Le gaz de schiste contaminerait l'eau potable selon une étude américaine

Jean-Hugues Roy
Radio-Canada
Forage d'un puits de gaz de schiste aux États-Unis.  Photo :  PC/AP Photo/Ralph Wilson

Plus on est près d'un puits de gaz de schiste, plus les risques sont grands que la nappe phréatique soit contaminée par du gaz naturel.

Voilà la conclusion à laquelle sont arrivés des chercheurs de l'Université Duke, en Caroline du Nord. Leur étude, intitulée « Methane contamination of drinking water accompanying gas-well drilling and hydraulic fracturing », paraît lundi dans Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS).

Les chercheurs ont analysé la teneur en méthane (le gaz naturel est composé de méthane à plus de 80%) dans 60 puits d'eau potable en Pennsylvanie et dans l'État de New York. Ils ont séparé leur échantillon en deux : 34 puits situés à une distance supérieure à un kilomètre d'un site d'extraction de gaz de schiste et 26 puits situés plus près, dans un rayon de moins d'un kilomètre.

Dans le premier groupe, la teneur moyenne en méthane dans l'eau était de 1,1 milligramme par litre (mg/l). Dans le second, cette teneur moyenne grimpait à 19,2 mg/l.

« Nous avons été étonnés d'obtenir des valeurs aussi élevées. » — Robert B. Jackson, professeur de biologie à l'Université Duke, et un des quatre auteurs de l'étude

« Nous avons trouvé une corrélation assez forte entre la proximité d'un puits de gaz et la concentration de méthane dans l'eau potable », a-t-il ajouté en entrevue par Skype à son bureau de Durham, en Caroline du Nord.

En plus de mesurer la concentration de méthane, M. Jackson et ses collègues ont également analysé le gaz pour en déterminer la provenance. En effet, lorsqu'on mesure les isotopes de carbone-13 et de deutérium présents dans le gaz, il est possible de dire si le gaz est biogénique ou thermogénique. La différence entre les deux est importante, et le gaz de schiste est toujours thermogénique.

Selon l'étude de l'Université Duke, le gaz retrouvé dans les échantillons d'eau potable avait les caractéristiques isotopiques du gaz thermogénique. Les chercheurs ont également pu comparer le gaz retrouvé dans l'eau avec du gaz extrait par certaines entreprises dans les régions étudiées. « Leur géochimie gazeuse correspondait », lit-on dans l'étude.

Les chercheurs indiquent qu'ils ont également fait l'analyse d'autres contaminants dans l'eau potable. Ils précisent qu'ils n'ont trouvé aucune indication qu'elle a été contaminée par les eaux de fracturation ou encore par des saumures (eaux salines naturellement présentes en profondeur). « Ça, c'est quand même une bonne nouvelle pour les gens qui habitent près des puits de gaz de schiste », a indiqué Robert Jackson.

Un problème de fuites

Comment le méthane s'est-il retrouvé dans l'eau potable? L'industrie a toujours maintenu que la contamination des nappes phréatiques était impossible puisqu'un kilomètre de roche les sépare des shales qu'elle fracture.

Les chercheurs avancent trois hypothèses. La première: que des saumures riches en gaz aient migré à travers la roche jusqu'à la nappe. La seconde: que la fracturation hydraulique ait provoqué d'autres fissures dans la roche pour faciliter le passage du gaz. La troisième: que le gaz ait migré par des fuites dans le coffrage de ciment des puits de gaz de shale.

Selon les chercheurs, les deux premières hypothèses sont improbables. « L'explication la plus probable pour ce que nous avons découvert est la présence de fuites dans les coffrages des puits de gaz », indique Robert Jackson.

Qu'en déduire pour le Québec?

« Cette étude-là confirme que les autres études qu'on avait sur le phénomène étaient parfaitement fondées », dit André Bélisle, président de l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique. « Il faut tout arrêter, on a assez d'éléments pour ne pas se lancer les yeux fermés là-dedans », plaide-t-il pour réitérer sa demande d'un moratoire complet sur l'exploration gazière.

Mais Michael Binnion, président de Questerre, une société gazière basée à Calgary qui a des intérêts dans les shales de l'Utica au Québec, plaide la prudence.

« Il faut faire très attention avant d'appliquer les résultats d'une étude américaine au contexte canadien. » — Michael Binnion

Dans la vallée du Saint-Laurent, du gaz thermogénique peut se retrouver dans l'eau potable de façon naturelle, explique-t-il, car une autre couche géologique riche en méthane, le shale de Lorraine, se trouve relativement près de la surface. « Il y a du méthane détectable dans plusieurs puits d'eau potable dans les basses terres du Québec, a dit M. Binnion en entrevue téléphonique, et dans certains cas, en quantités substantielles. »

Il ajoute que si des émissions de gaz ont été observées autour de 19 puits jusqu'à maintenant, au Québec, il n'y a que deux cas où il a été prouvé que des fuites dans les coffrages en sont responsables, ceux de Leclercville et de La Présentation.

Les impacts sur la santé

Des résidents de Saint-Denis-sur-le-Richelieu manifestent contre l'exploitation des gaz de schiste Des résidents de Saint-Denis-sur-le-Richelieu manifestent contre l'exploitation des gaz de schiste

Le méthane n'est pas toxique. Cependant, le gouvernement américain intervient dans les cas où le taux de méthane dissous dans l'eau potable se trouve entre 10 et 28 mg/l. Treize des puits analysés par les chercheurs se trouvaient dans cet intervalle ou au-delà.

« Nous avons trouvé de très fortes concentrations dans nos échantillons, dit M. Jackson. Et le méthane est dangereux à de fortes concentrations; il peut provoquer des étourdissements, de l'asphyxie, sans compter le danger d'explosions. » Lorsque du méthane s'accumule dans une pièce fermée, il est en effet possible qu'une étincelle provoque une explosion si la concentration dans l'air se trouve entre 5% et 15%.

Mais les effets à long terme du méthane sur la santé humaine sont peu connus. « J'ai été surpris de constater qu'il n'y a aucune étude médicale sur les effets à long terme du méthane à de faibles concentrations, a indiqué Robert Jackson. Nous n'avons trouvé aucune étude revue par les pairs qui a examiné ce qui arrive à long terme lorsqu'on respire ou ingère régulièrement du méthane. »

Il conseille à tous les gouvernements d'analyser l'eau potable des citoyens avant que l'industrie du gaz de schiste ne commence ses travaux afin de pouvoir faire des études comparatives par la suite.

C'est également une recommandation de l'AQLPA (Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique).

Le 5 mai dernier, le ministère de l'Environnement, du Développement durable et des Parcs du Québec (MDDEP) a rendu publics deux règlements pour resserrer les contrôles sur l'industrie gazière. L'un de ces règlements prévoit justement que l'industrie devra s'assurer de la « connaissance [de] la surveillance des eaux de surface et souterraines dans un périmètre d'un kilomètre du forage ou des travaux de fracturation ».

L'industrie, de son côté, affirme qu'elle connaît déjà la qualité de l'eau des régions où elle s'est implantée. Questerre, par exemple, a testé les puits d'eau potable dans un rayon d'un kilomètre des quatre ou cinq sites de forage qu'elle a implantés jusqu'ici, dit Michael Binnion. « C'est pour la protection des agriculteurs, mais également pour notre propre protection, dit-il. Nous déterminons les niveaux de méthane et d'autres contaminants pour montrer que nous n'avons aucun impact. Et si nous en avons un, cela servira à compenser adéquatement les agriculteurs. »

Michael Binnion a refusé de rendre publics les résultats de ces analyses pour des raisons de vie privée : les propriétaires concernés pourraient voir la valeur de leur propriété baisser si son entreprise dévoilait que leur eau potable est de mauvaise qualité. »

Il dit néanmoins que son entreprise participera pleinement à l'évaluation environnementale stratégique (ÉES) que Québec a lancée en mars dernier. « Ce sera un processus gagnant-gagnant pour le public et pour l'industrie, dit M. Binnion. En autant qu'on se concentre sur les faits et sur la science, avec des gens compétents. »

Le président de l'AQLPA, André Bélisle, a cependant des doutes sur l'ÉES. « On sait que l'ÉES est sous l'autorité du ministère des Ressources naturelles et de la Faune, et on a un problème avec ça », dit-il. La consultation doit être faite publiquement et auprès d'experts indépendants, ajoute-t-il: « Il faut que tout soit fait publiquement pour s'assurer qu'on pose les bonnes questions. Et surtout qu'on obtienne les bonnes réponses. »

La mobilisation contre le gaz de schiste va reprendre cette semaine, au Québec, indique M. Bélisle. Une manifestation est notamment prévue le samedi 28 mai à La Présentation, près de Saint-Hyacinthe, là où la société Canbriam a un puits dont le gouvernement du Québec a forcé la fermeture en raison de fuites.

Recommandations des chercheurs de l'Université Duke

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