Comment encadrer les chiens dangereux?

Deux chiens la gueule ouverte Deux chiens la gueule ouverte  Photo :  MICHAL CIZEK/ Getty images

Chaque année en Amérique du Nord, des milliers de gens sont blessés, voire tués par des chiens. Pour protéger les populations de ces attaques, des villes et des pays tentent de mieux encadrer les chiens dangereux. Mais est-ce bien le chien ou plutôt le maître qui doit être ciblé? La science démontre que le problème est bien plus complexe.

Un texte de Bouchra OuatikTwitterCourriel à Découverte

Le Dr Martin Godbout est l'un des rares vétérinaires canadiens spécialisés en troubles de comportement et il traite régulièrement des chiens agressifs. Il explique qu'il faut distinguer entre deux types d'agressions chez les chiens : l'attaque de distancement et l'attaque de prédation. Ces deux types d'attaques ont des causes et des conséquences bien différentes.

L'attaque de distancement se produit lorsqu'un chien réagit à une situation qui le rend anxieux. Dans ces cas, le chien peut grogner, montrer les crocs et mordre, mais généralement sans percer la peau.

Par contre, dans le cas d'une attaque de prédation, l'agression peut être très violente. « Dans les attaques de prédation, c'est là où on va avoir des attaques qui sont souvent spectaculaires, explique-t-il. On parle de tuer une proie, donc vous comprenez qu'on n'aura pas dans ce cas-ci d'avertissement. » C'est dans ce genre d'attaque que le chien s'acharne sur la victime.

Plusieurs races de chiens ont un instinct de prédation envers d'autres animaux, mais lorsque le chien s'en prend à l'humain, il s'agit d'un comportement anormal. « Il y a plusieurs choses qui font qu'un chien peut éventuellement devenir agressif envers un humain. Un, ça peut avoir été conditionné, donc on peut lui avoir appris à faire ça. L'autre chose aussi, c'est qu'il y a des maladies mentales. Les chiens vont considérer une menace là où il n'y en a pas. »

Les vétérinaires peuvent traiter ce genre de pathologies par des thérapies comportementales, et parfois avec l'aide de médicaments pour diminuer la réactivité du chien.

Pour écouter le reportage diffusé à l'émission Découverte, cliquez ici.

L'influence du maître

Certains propriétaires souhaitent volontairement avoir un chien agressif, par exemple, pour se défendre. « Si on parle des chiens qui sont utilisés pour la garde, donc qui sont attachés à un garage ou à une niche à l'extérieur, le chien va se conditionner dans cette situation-là, explique le Dr Martin Godbout. Avec le temps, le chien réagira de plus en plus vite et de plus en plus fortement. »

« Si on a laissé un chien grogner, japper, aboyer, devenir réactif, devenir très inquiet, il ne faut pas se surprendre que le chien agresse quelqu'un, à un moment donné, lorsque sa laisse est cassée ou lorsqu'il est libre sur le terrain. » — Dr Martin Godbout, vétérinaire spécialisé en comportement

Julien Santerre, un éleveur de bulls terriers du Staffordshire - un type de pitbull - reçoit parfois des appels d'acheteurs qui veulent un chien agressif. « Je refuse catégoriquement, parce que les problèmes sont pratiquement inévitables avec ce type de personnes, dit-il. Si la personne s'achète un chien pour avoir un chien tough, qu'il va l'élever en tough, qu'il va le faire mordre ou qu'il va le faire dresser pour qu'il soit un mordeur, eh bien ça, c'est une cause. »

Une étude menée par des chercheurs canadiens et britanniques a trouvé un lien entre la personnalité d'un individu et le désir d'avoir un chien agressif. Ils ont observé que ceux qui avaient une personnalité plus névrotique avaient une préférence pour les chiens qu'ils considéraient comme agressifs.

Des propriétaires au casier judiciaire chargé étaient d'ailleurs en cause dans les attaques dont ont été victimes Vanessa Biron et Christiane Vadnais, au Québec.

Usines à chiots et éleveurs improvisés

Lorsqu'une race de chien devient populaire, il arrive que les troubles de comportement deviennent plus fréquents, comme l'explique le Dr Martin Godbout. « Si la demande est grande, plusieurs personnes vont se prétendre éleveurs. On se retrouve avec toutes sortes de chiens, toutes sortes d'individus et on peut avoir plus de cas problématiques. »

L'éleveur Julien Santerre déplore qu'au Québec les pitbulls soient souvent élevés dans de mauvaises conditions.

« Au Québec, on dit qu'on est la capitale des usines à chiots. Mais, les usines à chiots ne se soucient pas de la génétique. Ils peuvent aussi bien accoupler deux chiens agressifs ensemble ou deux chiens très peureux. Peu importe, finalement, ce que le chien aura comme tempérament. Si c'est la race qu'ils veulent vendre, ils vont les accoupler ensemble, sans aucun critère sélectif. » — Julien Santerre, éleveur de bulls terriers du Staffordshire

À l'inverse, lorsque les éleveurs prennent la situation en main, de tels problèmes peuvent disparaître, comme cela s'est produit avec le doberman. « Il avait une très mauvaise réputation dans les années 70, explique James Serpell, zoologiste à l'Université de Pennsylvanie. C'était un chien agressif qui mordait souvent. Mais il semble que le club canin a pris le problème au sérieux et s'est efforcé de réduire ce trait de comportement chez la race. »

Les règlements anti-pitbulls fonctionnent-ils?

Devant les tragédies impliquant des chiens agressifs, des centaines de villes et de pays à travers le monde ont décidé de bannir certaines races de chien, et principalement les pitbulls.

Cependant, très peu d'études ont mesuré si ces règlements avaient eu un effet. La chercheuse en santé publique Felicia Trembath, de l'Université d'Arizona, a consacré sa récente thèse de doctorat à cette question.

Elle n'a trouvé que cinq études solides sur le sujet : deux au Canada, une au Royaume-Uni et deux en Espagne. Trois de ces études ont conclu que ces mesures n'étaient pas efficaces pour protéger le public. Parmi celles-ci, une étude canadienne comparant 36 municipalités au pays a conclu la chose suivante : « Les municipalités avec ou sans loi ciblant les espèces particulières ne présentent pas de différences pour ce qui est des taux de morsures signalées. »

Une autre étude a été menée au Royaume-Uni, pays qui bannit depuis 1991 les pitbulls, les tosas inus, les dogues argentins et les filas brasileiros. L'étude conclut que cette législation ne protège pas le public, car le chien qui causait le plus de blessures avant l'entrée en vigueur de la loi était le berger allemand, responsable de 24 % des morsures.

Ontario : diminution des pitbulls, mais hausse des hospitalisations

En 2005, l'Ontario a banni les chiens de type pitbull sur son territoire. Une décision qu'a appuyée le chercheur en écologie animale Alan Beck, de l'Université Purdue. « Même si les données ne sont pas très bonnes et sont imprécises, lorsque vous regardez le nombre de décès, il semble y avoir un risque disproportionné avec les pitbulls. J'ai voulu en témoigner quand la loi ontarienne a été proposée », explique-t-il.

Selon lui, c'était la bonne mesure à prendre, car il estime qu'un trop grand nombre de pitbulls avaient des problèmes de comportement. Il ne prône toutefois pas l'extinction de ces races de chiens.

« Je crois que si nous pouvons créer de bons pitbulls, fiables, alors il ne sera pas nécessaire de les éliminer. Selon moi, l'objectif est d'avoir des animaux qui peuvent vivre en sécurité avec les humains, en milieu urbain. » — Alan Beck, chercheur en écologie animale, Université Purdue

Des données obtenues auprès de la Ville de Toronto montrent toutefois que, dans les quatre années précédant l'adoption de cette loi, les chiens de type pitbull et les bergers allemands étaient presque nez à nez pour le nombre de morsures. Depuis, la population de pitbulls ainsi que le nombre de morsures causées par ces chiens ont diminué de façon importante dans la métropole. 

Cependant, les hospitalisations pour morsures de chien ont augmenté de 40 % depuis 2005. Durant les trois années précédant l'adoption de cette loi, les hospitalisations avaient pourtant baissé de 12 %.

Résultats mitigés au Manitoba

Depuis 1970, au Manitoba, au moins huit enfants ont été tués par des chiens, majoritairement des huskys, des malamutes ou des bergers allemands, mais pas des pitbulls.

Cependant, plusieurs villes ont banni les pitbulls, en commençant par Winnipeg en 1990. Des chercheurs de l'Université du Manitoba ont analysé les hospitalisations pour morsures de chiens dans la province entre 1984 et 2006.

Dans les villes qui ont adopté de tels règlements, les auteurs soulignent qu'« aucune réduction importante n'a été observée après l'implémentation des règlements ». Les chercheurs ont cependant noté que le taux d'hospitalisations à Winnipeg a baissé relativement à Brandon, une ville qui n'a pas banni ces chiens. À l'échelle de la province, la diminution était de 18 %.

Les auteurs soulignent toutefois que les différences entre les villes comparées ont pu influer sur les résultats. Par exemple, la population de Winnipeg est 14 fois plus importante que celle de Brandon. Les auteurs indiquent aussi qu'il ne sont pas en mesure d'établir un lien de cause à effet entre les races bannies et la diminution des hospitalisations.

Dans une autre étude canadienne, des chercheurs mentionnent qu'en 1989, un an avant l'interdiction des pitbulls, les bergers allemands étaient responsables de trois fois plus de morsures que les pitbulls à Winnipeg.

Des mesures sévères en Espagne

En 2000, l'Espagne a choisi une approche particulière : aucune race de chien n'y est bannie, mais la loi encadre la possession d'une dizaine de races, dont les pitbulls.

Pour se procurer un de ces chiens, les futurs propriétaires doivent obtenir un certificat psychologique attestant qu'ils sont aptes à s'occuper d'un chien, ils doivent avoir un casier judiciaire vierge et museler leur animal en public.

Dans la région de la Catalogne, les hospitalisations ont chuté de 38 %. Mais dans la région voisine de l'Aragon, ces mesures n'ont eu aucun effet, car avant l'adoption de la loi, les chiens de type berger causaient presque 100 fois plus de blessures que les pitbulls.

À lire aussi :

À la lumière des résultats de son étude, la chercheuse Felicia Trembath, de l'Université d'Arizona, estime qu'il est trop tôt pour dire si l'interdiction des races est vraiment efficace.

Un faux sentiment de sécurité

Pour bien des experts, la décision de bannir des races de chien ne fait que déplacer le problème, car tous les gros chiens sont potentiellement dangereux. « En bannissant une race, on donne à la population un sentiment de fausse sécurité. En disant qu'une race est dangereuse et qu'on la retire, c'est comme si on disait que les autres ne sont pas dangereuses », dit le Dr Martin Godbout.

« Que ce soit un pitbull, un rottweiler, un doberman ou un golden retriever, donnez-nous quelques années et on peut créer des goldens retrievers d'attaque qui vont être aussi dangereux que les pitbulls. Donc, c'est là qu'il faut comprendre que ce n'est pas juste une question de race. » — Dr Martin Godbout, vétérinaire spécialisé en comportement animal

Le Dr Godbout considère qu'il faut agir à plusieurs niveaux pour protéger efficacement la population. « Il y a un travail qui doit être fait auprès des propriétaires, il y a un travail qui doit être fait auprès du secteur animalier, et il y a un travail qui doit être fait au niveau de la société, dit-il. Un chien demeure un chien. Un chien demeure un chien qui peut mordre et ça, il faut le comprendre. »

Info en continu