L'initié dénonce le double discours de l'industrie du tabac

Catherine Kovacs fait le point

L'homme qui a levé le voile sur les pratiques de l'industrie du tabac dans les années 1990, Jeffrey Wigand, témoigne dans le cadre d'un double recours collectif intenté contre les entreprises du tabac Imperial Tobacco, JTI Mac Donald et Rothmans Benson & Hedges en Cour supérieure du Québec.

Il s'agit d'un témoin vedette au procès en recours collectif de 27 milliards de dollars contre ces grands cigarettiers. Il avait également témoigné, dans les années 1990, dans un procès opposant 46 États américains à des entreprises du tabac.

M. Wigand, qui a inspiré le film L'initié sorti en 1999, travaillait pour la société Brown & Williamson - fabricant des marques Pall Mall et Lucky Strike - lorsqu'il a révélé au début des années 90 que les compagnies ajoutaient des additifs chimiques dans le tabac pour accroître la dépendance à la nicotine.

Docteur en biochimie, M. Wigand est venu confier à la Cour supérieure, qui entend le recours collectif intenté au Québec, qu'il a fait parti du conseil d'administration de Brown and Williamson, une filiale de British American Tobacco, de 1989-1993. Il a précisé avoir constaté, dès 1989, le double discours de la société au sujet des effets de la nicotine sur les fumeurs.

Le discours public de l'entreprise niait que la nicotine crée une dépendance alors que le discours privé, interne à la compagnie, stipulait que tout le monde savait que la nicotine créait une dépendance et que le tabagisme causait des cancers du poumon et des maladies respiratoires comme l'emphysème et l'asthme.

Plusieurs rencontres de scientifiques de différentes filiales de British American Tobacco ont eu lieu, mais les recherches ont été abandonnées sur la base de ce deuxième discours. La société a justifié l'abandon de ces recherches en prétextant que tout le monde était au courant de ces effets néfastes. M. Wigand précise que les avocats des entreprises faisaient tout en leur pouvoir pour contrecarrer le discours des scientifiques sur les effets du tabagisme.

M. Wigand sera à la barre des témoins pour encore deux jours et demi.

Double recours collectif

Les entreprises Imperial Tobacco, JTI Mac Donald et Rothmans Benson & Hedges sont accusées d'avoir tout fait pour accroître la dépendance des fumeurs à la nicotine. On leur reproche aussi d'avoir sciemment dissimulé les risques de la consommation de tabac pour la santé.

La Cour a reconnu à l'historien américain Robert Proctor le titre de témoin expert à la fin du mois de novembre. Elle a également accepté de lui reconnaître ce titre dans le cadre du recours collectif, malgré les objections des fabricants.

Le tribunal s'est rendu aux arguments de la poursuite, qui a fait valoir qu'il était apte à être un témoin expert dans cette cause-ci. Détenteur d'un doctorat de l'Université Harvard, M. Proctor enseigne l'histoire des sciences à l'Université Stanford, en Californie. Il a témoigné à 30 procès en plus d'avoir écrit de nombreux articles sur le sujet.

cigarettes  Photo :  istock

Les deux recours collectifs distincts sont entendus en même temps. Le premier, touchant 90 000 fumeurs et ex-fumeurs québécois, concerne des gens qui ont développé des maladies à la suite de leur consommation de tabac, comme des cancers du poumon, du larynx et de la gorge, ou qui ont souffert d'emphysème.

Le deuxième recours collectif touche 1,8 million de personnes dépendantes au tabac au Québec.

Les deux recours collectifs ont été autorisés en 2005. Le juge de la Cour supérieure disait à l'époque que les trois compagnies n'ont jamais communiqué de façon directe toute l'information sur les risques et les dangers de la consommation du tabac et que l'attitude des fabricants était surprenante et contradictoire.

La preuve doit prendre environ un an, et la défense, tout autant. L'issue du procès ne sera donc pas connue avant la fin de 2013, à moins que les compagnies de tabac ne décident de régler le différend à l'amiable.

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