Québec: le suffrage féminin souffle 70 bougies

Journaliste: Sophie-Hélène Lebeuf

« Peut-on parler de suffrage universel quand toute une moitié de la société est privée de son droit de vote? » — Idola St-Jean, « L'aristocratie des sexes », Le monde ouvrier, 1928

Détermination, audace, patience. Voilà les armes utilisées par une poignée de pionnières qui, pendant trois décennies, ont lutté pour que les Québécoises puissent voter. Dernière province canadienne à le faire, le Québec a finalement autorisé le suffrage féminin en 1940, 22 ans après le Canada.

Cette avancée démocratique, on la doit surtout aux Marie Gérin-Lajoie, Thérèse Casgrain et Idola Saint-Jean qui, en tenant tête à leurs nombreux détracteurs, ont ultimement triomphé des résistances de la société.

L'Acte constitutionnel de 1791 accorde le droit de vote aux « personnes » possédant des biens d'une certaine valeur, mais peu de femmes s'en prévalent. En 1843, une loi du Canada-Uni vient le leur enlever.

Au Québec, la lutte pour le droit de vote des femmes sera essentiellement menée par des Montréalaises issues de la bourgeoisie. Les premières batailles seront surtout livrées par des anglophones.

En 1907, un premier organisme francophone féministe fait son apparition : la Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, créée avec l'accord du clergé. À ses débuts, le féminisme canadien-français passe par la religion... et les bonnes oeuvres.

« Marie Gérin-Lajoie. Crédit: BAnQ, Centre d'archives de MontréalNous étions un tel objet de scandale, en certains milieux, que sans la sympathie que nous témoignait l'évêque et quelques membres du clergé, nous aurions été mises au ban de la société.

 » — Marie Gérin-Lajoie

La campagne pour le droit de vote s'intensifie à partir des années 1910, au fédéral et au provincial, notamment à travers la Montreal Suffrage Association.

Si les militantes féministes francophones dénoncent les injustices dont les femmes sont victimes , elles souhaitent aussi et, dans certains cas surtout, « de meilleurs droits pour jouer leur rôle de mère et de femme », observe l'historienne Micheline Dumont dans son livre Le féminisme québécois raconté à Camille. « Cette idée se trouve à la base de leur action, bien plus que l'idéal de l'égalité entre les hommes et les femmes. »

« Idola Saint-Jean. Crédit: Bibliothèque et Archives Canada/C-68508Pourquoi, je vous le demande, Messieurs, n'apporterions-nous pas nos qualités d'éducatrices quand se discute une loi sur nos écoles? Pourquoi les mères n'auraient-elles pas le droit de donner un vote quand la Chambre étudie une loi concernant le bien-être de l'enfant, de la famille, etc.? Ne sont-ce pas là des problèmes que la femme comprendra toujours mieux que l'homme? » — Idola St-Jean, dans un discours radiodiffusé à la veille du vote de février 1931

Pour sensibiliser la population à leur cause, elles expriment leurs revendications dans les journaux, dans des livres, et à partir des années 30, dans des émissions de radio. Elles distribuent aussi des dépliants, prononcent des conférences, organisent des assemblées publiques et se transforment en femmes-sandwiches dans les rues de Montréal et de Québec.

Leur démarche se transporte aussi dans l'arène politique. En 1922, sous l'initiative d'Idola Saint-Jean, anglophones et francophones unissent leurs forces dans le nouveau Comité du suffrage provincial. La même année, une délégation de 400 ou 500 femmes se rend à Québec pour convaincre le gouvernement de faire adopter une loi en ce sens.

Thérèse Casgrain décrit les luttes pour le droit de vote des femmes à l'émission Premier plan (1963).

On y trouve des figures de proue du mouvement féministe, comme Marie Gérin-Lajoie, Idola Saint-Jean, Thérèse Casgrain ainsi que Carrie Derick, la docteure Grace Ritchie-England et Lady Julia Drummond.

À la fin des années 1920, le Comité du suffrage se scinde : Idola Saint-Jean fonde l'Alliance canadienne pour le vote des femmes du Québec, jugeant que le comité regroupe principalement des femmes de la bourgeoisie; Thérèse Casgrain se retrouve pour sa part à la tête de la Ligue des droits de la femme. Les deux organismes travailleront toutefois en collaboration.

Dès 1927, leur périple à l'Assemblée nationale devient annuel. Parallèlement, pendant 13 ans, elles convainquent un député favorable à leur cause de présenter un projet de loi accordant le droit de vote aux femmes. Chaque année, les élus y opposent une fin de non-recevoir.

La stratégie plus radicale des Anglo-Saxonnes

Si, au Québec, le combat est mené dans le cadre politique et parlementaire, ailleurs, il s'accompagne de gestes éclatants. Aux États-Unis, par exemple, certaines manifestations réunissent des milliers d'Américaines. Entre 1917 et 1919, un groupe de femmes, les Silent Sentinels, proteste quotidiennement devant la Maison-Blanche.

Devant l'échec des discussions avec les parlementaires, les Britanniques les plus radicales, menées notamment par Emmeline Pankhust, vont plus loin. Certaines incendient des Églises ou s'enchaînent aux grilles de monuments comme le Buckingham Palace, ce qui leur vaut un séjour en prison. Certaines y feront la grève de la faim. Une militante, Emily Wilding, ira jusqu'à se suicider en se jetant sous des chevaux lors d'une course, à Derby.

Envers et contre tous (et toutes)

Des adversaires, les suffragistes en trouvent plusieurs sur leur chemin. La place de la femme est au foyer, arguent-ils en substance, et lui permettre de voter la détournerait de son rôle d'épouse et de mère. L'Église, alors très influente, fait partie de ceux qui sonnent la charge.

« Le féminisme est un mouvement pervers, qui menace les bases de la famille et de la société. » — Mgr Louis-Adolphe Paquet, doyen de la faculté de théologie de l'Université Laval

Le nationaliste et fondateur du Devoir, Henri-Bourassa, que l'historienne Micheline Dumont décrit comme le « premier grand ténor de l'antiféminisme », renchérit en dénonçant « l'introduction du féminisme sous sa forme la plus nocive; la femme-électeur qui engendrera bientôt [...] la femme-homme, le monstre hybride et répugnant qui tuera la femme-mère et la femme-femme ».

Plus encore, à une époque où la société s'articule autour d'un nationalisme religieux, le droit de vote des femmes est perçu comme une menace à la culture canadienne-française et catholique. Henri Bourassa en rajoute.

« Henri Bourassa. Crédit: Archives nationales du Canada (C-009092)C'est la famille chrétienne, formée par la femme chrétienne, qui a sauvé le Canada français. Sa déchéance marquerait celle de notre civilisation et de notre ordre social, préservés au prix de tant de sacrifices. Ne gaspillons pas l'héritage des ancêtres. » — Henri Bourassa, 1925

L'élite politique résiste elle aussi. De Lomer Gouin à Maurice Duplessis, en passant par Louis-Alexandre Taschereau, les premiers ministres du début du siècle, tout comme la majeure partie des élus, rejettent tous les projets de loi successifs qui proposent d'étendre le droit de vote aux femmes.

« Louis-Alexandre Taschereau. Rodolphe Carrière / Bibliothèque et Archives Canada / PA-074624Si jamais les femmes du Québec obtiennent le droit de vote, ce n'est pas moi qui le leur aurais donné! » — Louis-Alexandre Taschereau, premier ministre de 1920 à 1936, cité par Thérèse Casgrain

Alors que les droits civiques et politiques des femmes restent à conquérir, les juristes prônent eux aussi le statu quo. À leurs yeux, le suffrage féminin est incompatible avec le Code civil, qui postule l'incapacité juridique des femmes mariées.

Les journaux n'embrassent pas davantage la cause des militantes, à l'exception du Montreal Herald. Les citoyens et même les citoyennes, attachées à leur rôle traditionnel, s'y opposent également dans de larges proportions.

Dans une pétition déposée à l'Assemblée nationale en 1922, certaines parmi elles dénoncent « un genre d'action qui s'harmonise mal avec la condition de notre sexe et les devoirs du foyer ». Elles brandissent en outre la menace de « la division dans les familles ».

« Des ménages se sont brouillés parce que telles femmes ne savaient pas adopter les opinions politiques de leurs maris. » — Extrait de la pétition antisuffragiste de 1922

En région, les Cercles des fermières, créés par le ministère de l'Agriculture en 1915, adoptent eux aussi des positions conservatrices et clament haut et fort leur opposition aux revendications féministes.

« Si comme moi vous aviez une nombreuse famille, vous comprendriez qu'il reste bien peu de temps pour faire du féminisme! » — Lettre d'une antisuffragiste adressée à Marie Gérin-Lajoie (26 février 1922)

Le fruit est mûr

Il faut attendre 1938 pour que Thérèse Casgrain opte pour une autre stratégie. Alors vice-présidente du Club des femmes libérales, elle convainc le chef de l'opposition officielle, Adélard Godbout, d'inviter une quarantaine de femmes au congrès de la formation. En retour, elles s'engagent à oeuvrer pour faire élire le parti aux élections de 1939. Au congrès, elles réussissent à faire du vote des femmes une promesse électorale.

Chose promise, chose due. Lorsque les libéraux chassent l'Union nationale du pouvoir, le projet de loi 18, permettant aux Québécoises de voter mais aussi de se faire élire, est adopté le 25 avril 1940 et promulgué le soir même, après des décennies de lutte. Elles voteront pour la première fois le 8 août 1944.

« Thérèse Casgrain. Crédit: Bibliothèque et Archives Canada/PA-178170Notre véritable travail ne fait que commencer. Le vote est un moyen et pas une fin. » » — Thérèse Casgrain, peu après l'obtention du droit de vote (extrait de sa biographie Une femme chez les hommes)
Références: Le féminisme québécois raconté à Camille, Micheline Dumont, Éditions du remue-ménage, 2008; Bibliothèque et Archives nationales Québec, Bibliothèque et Archives Canada, Fondation Thérèse F. Casgrain, Bilan du siècle (Université de Sherbrooke) et Fédération des femmes du Québec et L'Encyclopédie canadienne

Crédits photographiques :
Bandeau: Bibliothèque et Achives nationales Québec, Centre d'archives de Montréal, Fonds Fédération nationale Saint-Jean-Baptiste, P120
Marie Gérin-Lajoie: Bibliothèque et Achives nationales Québec, Centre d'archives de Montréal, Collection Institut Notre-Dame du Bon-Conseil de Montréal, P783, S2, SS9. Photographe: Larose
Idola Saint-Jean : Garcia Studio / Bibliothèque et Archives Canada / C-68508
Henri Bourassa : Bibliothèque et Archives Canada / C-009092
Louis-Alexandre Taschereau : Rodolphe Carrière / Bibliothèque et Archives Canada / PA-074624
Thérèse Casgrain : Yousuf Karsh / Bibliothèque et Archives Canada / PA-178177

En complément

Ailleurs sur le web Radio-Canada n'est aucunement responsable du contenu des sites externes.

Info en continu