La commission Charbonneau

Marcil connaissait tous les acteurs de la collusion, mais ignorait tout

François Messier
Radio-Canada
Marcil soutient n'avoir rien vu, rien su

Robert Marcil n'en démord pas : il ignorait tout de la collusion et de la corruption qui gangrénaient l'octroi et la gestion des contrats de construction de la métropole. Il entretenait pourtant d'étroites relations avec tous les acteurs clés qui usaient de ces stratagèmes illégaux dans les années 2000, dont Giuseppe Borsellino qui l'a invité à ses frais en Italie.

Des registres téléphoniques déposés en preuve par le procureur Denis Gallant prouvent que l'ex-directeur de la réalisation des travaux publics à la Ville de Montréal parlait régulièrement avec les entrepreneurs Giuseppe Borsellino de Garnier Construction, Frank Minicucci de Simard-Beaudry, Nicolo Milioto de Mivela Construction, Rick Andreoli de Canbec, Paolo Catania de Catcan, Domenico Aloisio d'ATA, Domenico Cammalleri de Pavages CSF, Michel Leclerc de Terramex, Lino Zambito d'Infrabec, Joe Borsellino de BP Asphalte, ainsi que Martin D'Aoust et Paolo Catania de Frank Catania et associés.

Robert Marcil avait également de fréquentes discussions avec Michel Lalonde, PDG du groupe Génius (ex-groupe Séguin), et Bernard Trépanier, grand argentier officiel d'Union Montréal.

Selon Michel Lalonde, Bernard Trépanier et lui organisaient depuis le milieu des années 2000 la répartition des importants contrats d'infrastructures de la Ville entre les firmes de génie-conseil. Les firmes désignées engraissaient la caisse occulte d'Union Montréal, le parti de l'ex-maire Gérald Tremblay.

Vous aviez beaucoup de contacts avec la « clique de collusionnaires » décrite par plusieurs témoins, a noté le procureur Gallant, après avoir interrogé Robert Marcil sur ses liens avec les entrepreneurs.

« Tous les entrepreneurs veulent faire avancer leur projet, partir leur projet, [...] réussir à avoir une organisation dans le temps », a justifié l'ingénieur. « C'est une façon de faire pour les entrepreneurs ».

« Ce sont les gens avec qui on avait des relations d'affaires. » — Robert Marcil

Des liens étroits avec Michel Lalonde et Bernard Trépanier

Robert Marcil a tour à tour minimisé les relations qu'il entretenait avec Michel Lalonde et Bernard Trépanier avant d'être chaque fois confronté par le procureur Gallant aux nombreux appels qu'ils ont échangés.

L'ex-patron des travaux publics à la Ville de Montréal de 2003 à juillet 2009 a eu peu à dire sur les appels entre M. Lalonde et lui, sinon que ce dernier voulait peut-être s'enquérir des travaux à venir.

Il a par contre reconnu entretenir une « relation d'amitié » avec Bernard Trépanier, rencontré lors d'un cocktail dînatoire organisé par le groupe Séguin. Robert Marcil a expliqué qu'il avait des conversations « intéressantes » avec lui sur la politique fédérale, provinciale et municipale et que leurs discussions au téléphone portaient sur « l'actualité ».

Bernard Trépanier pouvait aussi lui demander ce qu'il pensait des décisions du maire Gérald Tremblay : « Je pouvais me permettre des commentaires ».

Malgré ces relations, qui se sont poursuivies jusqu'à l'an dernier, Robert Marcil a dit ne pas avoir su qu'il n'était plus l'argentier officiel d'Union Montréal depuis le 15 juin 2006. Le procureur Gallant lui a ensuite rappelé que Bernard Trépanier avait été arrêté dans l'affaire Faubourg Contrecoeur. « Je vous l'apprends? » lui a-t-il demandé. « J'en ai entendu parler récemment dans les journaux », a lâché l'ingénieur.

Il reconnaît finalement qu'il aurait dû être « plus vigilant » sur cette relation.

Et lorsque le procureur Gallant lui a fait remarquer, au terme de sa démonstration, qu'il était en lien avec tous les acteurs de la collusion à Montréal, il a eu cet échange avec la commissaire Charbonneau :

  • « Je ne me suis jamais posé de question quant à une collusion possible des ingénieurs-conseils ou des entrepreneurs ».
  • « C'est parce que vous connaissiez la réponse? » 
  • « Absolument pas, Madame la présidente ».

Bernard Trépanier

L'Italie tous frais payés

Robert Marcil admet que l'entrepreneur Giuseppe Borsellino de Construction Garnier a bel et bien payé l'essentiel d'un voyage en Italie qu'il a fait en sa compagnie, en octobre 2008.

« L'éthique me commandait de payer l'ensemble du voyage, ce qu'effectivement je n'ai pas fait. [...] C'est un manque de jugement », a reconnu l'ex-directeur des travaux publics à la Ville de Montréal.

« Vous étiez haut fonctionnaire, vous aviez une tête sur les épaules! » — La commissaire Charbonneau

Robert Marcil a expliqué qu'il avait en fait planifié ce voyage avec Yves Lortie, un ami à l'emploi de la firme de génie-conseil Genivar. C'est Yves Lortie qui l'a informé au printemps 2008 que Giuseppe Borsellino voulait se joindre au groupe. Robert Marcil dit avoir donné son accord, en précisant qu'il insistait pour payer ses dépenses. Finalement, il n'aura payé que ses billets d'avion et ceux de sa femme.

Selon Robert Marcil, Giuseppe Borsellino avait été chargé « de faire la planification du voyage », ce qu'il a bel et bien fait, en réservant les chambres d'hôtel, dont certaines à 700 $ la nuit, ainsi que les billets de TGV pour une escapade à Florence.

Mais « c'est rendu sur place, à l'hôtel, que M. Borsellino m'a dit : "J'ai payé les choses" », a poursuivi l'ingénieur. « J'ai voulu insister [pour le rembourser], M. Borsellino ne voulait pas, et finalement, on a laissé tomber », a-t-il expliqué.

Robert Marcil a reconnu que Jocelyn Dupuis, ex-président de la FTQ-Construction, et son épouse étaient du voyage, et que Daniel Toutant, PDG du consortium Autoroute 25, qui construisait le nouveau pont entre Montréal et Laval, s'est joint au groupe à Florence.

Giuseppe Borsellino avait payé pour tout le monde, a-t-il admis.

Le procureur Gallant avait précédemment fait ressortir que Robert Marcil avait joué un rôle dans l'octroi d'un important contrat à Garnier Construction à l'été 2007, pour des travaux d'urgence sur la rue Sherbrooke, près du parc Lafontaine.

Garnier a finalement été payé un peu plus de 5 millions de dollars pour ce contrat, accordé de gré à gré. La Ville avait originalement anticipé une dépense maximale de 1,9 million de dollars pour régler le problème.

Le procureur Gallant a fait ressortir que MM. Marcil et Borsellino s'étaient parlé étonnamment souvent avant que le contrat soit accordé à Garnier. Les conversations se sont poursuivies jusqu'à ce que les travaux soient complétés, en février 2008, puis après. Garnier a été payé en septembre 2008.

Robert Marcil a été interrogé sur le voyage effectué en Italie par des gens du service du capital humain et le contrôleur général de la Ville de Montréal en juin 2009. Le procureur Gallant soutient que Robert Marcil a tout nié, jusqu'à ce qu'on lui donne les noms de ses compagnons de voyage. Le témoin a dit ne pas se souvenir de ça.

« Est-ce exact de dire qu'on vous a demandé d'amener les preuves, et que vous n'êtes jamais revenu avec les preuves? », lui a demandé le procureur Gallant. « Non, effectivement », a répondu Robert Marcil, qui a confirmé qu'il a plutôt remis sa lettre de démission, effective au 30 juillet.

Robert Marcil a admis qu'il n'avait pas mentionné que l'ex-directeur général de la FTQ-Construction Jocelyn Dupuis était également du voyage. Il a dit croire que Dupuis était un « personnage secondaire » dans cet épisode, et qu'il était davantage conscient du conflit d'intérêts engendré par la présence de MM. Lortie et Borsellino.

Selon le procureur Gallant, Robert Marcil a été interrogé par la Ville non seulement sur le voyage en Italie, mais aussi au sujet du contrat pour des travaux urgents confié à Garnier Construction l'année précédente, et sur le fait que sa maison avait été construite sur un terrain que lui avait vendu le groupe Petra, dirigé par un autre Joe Borsellino.

Giuseppe Borsellino

Arctic Beluga : des coïncidences troublantes

L'ex-directeur de la réalisation des travaux publics à la Ville de Montréal avait été interrogé mardi matin au sujet de conversations téléphoniques interceptées lors de l'opération Diligence, qui portait sur l'infiltration du crime organisé dans l'industrie de la construction.

M. Marcil maintient qu'il ne sait pas pourquoi il a appelé, le 10 juin 2009, le propriétaire d'Arctic Beluga pour l'avertir qu'il viendrait lui porter des documents. Il ne se souvient pas plus de la nature de ces documents ni de sa rencontre avec Robert Lapointe le lendemain.

Le procureur de la commission, Me Denis Gallant, a cependant démontré, documents à l'appui, qu'Arctic Beluga avait obtenu un contrat de 2,66 millions de dollars de la Ville de Montréal ce même mois de juin. Il a en fait été accordé par l'assemblée du conseil municipal le 15 juin, après recommandation du comité exécutif.

De plus, le 3 juin, M. Marcil lui-même avait recommandé, en tant que grand patron des travaux publics, d'autoriser une dépense de 2,66 millions pour ce contrat de reconstruction d'égouts.

Le procureur Gallant a noté que Robert Marcil est allé chez Arctic Beluga le jour même où il a envoyé une lettre à tous les employés de son département pour les exhorter à prendre connaissance du nouveau code d'éthique adopté par la Ville. Il s'agissait en fait d'une révision du code d'éthique déjà en vigueur depuis 2004.

M. Marcil a convenu qu'il n'aurait pas dû se présenter lui-même chez Arctic Beluga.

Marcil et Borsellino Pin Pals

En fin de journée, le procureur Gallant a présenté au témoin un tableau présentant des messages PIN que Robert Marcil a envoyés à Giuseppe Borsellino à partir du téléphone cellulaire que lui fournissait la Ville de Montréal. Ce relevé de la Ville, a-t-il précisé, a été remis à l'escouade Marteau.

L'exercice permet de constater que Giuseppe Borsellino a écrit à Robert Marcil le 1er mai 2009 pour savoir si un important contrat allait bientôt être lancé par la Ville. Le directeur des travaux publics semble lui répondre qu'un contrat de 15 millions de dollars lié au chantier du CUSM allait être lancé bientôt.

« As-tu parlé à Joey? » ajoute M. Marcil, vraisemblablement en référence à l'associé de Borsellino, Joey Pileggi. « Je t'appellerai à la fin de la journée », écrit-il encore. Le 1er juin 2009, Joe Borsellino le relance au sujet de l'ouverture des soumissions pour ce contrat. M. Marcil lui répond : « Probablement dans un mois ».

Le 13 juin 2009, les deux hommes s'échangent d'autres messages intitulés Garnier Kids. « Hi buddy » (salut mon pote), écrit Robert Marcil, qui remercie M. Borsellino et sa femme Franca pour une magnifique soirée.

Robert Marcil a dit croire que le projet du CUSM faisait référence aux travaux de réfection des infrastructures situés autour de l'université. « M. Borsellino avait probablement entendu parler du projet », s'est-il défendu. « C'est un projet qui émanait du service de mise en valeur du territoire ».

« Moi je vous dis que vous donnez de l'information privilégiée. Ça, c'est un bris de contrat. Ça, ça équivaut généralement à un congédiement sur-le-champ. Êtes-vous d'accord avoir moi? » « Écoutez, je ne sais pas dans quel contexte la question a été posée. Moi je vous dis, oui, j'ai donné l'information à M. Borsellino », a reconnu Robert Marcil.

Marcil adepte de réseautage politique

Robert Marcil a admis avoir participé à trois activités de financement politique alors qu'il était à la direction des travaux publics, soit deux fois pour le PLQ et une fois pour Union Montréal. On lui avait chaque fois payé le billet.

Il a notamment dit avoir participé à un souper de financement au restaurant L'Unique pour l'ex-ministre libérale des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, en janvier 2008, à l'invitation de Lino Zambito. C'est ce dernier qui aurait payé son billet. Une quinzaine de personnes y étaient, dont des ingénieurs, des entrepreneurs et des maires.

« Je ne vois pas de problèmes éthiques à fréquenter des activités de financement. » — Robert Marcil

Blogue en direct

Depuis le début de son témoignage, Robert Marcil s'efforce de minimiser ses liens avec les entrepreneurs qui faisaient affaire avec la Ville de Montréal et soutient n'avoir rien su de la collusion avant les travaux de la commission.

Outre son voyage en Italie avec Giuseppe Borsellino, il a jusqu'ici admis avoir été au restaurant quelques fois par année avec certains entrepreneurs, accepté des bouteilles de vin, participé à des tournois de golf et effectué de rares visites, anodines, chez des entrepreneurs, comme un barbecue chez Tony Catania de Catcan.

Robert Marcil a aussi admis avoir fait quelques parties de chasse de trois ou quatre jours, essentiellement à ses frais, avec Rick Andreoli et Franco Capello d'Excavations Super, organisées par son ami Lavallée de Ciment Lavallée.

M. Marcil n'a pas encore été interrogé sur son influence alléguée auprès des comités de sélection. Le témoignage de l'ingénieur Michel Lalonde porte en effet à croire que M. Marcil avait la capacité d'influencer les comités de sélection dans le sens voulu par les firmes de génie collusionnaires.

Michel Lalonde avait préalablement expliqué que Bernard Trépanier et lui répartissaient les grands contrats d'infrastructures à venir entre diverses firmes de génie. Celle qui était désignée pour l'emporter devait verser 3 % à Union Montréal. Les comités de sélection devaient cependant avaliser ce choix.

Robert Marcil a aussi été invité à cinq reprises au club privé 357c par l'entrepreneur en construction Paolo Catania de Frank Catania et associés entre le 11 décembre 2006 et le 11 septembre 2008.

En complément

info en continu

Facebook