sur l'avenir », dit Michel Arsenault à Gaétan Morin.

Une conversation tenue le 26 janvier entre M. Desjardins et Dupuis laisse croire que ces derniers commencent à se faire à l'idée que le Fonds pourrait bien ne pas investir dans Carboneutre.

« D'une manière ou d'une autre si le Fonds n'embarque pas, on a Investissement Québec. J'aimerais mieux avoir le Fonds mais... » — Raynald Desjardins s'adressant à Jocelyn Dupuis

Marlène Girard désespérée par Arcuri

L'amateurisme de l'équipe de direction de Carboneutre, au premier chef de Domenic Arcuri, est bien illustré par des conversations enregistrées en novembre entre M. Dupuis et Marlène Girard, gestionnaire chez Carboneutre.

Elles montrent toute son exaspération devant la mauvaise gestion de l'entreprise par le patron officiel de Carboneutre, ce qui complique, avance-t-elle, sa tâche pour monter des dossiers cohérents à présenter au Fonds et à Investissement Québec.

« On peut pas toujours faire des gaffes comme Domenic fait sans arrêt », laisse-t-elle tomber.

Elle demandera aussi, dans une autre conversation avec M. Dupuis, qu'il intervienne auprès de M. Arcuri pour qu'il cesse ses pressions auprès du ministre de la Famille Tony Tomassi qui tente d'obtenir pour eux un certificat auprès de ses collègues de l'Environnement.

M. Desjardins fera d'ailleurs passer ce dossier des mains de M. Arcuri à Dupuis.

Elle se plaindra à nouveau de M. Arcuri le 2 février 2009 à Jocelyn Dupuis en soulignant que ses efforts pour monter le dossier pour le Fonds sont minés par la gestion d'Arcuri, qui peine notamment à la payer, ainsi que tous ceux qui travaillent au dossier.

La version d'Arsenault sur Dupuis mise à mal

Les extraits diffusés par la commission depuis mardi ont mis à mal la version des faits du président de la FTQ Michel Arsenault tant sur son traitement du dossier Carboneutre que sur ses relations avec Jocelyn Dupuis.

Les révélations de Ken Pereira sur les dépenses somptuaires de M. Dupuis faites le 19 août 2008 à M. Arsenault ne semblent pas avoir mis à mal la relation entre les deux hommes, ou encore nui aux tentatives de M. Dupuis d'avoir accès au Fonds pour financer Carboneutre, du moins jusqu'au dénouement spectaculaire du 16 février 2009.

Pourtant, déjà, en mars 2009, M. Arsenault avait affirmé aux médias qu'en septembre 2008, confronté aux factures, ainsi qu'à d'autres informations sur les liens interlopes de M. Dupuis, il avait exigé sans détour le départ de ce dernier : « Il ne méritait plus d'être un permanent de la FTQ. Il ne méritait plus d'être associé à la FTQ ni à la FTQ-Construction ».

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