Droits de scolarité au Québec : un débat de société

Accessibilité à l'éducation : des questions et des faits

Florence Meney
Radio-Canada
Étudier en région

Les 13 et 14 décembre, l'accessibilité et la participation aux études supérieures seront au centre de la deuxième rencontre préparatoire au Sommet de l'enseignement supérieur, à Trois-Rivières.

Alors que la première rencontre préparatoire au Sommet sur l'enseignement supérieur était axée sur le thème de la qualité de l'éducation, la seconde tournera donc avant tout autour de la question de l'accessibilité aux études. Comment assurer à la jeunesse québécoise un accès optimal à l'enseignement supérieur? Quels sont les meilleurs mécanismes pour y parvenir? Et une hausse des droits de scolarité signifie-t-elle forcément une réduction de l'accessibilité aux études supérieures?

La rencontre thématique sur la question de l'accessibilité est la deuxième de quatre rencontres. Ces rencontres doivent préparer le terrain pour le Sommet sur l'enseignement supérieur, qui aura lieu en février. Au coeur du débat : le financement des universités.

Quelques chiffres sur l'éducation postsecondaire au Québec

Comment favoriser une plus grande accessibilité aux études au Québec?

Il existe une variété d'approches pour favoriser l'accessibilité aux études, et la question du coût est plus ou moins centrale, selon les analystes auxquels on s'adresse. Radio-Canada.ca a parlé de la question avec deux chercheurs qui se sont intéressés à la question et qui posent un diagnostic très différent.

Simon Tremblay-Pepin est chercheur socio-économique à l'Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS). Il explique qu'à la sortie des années 1950, le retard du Québec en matière d'éducation était criant : « À cette époque, le Québec était sous-éduqué, avec des taux incomparables avec les autres provinces canadiennes. » Il ajoute que depuis les années 1960, l'accessibilité à l'école postsecondaire n'a cessé d'augmenter au Québec.

Le chercheur explique qu'en matière de fréquentation, grâce à la mise en place d'un réseau important de cégeps et d'universités accessibles, la fréquentation postsecondaire est maintenant supérieure au Québec par rapport au reste des autres provinces. À noter que ces chiffres ne sont pas aussi encourageants en ce qui concerne le taux de diplomation.

Pour lui, la question du coût des études pour les étudiants est intimement liée à celle de l'accessibilité : « Le Québec, parfois par volonté gouvernementale, souvent à cause du militantisme étudiant, a maintenu des frais de scolarité très bas ». Selon le chercheur, cette composante est essentielle dans la capacité du Québec à obtenir de bons niveaux de fréquentation universitaire et de diplomation.

Des étudiants en file se rendant à l'assemblée générale de la faculté des sciences humaines de l'UQAM, le 29 août 2012

Cela dit, si le gouvernement en vient au final à imposer une indexation des droits de scolarité au coût de la vie, croit Simon Tremblay-Pepin, l'impact ne sera pas majeur sur l'accessibilité, puisqu'il ne s'agira dans les faits que d'une augmentation minime d'une quarantaine de dollars par an.

Selon lui, l'aspect problématique de l'indexation se situe à un autre niveau, plus symbolique et philosophique, en fait : « En lui faisant suivre le prix des autres biens, on tend à considérer l'éducation non pas comme un service qu'on voudrait le plus gratuit possible, mais bien comme une marchandise dont le prix doit évoluer suivant les mêmes barèmes que les autres produits. » Il juge qu'avec le gel des droits, le rapport à l'éducation était moins marchand; celle-ci devenait ainsi de plus en plus accessible par rapport aux autres biens au fil des ans. En somme, pour lui, l'accès à l'éducation est d'abord et avant tout une question de choix politique.

Disparités régionales

Simon Tremblay-Pepin explique par ailleurs que malgré les progrès des dernières décennies, on relève encore de grandes disparités entre le taux de fréquentation de la métropole québécoise et les régions. « Il y a quatre universités et plusieurs cégeps sur le territoire de Montréal qui offrent à la fois une diversité de programmes et d'approches qu'on ne rencontre nulle part ailleurs au Québec. »

Université de Montréal Le pavillon principal de l'Université de Montréal

Cette offre favorise une grande accessibilité aux études pour les étudiants. La situation est bien entendu un peu différente en région. Simon Tremblay-Pépin précise cependant que le Québec s'est fait un point d'honneur d'ouvrir des campus universitaires et des cégeps dans des régions qui n'auraient pas eu droit à des établissements d'enseignement supérieur si nous avions suivi le modèle de développement des autres provinces canadiennes. On peut penser que le choix, tant de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) que de l'Université du Québec à Rimouski (UQAR), de maintenir un campus universitaire dans des villes de moins de 50 000 habitants est un choix politique d'occupation du territoire doublé d'une volonté de miser sur l'accessibilité à l'éducation.

Les chiffres semblent montrer que ce pari est fructueux. Les universités en région enregistrent en effet une hausse substantielle de leur clientèle sur la dernière décennie. Cette hausse de la fréquentation en région se situe au dessus de la moyenne provinciale.

Des causes complexes et multifactorielles, selon Youri Chassin

De son côté, Youri Chassin, économiste à l'Institut économique de Montréal, juge que les principaux obstacles à l'accès aux études universitaires sont bien documentés et ne relèvent pas uniquement du coût des études, beaucoup s'en faut. « Une étude largement citée de Marc Frenette, de Statistique Canada, constitue la référence sur cette question. L'auteur tente d'expliquer l'écart observé entre le taux de participation des jeunes aux études universitaires selon le revenu de leurs parents. En effet, les enfants des familles les mieux nanties ont 62 % plus de probabilité d'aller à l'université que les enfants des familles les moins nanties. Au Québec, cet indice d'inégalité s'élève à 129 %, le plus élevé de toutes les provinces étudiées. »

Se référant à cette étude, Youri Chassin explique ainsi que les notes scolaires, l'influence des parents et la qualité de l'école secondaire expliquent 84 % de l'écart. Par contre, les résultats montrent aussi que les contraintes financières expliquent seulement 12 % de l'écart.

Il faut tenir compte, dit Youri Chassin, du fait que les droits de scolarité représentent une partie des coûts financiers des études, une partie toutefois moins importante que les frais de subsistance durant les études et le revenu de travail auquel l'étudiant renonce en consacrant une bonne part de son temps aux études.

Université Laval

L'analyste juge que le manque d'information sur les avantages d'une éducation universitaire, la perception subjective de la valeur des études universitaires de même que la fiscalité très lourde pour les hauts salariés (souvent des diplômés universitaires) pourraient bien compter parmi les facteurs expliquant la faible participation universitaire au Québec. « Dans les faits, le principal obstacle à la poursuite d'études universitaires est bien connu : il s'agit du décrochage scolaire. Pour entrer à l'université, en effet, il est de loin préférable d'avoir fait ses études secondaires, voire collégiales. Ceux qui ne se rendent pas au seuil de l'université ne s'interrogent même pas sur les contraintes financières. »

Selon lui, une hausse modeste des droits de scolarité n'aurait aucun impact sur l'accessibilité. « Tant que l'éducation universitaire demeure un choix hautement rentable, il serait d'ailleurs étonnant qu'il en aille autrement. »

De plus, selon Youri Chassin, le régime d'aide financière aux études s'ajusterait automatiquement en conséquence de cette hausse des droits de scolarité, protégeant ainsi les étudiants provenant de familles moins nanties qui auraient pu être plus vulnérables. « Les familles de la classe moyenne pourront faire face à cette hausse ou recourir le cas échéant à l'endettement, qui sera contrebalancé par la valeur du diplôme obtenu. »

M. Chassin va jusqu'à dire que même la hausse de 1625 $ proposée par le gouvernement précédent n'aurait pas eu d'effet significatif. Il évoque à ce sujet une étude qui démontre que la hausse proposée aurait eu un impact mineur, même si elle avait eu lieu de manière « soudaine et immédiate », en diminuant les inscriptions de 2,5 % au pire, soit un maximum de 7000 étudiants sur environ 280 000.

Dans le cas d'une hausse annoncée préalablement et étalée dans le temps, compensée par une bonification de l'aide financière aux études, rien ne confirme qu'elle aurait eu un impact négatif, estime l'économiste.

Youri Chassin juge que l'impact aurait même pu être positif, compte tenu de changements de comportement prévisibles et de la possible amélioration de l'enseignement universitaire.

À la question « faut-il moduler la hausse en fonction des programmes et des universités? », l'économiste répond que, contrairement aux autres universités en Amérique du Nord, toutes les universités québécoises sont tenues de demander des droits de scolarité identiques, et ce, pour toutes les disciplines. Il juge cette situation complètement inéquitable, « puisqu'on exige ainsi d'un étudiant en lettres de verser 40 % du coût de sa formation, alors que l'étudiant en médecine vétérinaire n'en assume que 6 % ». Il souligne en outre que dans une même discipline, les programmes offerts par différentes universités n'ont pas la même valeur.

L'économiste indique qu'il est intéressant de noter qu'aucune étude sérieuse ne soutient le modèle actuel de tarification et en conclut que des droits de scolarité équitables seraient modulés selon le programme et l'établissement d'enseignement.

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