Le vacarme de casseroles : des échos d'Amérique latine

Lili Boisvert
Radio-Canada
Des manifestants munis de leurs casseroles à Montréal, le 23 mai 2012. Des manifestants munis de leurs casseroles à Montréal, le 23 mai 2012.  Photo :  Radio-Canada

Les concerts de casseroles entendus dans plusieurs quartiers de Montréal depuis quelques jours en signe de protestation contre la loi spéciale 78 ravivent des souvenirs, parfois pénibles, à des Chiliens et des Argentins pour qui ce phénomène vécu dans leur pays natal porte le nom de « cacerolazo ».

Le son métallique des chaudrons dans la métropole québécoise rappelle « immédiatement » au journaliste d'origine argentine Nicolas Garcia le moment triste qu'il a vécu dans son pays lors de la crise économique de 2001.

Le boucan des casseroles lui remémore le discours du président Fernando de la Rua, le 1er décembre 2001, qui annonçait le gel des comptes bancaires. « On était presque tout le monde devant la télé, en même temps, à écouter ce monsieur qui nous racontait des choses tellement, tellement dérangeantes! » M. De la Rua avait sorti la tête par la fenêtre et il avait vu ses voisins et ses amis dans la rue, avec leurs casseroles. Il les avait rejoints, spontanément.

« C'était vraiment le chaos! » — Nicolas Garcia, journaliste d'origine argentine

L'Argentin qui vit présentement à Montréal se souvient aussi comment ce qui avait débuté, pacifiquement, avec seulement quelques chaudrons meurtris, a ensuite dégénéré en affrontements meurtriers entre les manifestants excédés par les politiques gouvernementales et les forces de sécurité à la Plaza de Mayo, à Buenos Aires, devant le siège du gouvernement. Les émeutes avaient fait des dizaines de morts et de blessés et avaient provoqué la chute du gouvernement.

Pour Cristina Garabito, professeure de 36 ans d'origine chilienne, le bruit des chaudrons martelés rappelle le danger qu'il y avait pour les jeunes adultes à se promener le soir dans les rues de Santiago et dans d'autres villes chiliennes, après 22 h, dans les années 1980. Un couvre-feu « invivable » qui interdisait les rassemblements de plus de quatre personnes était à l'époque en vigueur.

Sortir avec des casseroles pour faire du bruit, « c'était le seul moyen de protestation dans ce temps-là », se rappelle Cristina.

« Les casseroles, c'est un moyen de pression pour dire : c'est assez, on n'en peut plus! » — Cristina Garabito, professeure d'anglais d'origine chilienne

« J'étais très jeune, à l'époque, quand les casseroles ont commencé à sonner fort », dit-elle, se souvenant que le mouvement avait débuté en réaction à l'oppression du dictateur Pinochet ainsi qu'à la crise économique chilienne, dans les années 1980.

Vacarme sur la rue Mont-Royal, à Montréal, le 23 mai 2012 Vacarme sur la rue Mont-Royal, à Montréal, le 23 mai 2012  Photo :  Lili Boisvert

Le mouvement des casseroles, récupéré en ce moment au Chili en guise de soutien aux étudiants qui manifestent depuis un an pour un meilleur accès à l'éducation, « c'est une manière de protester sans se faire cogner », note-t-elle.

Le contexte est toutefois beaucoup plus brutal pour les étudiants chiliens que pour les Québécois, souligne José Del Pozo, professeur d'histoire à l'UQAM. Au Chili, « la police est beaucoup plus brutale que celle de Montréal ». Cependant, « malgré qu'on est en démocratie, les réflexes [de répression] sont toujours là », remarque-t-il.

Cacerolazo

En espagnol, « cacerola » signifie « casserole » et « azo » veut dire « coup ».

Des casseroles aussi sous Allende

José Del Pozo dit qu'en fait, les cacerolazos ont commencé dès les années 1970, au Chili, pour protester contre le gouvernement socialiste de Salvador Allende, à cause de la situation économique difficile, de l'inflation et des pénuries de biens essentiels.

Le thème des cacerolazos a été récupéré dans le discours de l'opposition à Allende, explique le professeur. L'opposition disait que les femmes protestaient parce que leurs casseroles étaient vides. « C'était une stratégie de l'opposition pour mobiliser des groupes non politiques. Ça a servi de stratégie pour préparer le terrain pour le coup d'État, finalement, parce qu'on montrait que c'était la population qui ne voulait plus d'Allende. »

Lorsqu'Augusto Pinochet a établi sa dictature, en 1974, « au début, les gens avaient peur », dit M. Del Pozo. Les casseroles se sont donc tues un temps. Le phénomène a repris dans les années 1980, « et c'est devenu vraiment massif à partir de 1983 ».

« J'étais au Chili dans ces années-là et c'était drôle de voir que les mêmes gens qui avaient fait du bruit avec les casseroles contre Allende, cette fois-ci, se retournaient contre Pinochet. » — José Del Pozo, professeur d'histoire à l'UQAM

Depuis, chaque fois qu'il y a un mécontentement social, que ce soit contre un gouvernement ou contre un problème ponctuel, les Chiliens sortent leurs casseroles, de manière spontanée « comme à l'époque, il n'y avait pas Facebook », plaisante le professeur d'histoire. Et le mouvement s'observerait aussi dans d'autres pays d'Amérique latine, notamment en Bolivie ou en Uruguay.

À Montréal, mercredi soir, lorsqu'elle a entendu quelques claquements de chaudrons dans les rues du Plateau-Mont-Royal, Cristina Garabito ne croyait pas que le phénomène allait prendre de l'ampleur, parce qu'il s'agissait d'une coutume « trop locale », selon elle. « Mais ça a vraiment pogné », s'est-elle étonnée, se joignant au mouvement.

« La quantité de bruit qu'on peut entendre, ça laisse les gens savoir à peu près c'est quoi l'appui contre le gouvernement », croit la Chilienne. « On est plus que ce qu'on pense », conclut-elle.

Le tintamarre acadien

Plus près de nous, au Canada, les Acadiens font chaque année, le 15 août, leur grand tintamarre. Ce charivari acadien célèbre la survie d'un peuple que les Britanniques ont tenté de décimer avec la déportation de 1755 à 1762.

Depuis lundi soir, des centaines de résidents de plusieurs quartiers de Montréal dénoncent la loi 78 en frappant sur des casseroles sur le pas de leur maison.

Un groupe sur Facebook invite la population à se munir d'accessoires de cuisine, tous les soirs, à 20 h, et à « taper dessus avec toute la rage » que la loi 78 leur inspire.

Un texte de Lili Boisvert