La Charte divise les féministes

Aït Abdallah Akli
Radio-Canada
De gauche à droite : Francine Pelletier, Michèle Sirois, Bochra Manai et Leila Bensalem Francine Pelletier, Michèle Sirois, Bochra Manai et Leila Bensalem

Le débat sur la Charte des valeurs québécoises provoque de douloureuses divergences parmi les voix féministes. Désautels le dimanche donne la parole à quatre d'entre elles.

Un reportage d'Akli Aït Abdallah

Le voile, l'égalité des sexes, la laïcité; tout y est passé pendant ces deux discussions distinctes. Le premier entre Leila Bensalem et Bochra Manai, le second entre Francine Pelletier et Michèle Sirois.

De ces échanges vifs et étayés qui ont duré une heure et demie en tout, nous en avons gardé 15 minutes chacune. Une durée qui peut sembler longue à certains, mais nécessaire pour comprendre la complexité des positions de chacune. Une écoute exigeante, que nous espérons stimulante.

Leila Bensalem et Bochra Manai

Toutes deux musulmanes par tradition, aucune ne porte le voile. Leila Bensalem, au Québec depuis plus de 30 ans après être née en Algérie, est enseignante à Montréal et membre du Regroupement pour la laïcité. Bochra Manai a posé ses valises dans la province il y a 5 ans, après avoir vécu en Tunisie et en France. Elle prépare un doctorat sur la communauté maghrébine à Montréal.

« Il y a 30 ans, il n'y avait pratiquement pas de femmes voilées à Montréal, il n'y avait pas de signes », soutient Mme Bensalem. Selon elle, une « certaine idéologie » islamiste est arrivée avec l'émergence de l'immigration algérienne, notamment. Ce qu'elle déplore : « On a pas fui cette idéologie pour être rattrapée ici par elle ».

Un avis que ne partage pas Bochra Manai. « A priori, le Québec a très peu de chances de devenir l'Algérie ». Pour elle, la charte est avant tout un geste politique.

« Est-ce qu'il y a de réels problèmes? Je me le demande. Il y a une grosse explication électoraliste et ça, c'est très grave. » — Bochra Manai

Politiquement parlant, Mme Bensalem considère plutôt qu'il s'agit d'un geste courageux de la part du Parti québécois. Elle estime que les femmes qui refuseraient d'enlever le voile au travail sont des « pures et dures qui finalement ne vont jamais s'intégrer ».

« Il est extrêmement naïf de penser que l'islamisation n'existe pas. » — Leila Bensalem

C'est plutôt le projet de charte qui risque de radicaliser les jeunes, selon Mme Manai. Si elle dit ne pas nier l'existence d'un courant intégriste minoritaire, elle craint avant tout une radicalisation qui viendrait de l'exclusion sociale. « Si les jeunes voient leurs mères exclues à cause du voile, ils pourraient se radicaliser. »

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Francine Pelletier et Michèle Sirois

De leur côté, Francine Pelletier et Michèle Sirois sont toutes deux féministes depuis des années.

La première est journaliste. Elle a notamment participé à la naissance du magazine La Vie en rose et a signé le documentaire Mes Sœurs musulmanes en 2010. La seconde est sociologue des religions et membre fondateur de Québec solidaire, parti qu'elle a quitté à cause de divergences sur la question des femmes et de la laïcité. Elle est membre du Regroupement pour la laïcité, à l'instar de Leila Bensalem.

Michèle Sirois maintient que le voile représente un recul pour les femmes. Francine Pelletier, elle, estime qu'on peut être féministe tout en portant le voile, même si celui-ci représente « un symbole patriarcal ». Mais elle le met en balance avec l'hypersexualisation des femmes, voire des jeunes filles. Et de citer les concours de mini-miss.

« On peut se demander si aujourd'hui au Québec on discuterait de la laïcité avec autant de ferveur s'il n'y avait pas eu la question musulmane, qui a été amenée par le 11 septembre. » — Francine Pelletier

Mme Sirois rétorque que dans certains quartiers et certains domaines, par exemple dans les garderies, les femmes voilées sont nombreuses.

Mais pour Francine Pelletier, le débat sur la laïcité est faussé. « C'est extrêmement difficile d'accepter, pour ne pas dire hypocrite de garder le crucifix à l'Assemblée nationale et de dire "Vous, vos signes religieux, dehors" ». Elle perçoit l'interdiction des signes religieux comme une « nouvelle religion », et non comme une laïcité.

« La question est : est-ce que l'État doit intégrer comme modèle à donner aux enfants des signes religieux qui sont sexistes? Je trouve que c'est une rupture par rapport à l'histoire du Québec. » — Michèle Sirois

Michèle Sirois appuie le projet de charte non pas pour des raisons morales, mais pour créer les conditions favorables au dialogue entre les communautés. Sans quoi on risque de nourrir la xénophobie, croit-elle.

La xénophobie viendrait plutôt de « la façon dont le débat est engagé » et du risque de créer des ghettos en créant un sentiment d'exclusion. « La vraie laïcité, c'est que l'État ignore la religion. Pas qu'il interdise la religion. »

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On le voit, les féministes, tout comme le Québec, sont divisées sur le projet de Charte des valeurs québécoises. Et vous, dans quel camp êtes-vous? Dites-le-nous dans les commentaires ci-dessous en vue de l'émission du 29 septembre de Désautels le dimanche à ICI Radio-Canada Première.

La charte des valeurs, un débat de société

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