Wassyla Tamzali : vibrant plaidoyer pour la laïcité

Anne-Marie Lecomte
Radio-Canada


Wassyla Tamzali, auteure, avocate et féministe algérienne Wassyla Tamzali, auteure, avocate et féministe algérienne  Photo :  Luc Lavigne
« Le combat que vous menez ici pour la laïcité m'intéresse beaucoup. Car l'Europe, la France et le Canada aussi, peut-être, sont en ce moment des laboratoires pour l'islam modéré. Or l'islam modéré, ça n'existe pas » — L'avocate algérienne Wassyla Tamzali, de passage au Québec cette semaine

L'auteure Wassyla Tamzali est une avocate féministe qui a dirigé pendant 20 ans le programme sur la condition des femmes à l'UNESCO. Elle était de passage au Québec dans la semaine du 18 octobre, et elle ne mâche pas ses mots. Devant plus de 200 personnes réunies mercredi à l'Université de Montréal pour une conférence intitulée « Laïcité et droits des femmes », cette grande dame à la chevelure argentée et au regard soutenu a multiplié les mises en garde vis-à-vis du port du niqab dans l'espace public et autres accommodements raisonnables.

Wassyla Tamzali, sur la peur du niqab

Elle n'est pas islamophobe. Wassyla Tamzali est née dans une famille musulmane en 1941, dans l'Algérie coloniale. Une famille de marchands et d'industriels prospères aux lointaines origines ottomanes. Elle est la fille aînée d'un Algérien éduqué et d'une Espagnole, et la petite-fille d'une aïeule respectée qui se voilait de blanc pour ne pas être vue et reconnue dans la rue. Le voile, c'était la tradition. Mais cette même grand-mère refusera que ses filles et ses petites-filles se voilent. Aussi, Wassyla Tamzali est-elle renversée et alarmée de constater que, dans son Algérie natale, aujourd'hui, « 65 % des femmes et 57 % des adolescentes sont voilées ».

Wassyla Tamzali explique que le voile fait partie de son histoire.

Pour Wassyla Tamzali, la laïcité « est une nécessité absolue » pour assurer et préserver la cohésion sociale de toute société, même canadienne.

Au Québec, elle est l'invitée de la Coalition Laïcité Québec. Quelques-uns des esprits fondateurs de ce groupe présentaient mardi dernier, à l'Assemblée nationale, leur position sur le projet de loi 94. Une loi qui, si elle est adoptée, définira les balises qui encadreront les accommodements raisonnables dans l'administration publique et certains établissements. Les audiences et la consultation publique sur ce projet de loi se poursuivaient cette semaine à Québec.

Rappelons que le projet de loi 94 a été élaboré dans la foulée de la controverse qui a entouré le port du niqab par deux femmes qui fréquentaient des classes de francisation, dans la grande région de Montréal.

Le plus récent essai de Wassyla Tamzali s'intitule « Une femme en colère : Lettre d'Alger aux Européens désabusés ». Le plus récent essai de Wassyla Tamzali s'intitule « Une femme en colère : Lettre d'Alger aux Européens désabusés ».

Wassyla Tamzali est inquiète de ce qui se passe au Québec. « La liberté de religion n'existe pas, tranche-t-elle. Ce qui existe, c'est le privilège d'exercer sa religion dans les pays démocratiques. » Un privilège qui doit se vivre dans la sphère privée, selon elle.

Pourquoi devrait-on interdire le voile, selon Wassyla Tamzali

Devant le concept de laïcité ouverte, qui stipule qu'un membre de la Gendarmerie royale du Canada peut porter son kirpan, par exemple, l'avocate algérienne ouvre des yeux ronds d'incrédulité. L'idée qu'on puisse séparer la personne et ses croyances des fonctions qu'elle occupe lui paraît invraisemblable. Dans ce contexte, « est-ce qu'un juge peut arborer un hijab? Je suis sidérée », a-t-elle lancé à l'auditoire réuni pour l'entendre à l'Université de Montréal.

Wassyla Tamzali avoue qu'elle a peur. Pas des islamistes, « qui se sont installés en Europe à la faveur de la démocratie, de la laïcité et du multiculturalisme, alors qu'ils ne sont ni démocrates, ni laïques, ni multiculturels », affirme-t-elle. Elle a peur du racisme qui est en train de sourdre contre les musulmans et « les Arabes ».

Wassyla Tamzali milite avant tout pour le respect des droits des femmes, mais elle s'oppose au port du voile. Wassyla Tamzali milite avant tout pour le respect des droits des femmes, mais elle s'oppose au port du voile.  Photo :  Luc Lavigne

Pour elle, le respect des différences est la pire façon de souligner au crayon gras lesdites différences. Elle affirme qu'il s'agit d'un piège qui se referme sur la cohésion sociale. « Et vous n'êtes pas armés pour faire face à ça », dit-elle sans ambages à ses interlocuteurs québécois.

Où sont les féministes?

Wassyla Tamzali se scandalise des « atermoiements » des féministes canadiennes, lorsqu'il s'agit de se positionner vis-à-vis des femmes qui revêtent le voile intégral. Ces féministes canadiennes qu'elle avait eu tant de plaisir à côtoyer du temps qu'elle les invitait à l'UNESCO et qui poussaient les hauts cris du fait qu'on ne féminisait pas les termes dans les documents officiels. « Elles mettaient des "e" à professeur, à écrivain; je leur disais que ça ne passerait pas au service de correction de l'UNESCO, mais elles n'en démordaient pas! »

Ces féministes venues du Québec avaient un « ton de liberté » rafraîchissant pour leurs consoeurs européennes et maghrébines, se souvient l'avocate féministe algérienne : « Elles menaient un combat. Et maintenant, pour le niqab, elles ne mènent plus de combat? », s'insurge Wassyla Tamzali.

Quant aux femmes qui disent se voiler par choix, Wassyla Tamzali rejette tous leurs arguments. L'idée que ces femmes respectent une tradition, évoquée par le prophète dans le Coran, la met en émoi. « J'en ai assez de me battre contre des bouts de chiffon. J'en ai assez d'interpréter le Coran. Le Coran est un livre ouvert qui dit tout et son contraire. Et je peux vous répondre très longuement sur le contraire. Mais je ne le ferai pas, parce que ça suffit. »

Wassyla Tamzali soutient ne pas avoir peur des mots « morale » et « patriarcat ».

Selon Wassyla Tamzali, exercer sa religion dans une société laïque doit être réservé à la sphère privée.

Cette femme née en 1941 insiste pour dire qu'en 2010, elle ne jouera pas le jeu d'interpréter les religions et les mythes pour avoir « un jugement moral » sur la condition des femmes. Selon elle, on ne remet pas les radicaux religieux à leur place par souci de paix sociale. « Cette paix sociale là se fait sur le dos des femmes », dénonce-t-elle.

Enfin, que répondre à une femme montréalaise qui dit porter le niqab par soumission à Dieu? « Oui! Sauf que le dieu est dans son lit le soir, raille-t-elle. C'est ça le problème! »



Wassyla Tamzali était de passage à Ottawa, à Montréal et à Québec dans la semaine du 18 octobre 2010. En 2009, elle publiait : Une femme en colère : Lettre d'Alger aux Européens désabusés, chez Gallimard. Son plus récent livre, Burqa? porte sur son opposition au port du voile.

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