La commission Charbonneau

Milioto dément tout lien d'affaire avec Rizzuto père

François Messier
Radio-Canada
Le reportage d'Isabelle Richer

L'ex-président de Mivela Constuction, Nicolo Milioto, dément formellement avoir entretenu des liens d'affaires avec Nicolo Rizzuto père. Le défunt patriarche du clan mafieux du même nom était « une bonne connaissance », avec lequel il jouait aux cartes et buvait du café au Consenza, mais sans plus, a-t-il dit lundi à la commission Charbonneau.

L'homme d'affaires, qui se dit à la retraite depuis un an, a confirmé qu'il a bel et bien remis de l'argent à Nicolo Rizzuto père au Consenza, mais affirme ne l'avoir fait que pour rendre service à Lino Zambito, l'ex-propriétaire d'Infrabec. Il ne s'est d'ailleurs jamais interrogé sur la nature de ces paiements, qu'il dit avoir effectué à peut-être cinq ou sept reprises entre 2001 et 2006.

Nicolo Milioto a reconnu plus précisément qu'il avait reçu de l'argent de Lino Zambito lors d'une fête de Noël tenue au Consenza en décembre 2005, un fait qu'il ne pouvait nier, puisque la transaction avait été filmée lors de l'opération Colisée.

L'entrepreneur a avancé que Lino Zambito devait peut-être de l'argent à Nicolo Rizzuto père parce qu'il avait de la difficulté à garder ses partenaires d'affaires. Il assure ne pas avoir fait d'autres « commissions » du genre pour d'autres entrepreneurs en construction.

Nicolo Milioto a aussi soutenu qu'il pouvait aussi remettre de l'argent à Antonino Borsellino pour le financement de l'Association Cattolica Eraclea, qu'il présidait.

Plus tôt cet automne, un enquêteur de la commission, Eric Vecchio, avait qualifié Nicolo Milioto d'« intermédiaire » entre le clan mafieux Rizutto et des entrepreneurs pratiquant la collusion à Montréal. L'entrepreneur avait été aperçu 236 fois au café Consenza lors de l'opération Colisée, avait-il noté.

Interrogé à ce sujet, Nicolo Milioto a admis qu'il s'arrêtait souvent au café Consenza. Il a cependant expliqué qu'il passait souvent dans le coin, pour aller chez son boucher et son pâtissier, situés tout près.

La procureure en chef Sonia Lebel a longtemps tenté de lui faire dire les noms d'autres personnes qui jouaient aux cartes avec lui au Consenza, mais le témoin s'y est refusé. « Ça fait longtemps, et je ne suis pas bon dans les noms », a-t-il argué, avant de laisser entendre qu'il ne servait à rien de donner des noms de personnes qui n'étaient pas liées aux travaux de la commission.

Nicolo Rizzuto en 2008 Nicolo Rizzuto en 2008  Photo :  PC/GRAHAM HIGHES

Des liens qui remontent à Cattolica Eraclea

L'ex-président de Mivela Construction avait affirmé plus tôt qu'il avait connu Nicolo Rizzuto père à Cattolica Eraclea, à l'âge de 10 ou 15 ans. Les deux hommes ont ensuite immigré au Canada chacun de leur côté, mais ne se sont revus que vers 1990, selon Nicolo Milioto, à l'occasion d'un mariage.

Nicolo Milioto soutient cependant qu'il n'a pas recroisé le patriarche du clan mafieux entre 1990 et 2000. Il n'a renoué avec lui qu'à partir du moment où il s'est mis à fréquenter le café Consenza, réputé être le quartier général du clan Rizzuto.

L'entrepreneur dit qu'à l'époque, il savait ce que les médias écrivaient sur Nicolo Rizzuto père, mais qu'il ne s'en souciait guère. Il ne savait pas quelles étaient ses sources de revenus. « Je ne suis pas son comptable, Madame », a-il répondu à la procureure Sonia Lebel qui l'interrogeait à ce sujet. « Pour moi, c'est un père de famille et c'est une bonne personne. »

Nicolo Milioto avait entrepris son témoignage en racontant qu'il était arrivé au Canada à l'âge de 18 ans. Il a commencé par travailler dans des manufactures, avant d'être embauché comme journalier chez Catcan, une entreprise de construction dirigée à l'époque par Tony et Frank Catania.

Les frères Catania étaient également originaires de Cattolica Eraclea, a convenu le témoin, tout comme plusieurs autres entrepreneurs en construction de la région de Montréal, dont Joe Piazza, Domenico Cammalleri, Antonio Bentivegna et deux Giuseppe Borsellino (celui qui dirige Garnier et celui qui dirige BP Asphalte).

Après avoir travaillé pour un autre entrepreneur en construction, qui a fait faillite, Nicolo Milioto a fondé Mivela avec deux associés en 1989. L'entreprise s'est rapidement taillé une place dans le marché montréalais. Son chiffre d'affaires, qui a atteint 3 millions de dollars, a grossi jusqu'à environ 10 millions de dollars en 2009. Il est ensuite redescendu jusqu'à 7 ou 8 millions au cours des dernières années.

Nicolo Milioto a quitté la compagnie en janvier 2012 par souci pour sa santé. Il soutient ne plus se mêler des affaires de Mivela depuis, même si son ex-associé, sa fille et ses gendres la dirigent.

La procureure Sonia Lebel a démontré que la structure de Mivela Construction avait été passablement allégée dès le départ de Nicolo Milioto. Une fiducie qui avait été créée a notamment disparu de la structure. Le témoin n'a pu expliquer ces changements.

L'entrepreneur n'a pas rencontré les procureurs avant le début de son témoignage, a précisé la procureure Lebel. Il a par contre discuté deux fois avec des enquêteurs de la commission, pendant 15 ou 30 minutes.

Un nom qui revient souvent à la commission

En septembre dernier, l'enquêteur de la commission, Eric Vecchio, a expliqué que Nicolo Milioto a été aperçu 236 fois au club social Consenza, quartier général du clan Rizzuto, lors de l'opération Colisée.

Plusieurs vidéos présentées dans le cadre de son témoignage montraient d'ailleurs Nicolo Milioto échangeant de l'argent avec les têtes dirigeantes du clan, avant d'en dissimuler une partie dans ses chaussettes.

« Tout nous laisse croire que M. Milioto était le genre de « middle man » entre l'organisation criminelle et les entrepreneurs en construction. » — Éric Vecchio

« Selon les écoutes qu'on a faites, [il] était très proche de M. Nicolo Rizzuto senior, et rencontrait habituellement M. Rocco Sollecito dans la pièce arrière » du café Consenza.

« M. Sollecito était celui qui s'occupait plus particulièrement de ce côté d'affaires qui était la construction » pour le clan Rizzuto, a précisé l'enquêteur de la commission.

Elio Pagliarulo et Paolo Catania (montage)

Un rôle confirmé par Pagliarulo et Zambito

Un mois plus tard, l'homme d'affaires Elio Pagliarulo, qui a longtemps été un ami de l'entrepreneur Paolo Catania, de Frank Catania et associés, est venu appuyer les dires d'Éric Vecchio.

Paolo Catania, a-t-il raconté, lui avait confirmé que Rocco Sollecito « décidait qui aurait les contrats », et que Nicolo Milioto était l'intermédiaire entre lui et les entrepreneurs en construction.

Selon Elio Pagliarulo, Paolo Catania versait 5 % de la valeur des contrats publics qu'il obtenait à la Ville de Montréal à Nicolo Milioto.

L'entrepreneur Lino Zambito, qui a admis faire partie d'un cartel des égouts actif à Montréal dans les années 2000, a aussi affirmé qu'il versait de l'argent à Nicolo Milioto.

L'ex-propriétaire d'Infrabec a dit qu'il lui remettait une ristourne de 2,5 % pour la mafia, puis une autre de 3 %, à compter de 2005-2006, qui était destinée à Union Montréal, le parti de l'ex-maire Gérald Tremblay.

Mivela associé à un cartel des trottoirs

Lino Zambito a dit que Mivela Construction faisait elle-même partie d'un cartel se répartissant les contrats de trottoirs à Montréal, une allégation corroborée par l'entrepreneur Michel Leclerc.

Le propriétaire de Terramex a raconté en novembre que Nicolo Milioto l'avait convaincu d'agir en sous-traitant pour les membres du cartel des trottoirs, lors d'une rencontre survenue en 1998.

« Je travaillais sur un petit chantier dans le Vieux-Montréal, puis M. Milioto était venu me voir puis il m'avait dit : "Écoute, les projets de trottoir à Montréal, c'est moi qui s'occupe de ça." »

« Si je voulais travailler puis faire travailler mon monde, là, j'ai compris que je n'avais pas le choix », a expliqué l'entrepreneur, selon lequel Nicolo Milioto s'était montré « un petit peu beaucoup » convaincant, voire menaçant.

« À chaque fois qu'il y avait un contrat [...] il fallait que je l'appelle lui, et c'est lui qui décidait des contrats de trottoirs que j'avais », a-t-il dit. « Je travaillais en sous-traitance pour M. Milioto, mais c'est lui qui me donnait les prix des autres entrepreneurs ou le prix que moi je devais soumissionner. »

« En contrepartie, je devais rajouter à mon prix, mon prix unitaire de bordure, un 3 % que je devais lui remettre après le contrat », a poursuivi Michel Leclerc, précisant que l'argent était destiné « à la politique ».

Selon Michel Leclerc, Pavages CSF, BP Asphalte, T.G.A. et A.T.A. étaient les autres firmes qui se répartissaient les contrats de trottoir à Montréal. Ces firmes, a-t-il allégué, auraient facilement pu l'acculer à la faillite si elles l'avaient voulu.

L'entrepreneur Michel Leclerc

Une tentative de chantage qui échoue

Nicolo Milioto exerçait également une influence directe sur des décisions de la Ville de Montréal, si l'on en croit le témoignage du représentant du fournisseur de tuyaux Ipex, Michel Cadotte.

Ce dernier a raconté que Nicolo Milioto, qui lui avait été présenté par Paolo Catania, s'est intéressé à des tuyaux en Terra Brute que vendait sa compagnie pour des travaux d'égouts au printemps 2006.

La Ville, qui avait toujours boudé le produit, s'y est aussi intéressée peu après et a bel et bien décidé de l'utiliser. « M. Milioto avait comme arrêté son choix qu'à la Ville de Montréal, ça serait du Terra Brute », a affirmé Michel Cadotte.

L'affaire a cependant avorté peu après que M. Milioto eut exigé 150 000 $ « pour récompenser trois personnes de la Ville de Montréal qui ont fait le travail pour qu'on en arrive là ». Ipex a refusé, et ses tuyaux ont cessé d'être utilisés.

Il est aussi à noter qu'une des filles de l'entrepreneur, Katerina Milioto, est une ingénieure qui a longtemps travaillé à la Direction de la réalisation des travaux de la Ville de Montréal. Ce département était dirigé par Robert Marcil, qui a joué un rôle central dans les volte-face de la Ville au sujet des tuyaux d'Ipex.

Katerina Milioto et Robert Marcil travaillent maintenant tous deux pour la firme de génie-conseil SM, que dirige Bernard Poulin.

Financement politique illégal et intimidation

Nicolo Milioto a aussi été accusé de financement politique illégal et d'intimidation par un ex-organisateur politique d'Union Montréal, Martin Dumont.

Ce dernier a notamment soutenu que l'ex-patron de Mivela Construction lui a remis une enveloppe contenant 10 000 $ en argent comptant lors d'une activité de financement organisée en novembre 2004 au profit du parti dans l'arrondissement de Mercier-Hochelaga-Maisonneuve.

Martin Dumont a aussi relaté que Nicolo Milioto l'a menacé de mort en juin 2007, alors qu'il était chef de cabinet du maire de l'arrondissement de Rivière-des-Prairies-Pointe-aux-Trembles, Cosmo Maciocia.

Il a dit qu'il s'était rendu compte que Mivela avait proposé de réaliser un contrat pour 100 000 $ de plus que pour un autre, très similaire, effectué quelques mois plus tôt.

M. Dumont s'était enquis de la situation auprès d'un responsable de l'arrondissement, qui devait lui revenir à ce sujet, mais c'est finalement M. Milioto qui est venu faire une visite au bureau du maire.

Selon Martin Dumont, Nicolo Milioto a commencé par lui dire que ses « fondations de trottoirs étaient épaisses et profondes », avant d'ajouter : « Faudrait pas que tu te retrouves dans mes fondations de trottoirs ».

Nicolo Milioto n'est plus associé à Mivela Construction depuis janvier 2012. L'entreprise est maintenant dirigée par son gendre, Alfonso Polizzi.