La commission Charbonneau

La commission met en évidence des liens étroits entre Dupuis et Borsellino

François Messier
Radio-Canada
L'analyse d'Alain Gravel et d'Isabelle Richer

La commission a fait ressortir ce matin les liens étroits qui unissent l'entrepreneur en construction Giuseppe Borsellino à l'ex-directeur général de la FTQ-Construction, Jocelyn Dupuis. Le ton de plusieurs conversations entre les deux hommes, enregistrées dans le cadre de l'enquête Diligence et diffusées à la commission, ne laisse aucun doute à ce sujet.

Un voyage de 50 000 $ en Italie

La commission a aussi fait ressortir ce matin que M. Borsellino a laissé à M. Dupuis l'usage d'un condo qui appartenait à sa compagnie GP Argus, au 1000 de la Commune, entre mai 2007 et août 2010. Il ne lui a demandé aucun loyer pour occuper l'unité 617. Cette adresse prestigieuse a fait l'objet d'un reportage d'Enquête.

Une partie des conversations enregistrées en 2008 se déroulent entre M. Borsellino et M. Dupuis, mais aussi entre ce dernier et un certain Pierre. Elles font ressortir l'intérêt du propriétaire de Construction Garnier pour un contrat de rénovation de 40 M$ d'une usine de Rio Tinto au Saguenay, évoqué lundi devant la commission.

M. Dupuis aurait parlé avec ce Pierre pour « organiser » la présence d'Opron (Garnier) dans ce contrat. L'ex-directeur général de la FTQ-Construction demande « un coup de main là-dessus » à Pierre, qui dit que M. Borsellino doit trouver un associé au Saguenay. Dans une autre conversation, Dupuis confirmera à Pierre qu'un associé a été trouvé.

Aussi, dans une autre enregistrement fait le 24 décembre, M. Borsellino propose à M. Dupuis d'embarquer dans un projet de 50 M$ pour rénover des clubs Med, dont un premier en Floride. Le projet n'a pas abouti, a dit le témoin (voir la transcription).

« Il y a beaucoup de choses avec M. Dupuis, comme ami, qu'on a fait ensemble. » — Giuseppe Borsellino
Jocelyn Dupuis (à gauche) avec son avocat au palais de justice de Montréal Jocelyn Dupuis (à gauche) avec son avocat au palais de justice de Montréal

M. Dupuis a dirigé la FTQ-Construction pendant 11 ans, soit jusqu'en septembre 2008, lorsqu'il a démissionné à la demande du président de la FTQ d'alors, Michel Arsenault. Les écoutes diffusées à la commission ont été effectuées entre octobre et décembre 2008 dans le cadre de l'enquête Diligence qui visait notamment M. Dupuis.

 M. Borsellino a aussi dit qu'il donnait des billets de hockey à M. Dupuis et à d'autres personnes de la FTQ-Construction, mais aussi à des gens de la CSN. « Ça fait partie de mon approche d'affaires », a-t-il expliqué.

Le débat sur la possibilité de lever l'ordonnance de non-publication touchant des témoignages des derniers jours dans le scandale du Faubourg Contrecoeur est reporté à mercredi.

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Un voyage de 50 000 $ en Italie

Giuseppe Borsellino, a aussi été interrogé par la suite sur le voyage en Italie qu'il a effectué en octobre 2008 avec Jocelyn Dupuis, l'ex-grand patron des travaux publics à la Ville de Montréal, Robert Marcil, et un haut responsable de la firme de génie-conseil Genivar, Yves Lortie. Les épouses respectives des quatre hommes étaient aussi présentes pour ce voyage.

L'entrepreneur dit que ce voyage lui a coûté environ 50 000 $, puisqu'il a tout payé (billets d'avion, de train, chambres d'hôtels, billets pour des évènements, etc.), exception faite des billets d'avion de Robert Marcil et de son épouse.

M. Borsellino a notamment révélé que Daniel Toutant, PDG du consortium qui exploite le pont de l'autoroute 25 reliant Montréal et Laval, s'était joint au groupe à Florence, où il a passé deux nuits. Des documents d'une agence de voyage présentés par la commission indiquent que Borsellino a payé sa chambre d'hôtel.

« Je ne le connaissais pas, M. Daniel Toutant, c'est M. Yves Lortie [...] il me le présente comme le Monsieur du PPP de 25 », a dit le témoin, qui admet avoir lui aussi travaillé sur ce projet. Borsellino dit ne pas se rappeler ce que Toutant faisait exactement, sinon qu'il avait un rôle majeur dans le projet.

Le procureur Simon Tremblay a demandé au témoin quel était l'intérêt d'inviter chacune de ces personnes en Italie.

M. Borsellino a répondu qu'il avait invité Robert Marcil dans le but « d'améliorer ses relations avec la Ville ». Il a argué que c'est Yves Lortie qui lui avait proposé de l'inviter, mais que cela faisait son affaire, puisque plusieurs contrats pour lesquels Garnier était le plus bas soumissionnaire conforme avaient été annulés par la Ville en 2005 et 2006. « J'étais peut-être en meilleurs termes avec M. Marcil » après le voyage, a-t-il soutenu.

Le procureur Tremblay a remis cette affirmation en doute. Il a noté que la Ville avait accordé un contrat sans appel d'offre à Garnier, en 2007, pour réparer de toute urgence une conduite d'eau sur la rue Sherbrooke. Robert Marcil, a-t-il prouvé, a approuvé la recommandation finale pour ce contrat de 5 millions de dollars le 27 août 2012, soit deux semaines après que les réservations pour le voyage en Italie eurent été faites.

M. Borsellino a assuré que ce contrat, dans lequel était aussi impliqué Genivar, n'a « rien à voir » avec le voyage en Italie. « Ce n'était pas une faveur que la Ville m'a faite. C'était une bonne décision », a-t-il soutenu.

Quant à Jocelyn Dupuis, M. Borsellino dit l'avoir invité parce qu'il était un ami. Le voyage avait été organisé alors qu'il était toujours directeur général de la FTQ-Construction, mais il ne l'était plus au moment du voyage. Il avait dit précédemment que Jocelyn Dupuis pouvait l'aider à développer ses affaires grâce à ses multiples contacts.

Le nom de l'ex-ministre libéral Tony Tomassi a par ailleurs surgi au hasard d'une des conversations enregistrées par Diligence:

Extrait d'un conversation enregistrée par Diligence le 24 décembre 2008 entre Jocelyn Dupuis (JD) et Joe Borsellino (JOE). Il y est fait brièvement mention de l'ex-ministre Tony Tomassi Extrait d'un conversation enregistrée par Diligence le 24 décembre 2008 entre Jocelyn Dupuis (JD) et Joe Borsellino (JOE). Il y est fait brièvement mention de l'ex-ministre Tony Tomassi

Un témoin évasif

Le grand patron de Construction Garnier s'était montré évasif lorsqu'il avait été interrogé une première fois, lundi après-midi, au sujet de ses liens avec Jocelyn Dupuis. Le procureur Simon Tremblay l'avait d'ailleurs invité en fin de séance à « réfléchir » à ces liens, en le prévenant qu'il reviendrait à la charge mardi.

Le procureur Tremblay avait laissé entendre aussi, hier, que le témoin avait contacté Jocelyn Dupuis en 2008 pour s'informer de la possibilité d'obtenir des contrats dans le cadre d'un projet de rénovation d'une usine de Rio Tinto au Saguenay. Selon lui, six entreprises ont été invitées à soumissionner pour ce contrat de 40 millions de dollars, dont Opron, qui fait partie du groupe que dirige Giuseppe Borsellino.

Le témoin avait longtemps tergiversé à ce sujet. Il avait dit ne jamais avoir fait de démarches pour Opron, avant d'admettre qu'il avait bel et bien contacté « des amis » pour s'informer de la possibilité d'obtenir des contrats, dont M. Dupuis.

Après avoir quitté la FTQ-Construction, Jocelyn Dupuis est devenu PDG de Carboneutre, une entreprise dans laquelle était aussi impliqué le caïd Raynald Desjardins.

Le procureur Tremblay avait précisé d'entrée de jeu que Giuseppe Borsellino avait refusé de rencontrer les enquêteurs de la commission pour une entrevue préalable, ce qui laisse planer un doute sur sa volonté de collaborer.

Il est à noter que le patron de Garnier Construction porte le même nom qu'un autre promoteur qui dirige le groupe Petra-St-Luc, et dont les activités ont été évoquées lors du témoignage de l'ex-directeur de la Direction des stratégies et transactions immobilières de la Ville de Montréal, Joseph Farinacci, lundi avant-midi.

Pots-de-vin touchés par Gilles Surprenant (tableau un de deux) Pots-de-vin touchés par Gilles Surprenant (tableau un de deux)

Un nom évoqué à plusieurs reprises

Voir : Le profil d'affaires de Guiseppe Borsellino

Le nom de Guiseppe Borsellino a déjà été évoqué à plusieurs reprises devant la commission. Il a notamment été associé à un cartel d'entrepreneurs actifs à Montréal dans les années 2000 par l'ex-propriétaire d'Infrabec Lino Zambito, le patron de Terramex Michel Leclerc et les ingénieurs retraités de la Ville de Montréal Gilles Surprenant et Luc Leclerc.

Lors de son témoignage, Lino Zambito a affirmé que Garnier Construction faisait partie du cartel des égouts actif à Montréal au cours des années 2000. Il a soutenu que ces entreprises devaient verser 2,5 % de la valeur des contrats truqués obtenus à Nicolo Milioto, alors dirigeant de Mivela Construction, un homme identifié comme un intermédiaire entre les entrepreneurs et le clan mafieux Rizzuto par un enquêteur de la commission.

Des véhicules de Garnier avaient d'ailleurs été vus par la GRC près du café Consenza, quartier général de la mafia, lors de l'opération Colisée entre 2002 et 2006.

L'ex-entrepreneur avait précisé que les mêmes entrepreneurs versaient une autre ristourne de 3 % sur les contrats obtenus à Nicolo Milioto pour le financement d'Union Montréal, et ce, à compter de 2005 ou 2006.

En octobre dernier, Gilles Surprenant a aussi désigné Garnier Construction comme une des dix entreprises de construction impliquées dans un système de collusion à la Ville de Montréal entre 2000 et 2008. M. Suprenant a révélé avoir reçu quelque 700 000 $ en pots-de-vin de la part des membres de ce cartel, dont 102 500 $ de Giuseppe Borsellino.

Luc Leclerc, qui a longtemps été ingénieur chargé de la surveillance des chantiers à la Ville de Montréal, a aussi dit qu'il recevait de l'argent de Giuseppe Borsellino, en échange de l'approbations de faux extras. Il dit avoir déjà reçu 25 000 $ en argent comptant de ses mains.

De son côté, Michel Leclerc de Terramex a expliqué avoir découvert la réalité de la collusion à Montréal au contact de Giuseppe Borsellino, à la fin des années 1990. Ce dernier lui avait alors, à deux reprises, demandé de se « tasser » pour des contrats lancés par la Ville de Montréal en 1997.

À la première occasion, a-t-il dit, Giuseppe Borsellino lui a offert 50 000 $ pour qu'il se retire d'une soumission qu'il avait remportée. Michel Leclerc a raconté que quelques jours après avoir refusé l'offre, M. Borsellino et un autre homme l'avaient intercepté dans son camion pour insister de nouveau, mais en vain. « Il y a eu un petit peu d'intimidation », a-t-il dit.

« Dans les jours qui ont suivi cette rencontre-là, on a eu un appel à la bombe au bureau, et puis on a eu de l'équipement qui a été volé et endommagé. J'en ai déduit que c'était peut-être en rapport avec cet événement-là », a conclu Michel Leclerc.

Michel Lalonde a aussi déclaré la semaine dernière qu'il avait déjà autorisé de faux extras réclamés par Garnier Construction. Génius recevait 25 % de ces sommes volées aux contribuables en argent comptant, a-t-il dit, ce qui lui permettait de faire du financement politique illégal.

Son nom était aussi ressorti lorsqu'il a été révélé que l'ex-grand patron des travaux publics à la Ville de Montréal, Robert Marcil, avait remis sa démission en juin 2009 après avoir été interrogé par des enquêteurs de la Ville au sujet d'un voyage en Italie en sa compagnie. Jocelyn Dupuis était également du voyage.

Aucun de ces sujets n'a été abordé par le procureur Tremblay lundi après-midi.

Un texte de François Messier et Bernard Leduc

Transcription d'une conversation entre Jocelyn Dupuis et Guiseppe Borsellino, enregistrée le 24 décembre 2008 dans le cadre de l'opération Diligence. Document déposé à la commission Charbonneau. Dans cette transcription, J. Dupuis propose notamment à M. Borsellino de participer à un projet de rénovation de Clubs Med. De son côté, le propriétaire de Construction Garnier lui parle d'un projet qu'il veut proposer au Fonds de solidarité FTQ pour les jeans Parasuco; M. Dupuis lui fait alors miroiter ses contacts présumés à la FTQ :

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