Droits de scolarité au Québec : un débat de société

Conflit étudiant : la «twittosphère» passée au crible

Marc-Antoine Ménard
Radio-Canada

Opinions instantanées, points de vue amplifiés, événements relayés et magnifiés : les réseaux sociaux continuent de marquer le plus long conflit étudiant de l'histoire du Québec. Est-il possible d'organiser cette galaxie de messages, de lui donner un sens?

C'est la tâche à laquelle s'est attelé l'analyste de recherche Olivier H. Beauchesne, qui a produit des graphiques montrant les principaux points de convergence des messages échangés sur Twitter et les événements qui y ont suscité le plus de réactions.


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Première constatation : contrairement aux tribunes des journaux ou aux sondages traditionnels, les contenus diffusés sur le réseau social Twitter sont plus polarisés et sont marqués par le profil de ses utilisateurs. Une observation qu'avait déjà faite M. Beauchesne dans son mémoire de maîtrise qui comparait la couverture de la commission Bouchard-Taylor par des blogues et des médias traditionnels.

Plus jeunes, les membres de la « twittosphère » ont naturellement tendance à refléter davantage le point de vue des étudiants, dans le cadre du présent conflit. Ils ont aussi des opinions plus tranchées, comme les blogueurs au cours du débat sur les accommodements culturels et religieux. « C'est comme un vox-pop incroyable », souligne M. Beauchesne, mais « le média voit vraiment juste une certaine partie du conflit, il ne voit pas les deux côtés ».

L'analyste de recherche a été étonné par l'impact de Twitter au cours des grandes manifestations. « C'est comme si les gens sur le terrain avaient des CB [NDLR : émetteurs-récepteurs portatifs] et étaient capables de communiquer entre eux, ce qui était un avantage de la police auparavant, qui est rendu un avantage pour les manifestants », explique M. Beauchesne.

Cette « mobilisation électronique » permettait au mouvement de se coordonner à haute vitesse. « Avant, il fallait que les leaders étudiants passent dans les médias, que ça passe dans les assemblées, que ça revienne dans les médias. La boucle de feedback était très longue, maintenant elle est instantanée », ajoute l'analyste.

Les événements majeurs, comme la grande manifestation du 22 mai ou l'adoption de la loi spéciale par le gouvernement du Québec, sont les sources des plus fortes poussées de fièvre de Twitter.

« C'est sûr que c'est un média de réaction. Je dirais que c'est comme une grosse page éditoriale. Il y a quelque chose qui se passe, les gens réagissent. Ça ne vient pas des médias sociaux pour aller dans les nouvelles, mais c'est le contraire, c'est une réaction. » — Olivier H. Beauchesne

Explication du graphique

Chaque point sur le graphique représente un message envoyé sur Twitter. Moins la distance entre les points est grande, plus le sujet dont ils traitent est semblable.

Lorsque des « amas » se forment autour d'un même sujet, leur couleur, passant de jaune à orange à rouge, reflète non seulement leur parenté de sujet, mais aussi de vocabulaire. Par exemple, les messages en espagnol sur les « manifestaciónes » sont très similaires, tandis que ceux parlant de la loi 78 utilisent des mots plus variés.

« On pourrait définir chaque tweet comme une certaine étoile qui a une force physique, c'est calculé un peu de la même manière. Si deux tweets ont une très grande "gravité" dans le même sujet, ils vont être proches », explique Olivier Beauchesne.

Les destinataires, amplificateurs du message

Les résultats des recherches d'Olivier Beauchesne montrent que parmi les destinataires les plus fréquents des messages envoyés sur Twitter pendant le conflit, on retrouve sans surprise le Service de police de la Ville de Montréal (le SPVM est très actif durant les manifestations), de grands médias ainsi que les principales fédérations étudiantes et leurs leaders.

On voit toutefois des noms comme ceux du chanteur et comédien Dan Bigras, du chroniqueur Richard Martineau, du président du Festival Juste pour rire, Gilbert Rozon, ou encore du fondateur de la Coalition des humoristes indignés, Daniel Thibault. Selon M. Beauchesne, le niveau d'activité, les positions arrêtées et le nombre de « retweets » de ces personnes - qui contribuent à propager le message - en font des interlocuteurs privilégiés.

« J'ai l'impression que les gens peuvent réagir beaucoup à ça. Ils vont dire : "Je ne suis pas d'accord avec toi @danbigras" », explique M. Beauchesne. « C'est un peu comme les journalistes, si on veut qu'une nouvelle passe, on a plus de chances en le disant à un journaliste qu'à notre oncle, parce qu'il a beaucoup plus de visibilité que notre oncle. En envoyant quelque chose à Dan Bigras, s'il trouve ça pertinent, il va l'envoyer à tous ses followers [abonnés], et il en a pas mal. »

« C'est d'utiliser les gens qui sont influents et à partir de là, c'est sûr que si le propos est pertinent, il va avoir une viralité, le propos va carrément contaminer les autres personnes. » — Olivier H. Beauchesne

La démarche

À l'aide d'un logiciel, l'analyste recense tous les messages envoyés sur Twitter à compter du début de la grève étudiante qui contenaient des mots-clés pertinents, par exemple #ggi (grève générale illimitée) ou #non1625 (opposition à la hausse des droits de scolarité de 1625 $ sur cinq ans).

De cet échantillon de 500 000 à 600 000 messages, il a retranché les doublons pour en arriver à un bassin de 300 000 à 400 000 « tweets ». Après avoir enlevé les mots superflus, un algorithme permet de classer les messages selon leur contenu, en évaluant leur ressemblance et identifiant les sujets revenant le plus souvent.

Rendu à un échantillon de 100 000 messages, une vérification de leur similarité est effectuée, afin de les regrouper. Par exemple, les messages traitant de la ministre Line Beauchamp, qu'ils concernent la grève ou sa démission, font partie d'un même ensemble.

Un article de Marc-Antoine Ménard, avec la collaboration de Sophie-Hélène Lebeuf
Suivre sur Twitter @mantmenard

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