Le cabinet Trudeau à l'école des choix

Un des hôtels « les plus luxueux et légendaires » du pays presque vide. Un village de bord de mer isolé du Nouveau-Brunswick. Un premier ministre, ses trente ministres et une cinquantaine de conseillers stratégiques. Les médias invités, mais maintenus relativement à l'écart. La retraite du cabinet Trudeau qui prend son envol dimanche après-midi est plus qu'un coup de relations publiques. C'est un exercice quasi pédagogique.

Une chronique d'Emmanuelle LatraverseTwitterCourriel

Justin Trudeau et ses ministres sont à « l'école des choix efficaces ». Ils sont là pour apprendre comment gouverner à la hauteur de leurs ambitions.

« Entre l'idée et la réalité
   Entre la notion et l'acte
   Tombe l'ombre » — T.S. Eliot, cité dans « How to run a Government » de Michael Barber

Justin Trudeau a promis aux Canadiens un gouvernement ouvert, efficace; un gouvernement qui saura créer de la croissance économique au Canada, tout en contrant les inégalités sociales.

Il a promis un gouvernement qui saurait enfin réaliser une réconciliation concrète avec les peuples autochtones, leur redonner une place digne et active dans la société et l'économie d'aujourd'hui.

Il a promis de légaliser la marijuana de manière sécuritaire, de négocier un nouveau pacte sur la santé avec les provinces et ainsi répondre au problème du vieillissement de la population.

Il a promis une réforme du scrutin et un Sénat digne de respect. Il a promis un système d'immigration plus juste, l'intégration de milliers de réfugiés. C'est tout juste s'il n'a pas promis l'honneur et l'enthousiasme.

L'euphorie de la victoire passée, ses ministres enfin au fait de leurs dossiers, l'heure est venue de gouverner, de passer de la parole aux actes.

Avec sa majorité et ses voies ensoleillées vient l'obligation de résultat.

La « Deliverology » ou la science de la mise en œuvre

À l'heure des choix, qui s'annoncent difficiles, du ralentissement économique de plus en plus inquiétant, Justin Trudeau et ses ministres doivent prioriser, agir, gouverner.

La question demeure : comment s'assurer que l'immense machine gouvernementale ne soit pas un frein à la mise en oeuvre efficace des réformes promises, mais devienne un levier important et efficace?

C'est ici qu'entrent en scène Michael Barber et sa science du « deliverology », ou de la « livraisonlogie ». Ce n'est ni une secte ni une lubie ésotérique.

La « livraisonlogie » se veut l'art de livrer la marchandise en politique.

« Le processus de mise en oeuvre est important en politique, puisque la démocratie est menacée si les politiciens font des promesses à répétition sans réussir à les réaliser. » — Michael Barber, « How to run a government »

Michael Barber est devenu l'un des hauts fonctionnaires les plus influents en Grande-Bretagne lors du second mandat de Tony Blair et est depuis devenu un expert mondial dans l'art de « livrer la marchandise ».

Au fil des ans, il a développé tout un cadre pour enseigner aux gouvernements et ministres comment passer de la vision politique aux réformes concrètes. D'ailleurs, le titre de son livre dit tout : Comment diriger un gouvernement au bénéfice des citoyens et pour ne pas rendre les contribuables fous! (« How to Run a Government : So That Citizens Benefit and Taxpayers Don't Go Crazy »)

Il n'est pas surprenant que les conseillers de Justin Trudeau l'aient invité à modérer certaines des discussions lors de la retraite du cabinet à Saint Andrews. Gerald Butts, son conseiller principal, avait fait appel à ses services au début du gouvernement de Dalton McGuinty en Ontario.

Déjà certains de ses principes semblent avoir été mis en oeuvre.

Justin Trudeau s'est doté d'un « comité du cabinet chargé du programme gouvernemental et des résultats » dont la responsabilité est justement d'établir le programme du gouvernement et assurer le suivi des progrès tangibles dans les dossiers prioritaires.

Cette semaine, il a créé le poste de sous-secrétaire du Cabinet (Résultats et livraison) au sein du Conseil privé. Et ce nouveau haut fonctionnaire, qui sera justement responsable de s'assurer que les promesses électorales se traduiront en actions concrètes mises en oeuvre d'ici les prochaines élections, c'est Matthew Mendelsohn, un autre « ex » du gouvernement McGuinty, au sein duquel il a travaillé comme sous-ministre lors des grandes réformes. Disons qu'il est bien au fait de la « livraisonlogie ».

Les fondations sont jetées, il s'agit ici d'apprendre comment ériger le reste de la maison.

Gouverner au conseil des ministres

Le défi est d'autant plus important pour le gouvernement Trudeau que sa vision repose sur des changements complexes dans le mode d'opération du gouvernement. Non seulement la fonction publique doit-elle réapprendre à faire preuve d'initiative après le contrôle de la décennie Harper, mais les réformes envisagées sont souvent pluridisciplinaires.

Dès son assermentation, Justin Trudeau a donné le signal que toutes les décisions ne seraient plus prises au bureau du premier ministre. Les grandes décisions se prendront au conseil des ministres, la gouvernance par cabinet.

La mise en oeuvre des grandes priorités du gouvernement exige que plusieurs ministres travaillent de concert sur les mêmes dossiers. Des infrastructures à la subvention canadienne pour enfants, de l'innovation à l'éducation, des changements climatiques aux Autochtones, dans tous les cas, pour arriver à ses fins, le gouvernement sait qu'il devra aller au-delà des idées reçues qui animent la machine gouvernementale.

Le défi est d'autant plus imposant que plusieurs des ministres qui ont hérité des dossiers névralgiques du gouvernement sont des néophytes.

Comme le dit si bien Michael Barber dans son livre : se faire élire est bien plus facile que de gouverner à la hauteur de ses ambitions. C'est là tout le défi de Justin Trudeau et son jeune gouvernement.