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Le blogue de Jean-François Bélanger en Bosnie-Herzégovine

En 1995-1996, Jean-François Bélanger se rend à plusieurs reprises en Bosnie-Herzégovine pour rendre compte des derniers mois de la guerre. Il y recueille notamment le témoignage de survivants du massacre de Srebrenica.

Quinze ans plus tard, il y retourne pour dresser un portrait de la Bosnie d’aujourd’hui et couvrir les élections générales.

Qui est Jean-François Bélanger



Comment s'en sort la Bosnie, 15 ans après la fin de la guerre dans ce pays? Voici un reportage diffusé à Une heure sur terre le 8 octobre 2010

Petite parenthèse dans ce blogue sur la Bosnie : une incursion dans la Serbie de l'après-Milosevic.

BelgradeBelgrade


À première vue, l'engin ne paie pas de mine. Le vieux bulldozer (une chargeuse sur roues en fait) rouille doucement dans une carrière de la banlieue de Belgrade, abandonné de tous. De tous, sauf de Ljubisav Djokic, Joe pour les intimes, son propriétaire.

Joe et son bulldozer, en 2010Joe et son bulldozer, en 2010


Joe se désole de voir son « bager » bien aimé dans un tel état, répétant à qui veut l'entendre que l'engin ne mérite pas une fin si indigne. Eu égard à ses états de service, Joe considère que son bulldozer devrait être dans un musée.

De fait, comme sa cabine criblée de balles en témoigne, l'engin a connu le feu ennemi. Son principal fait d'armes s'est déroulé il y a 10 ans lorsque Ljubisav, écoeuré par plus de 10 années du règne autoritaire de Slobodan Milosevic, a décidé de se joindre à la manifestation organisée par les étudiants du pays pour dire sa façon de penser au dictateur serbe... Avec son bulldozer!

Avertis de son plan, les policiers passent chez lui et à son bureau pour tenter de l'intercepter. Trop tard. Joe est déjà sur la route avec, dans son sillage, une foule de plus en plus dense. Le bulldozer se garnit bientôt de banderoles et d'autocollants aux couleurs de la révolte étudiante : « Vreme Je » (le temps est venu) ou « Gotov Je » (il est fini, en parlant de Milosevic).

Le bulldozer de Joe lors d'un grand rassemblement contre Milosevic en octobre 2000Le bulldozer de Joe lors d'un grand rassemblement contre Milosevic en octobre 2000


Ljubisav a un objectif : le Parlement. Il est bien décidé à réclamer par la force que soit respectée la volonté populaire. Une dizaine de jours auparavant, le 24 septembre 2000, les Serbes ont voté massivement pour la DOS, une coalition de partis d'opposition, mais le président Milosevic refuse de reconnaître la défaite, affirmant qu'un deuxième tour de scrutin est nécessaire pour déterminer un vainqueur.

Être libre ou mourir

Les jeunes activistes pro-opposition de l'association « Otpor » (Résistance) convoquent un grand rassemblement devant le Parlement le 5 octobre 2000. Branko Illic s'en souvient comme si c'était hier. « Le 5 octobre, c'était mon anniversaire. Le 4 au soir, je me suis dit : "Demain, soit nous allons être libres, soit je vais mourir." »

Branko avait alors 20 ans et était l'un des principaux meneurs de la rébellion, passant ses nuits à peindre des graffitis au pochoir sur les murs de la capitale, Belgrade; accumulant les arrestations et interrogatoires, souvent musclés, de la police serbe.

Branko Illic en 2000Branko Illic en 2000


Le 5 octobre, une foule de plusieurs centaines de milliers de citoyens en colère converge vers le Parlement. Arrivés sur place, les manifestants sont repoussés à coups de gaz lacrymogène par la police. Impossible d'approcher le Parlement, impossible d'y entrer. Les portes et fenêtres du rez-de-chaussée sont barricadées.

Ljubisav a alors une idée. Il demande à des étudiants de monter dans sa pelle mécanique et leur offre un « lift » jusqu'aux fenêtres du deuxième étage. Les jeunes manifestants y entrent et vont ouvrir la porte centrale au reste du groupe. Le Parlement est rapidement envahi, saccagé, incendié.

Joe se rend compte qu'il risque gros. Facilement identifiable au volant de son bulldozer, il sera arrêté, peut-être même tué, si la révolution échoue. Il entreprend donc de se rendre à la RTS, la télévision nationale, organe officiel de propagande, principal instrument de pouvoir de Slobodan Milosevic. « Le Parlement n'est rien, le vrai lieu de pouvoir c'est la RTS. Si Hitler avait eu la RTS, il serait encore au pouvoir en Allemagne », explique aujourd'hui Ljubisav, avec un brin d'ironie.

Bravant les tirs à balles réelles de la police, il fonce vers le bâtiment de la télé et défonce la devanture, aussitôt suivi par une foule de jeunes armés de cocktails Molotov. L'assaut ne dure pas très longtemps. Les policiers battent en retraite, la télé capitule, se rebaptise immédiatement « Novi RTS » (Nouvelle RTS) et prend le parti de l'opposition.

C'en est fini du règne de Slobodan Milosevic, qui démissionnera finalement deux jours plus tard, lâché par tous.

Espoirs déçus

Au moment où le pays souligne le 10e anniversaire de ce soulèvement, ni Ljubisav ni Branko n'ont le coeur à la fête. Le mouvement Otpor a erré sans véritable but clair après la chute du dictateur, puis s'est désagrégé, beaucoup de ses membres se joignant au nouveau gouvernement.

Branko, lui, n'a pas voulu rentrer dans le rang. Éternel résistant, il en a longtemps voulu à ses anciens camarades de lutte d'avoir abandonné le combat. « Nous avions fait tomber un dictateur, mais j'avais l'impression que beaucoup restaient à faire », explique-t-il aujourd'hui.

« De fait, confirme l'économiste Nikola Jovanovic, la Serbie a raté beaucoup de rendez-vous depuis. » L'économie ne marche pas, les gens sont déçus et l'adhésion à l'Europe n'est pas pour demain.

« La déception des Serbes est à la hauteur des espoirs qu'ils avaient fondés dans l'après-Milosevic », renchérit Miljenko Dereta, ancien opposant et membre toujours très actif de la société civile de Belgrade. L'homme sourit en repensant à ce qu'il qualifie aujourd'hui de naïveté politique.

Miljenko Dereta, ancien opposant au régime MilosevicMiljenko Dereta


Branko porte aussi un regard attendri, mais ironique, sur son engagement d'alors : « Je ne me souvenais pas à quel point nous étions inconscients », confie-t-il. Le jeune militant d'Otpor a aujourd'hui 30 ans et est chanteur dans un groupe de musique punk, Anima Lee. « Du punk ensoleillé », précise-t-il avec un sourire.

Branko Illic en 2010Branko Illic en 2010


Si Branko est toujours déçu de constater que la révolution du bulldozer n'a pas donné les résultats escomptés, il a, depuis, pardonné à ses anciens camarades d'avoir abandonné la révolte pour tenter de réformer le système de l'intérieur. « On verra dans 10 ans s'ils ont réussi », dit-il avec un demi-sourire.

Ljubisav, lui, à 67 ans, n'a pas cette patience. Et il nous confie le plus sérieusement du monde que si son bulldozer était encore en état de marche, il se mettrait de nouveau à son volant, direction le Parlement, avec, dans sa pelle, une grosse cargaison d'excréments.

Le Parlement serbeLe Parlement serbe


Topo sur la Serbie de l’après-Milosevic diffusé au Téléjournal le 5 octobre 2010

Première partie du reportage sur la chute de Milosevic diffusé à Zone libre le 8 décembre 2000



Deuxième partie du reportage de Zone libre


Le vieux dicton le dit bien : il faut être deux pour danser le tango.

Mais dans le cas de la politique en Bosnie-Herzégovine, l'exercice est plus compliqué parce qu'il exige trois danseurs. L'harmonie y est donc bien plus difficile à atteindre.

La présidence tripartite du pays, composée d'un chef musulman, d'un Croate et d'un Serbe, est la conséquence des accords de paix négociés à Dayton, aux États-Unis, il y a 15 ans, pour mettre fin à la guerre de Bosnie. À l'origine, il s'agissait de s'assurer qu'aucune décision importante dans le pays ne se ferait sur le dos d'une des trois ethnies qui composent sa population.

Dans les faits, cette structure compliquée, comme beaucoup d'autres héritées des accords de Dayton, s'est révélée être un formidable instrument de blocage entre les mains des dirigeants nationalistes de chaque ethnie, bien décidés à ne pas coopérer.

Résultat, depuis quatre ans, la Bosnie faisait du sur place; ses chefs politiques étant incapables de s'entendre pour mettre en œuvre les réformes nécessaires pour permettre au pays d'espérer un jour pouvoir adhérer à l'Union européenne.

Lorsque Momo Skokic est allé voter le matin du 3 octobre, c'est avec l'espoir que son vote permettrait d'élire un politicien plus enclin au compromis. Sportif de haut niveau et grand voyageur, ce Serbe habitant Pale (l'ancien fief des chefs de guerre Radovan Karadzic et Ratko Mladic) en a marre, en effet, d'être regardé de travers par les douaniers étrangers chaque fois qu'il présente son passeport. Conséquence, selon lui, du manque de maturité des dirigeants politiques du pays, qui continuent d'attiser les divisions ethniques issues de la guerre à de simples fins électoralistes.

Momo SkokicMomo Skokic


Mais ses espoirs de changement ont été déçus lorsqu'il a constaté, comme le reste du pays, que le chef des Serbes de Bosnie, le nationaliste Milorad Dodik, responsable de bien des blocages, était réélu à son poste à la tête de la Republika Srpska, ainsi que son lieutenant, Nebojsa Radmanovic, en tant que représentant serbe à la présidence du pays.

Les deux hommes sont en effet très attachés à la large autonomie accordée au territoire des Serbes de Bosnie au moment des accords de paix. Et ils ne veulent y renoncer pour rien au monde. Pas même pour une éventuelle adhésion à l'Europe, qui exigerait un appareil d'État plus centralisé.

Une affiche du chef des Serbes de Bosnie, le nationaliste Milorad Dodik, réélu à la tête de la Republika SrpskaUne affiche du chef des Serbes de Bosnie, le nationaliste Milorad Dodik, réélu à la tête de la Republika Srpska


Des raisons d'espérer?

Les optimistes dans le pays (s'il en reste) voudront cependant avoir des raisons d'espérer, à la suite des élections générales du 3 octobre. Le parti ayant recueilli le plus de voix (le SDP, Parti social-démocrate) est en effet un parti multiethnique, présent partout dans le pays. Et son discours est tout entier centré sur la nécessité de combler le clivage entre des ethnies du pays; de recréer des ponts entre les ennemis d'hier.

Zeljko Komsic, le membre croate de la présidence tripartite réélu le 3 octobre, est membre de ce parti, reconnu pour sa recherche constante de compromis.

Le SPD (Parti social-démocrate), multiethnique et présent à la grandeur du territoire a fait campagne en se démarquant des partis nationalistes.Le SPD (Parti social-démocrate), multiethnique et présent à la grandeur du territoire a fait campagne en se démarquant des partis nationalistes.


Les Bosniaques musulmans ont aussi élu un homme à la réputation de modéré. Bakir Izetbegovic est le fils de l'ancien dirigeant Bosniaque Alija Izetbegovic, président du pays au temps de la guerre de 1992-1995.

Des affiches de Bakir Izetbegovic, un homme à la réputation de modéré, élu par les Bosniaques musulmansDes affiches de Bakir Izetbegovic, un homme à la réputation de modéré, élu par les Bosniaques musulmans


Comme il faut être trois pour danser le tango bosniaque, la présence de deux modérés à la présidence du pays ne suffira pas à dénouer l'impasse. Elle pourrait cependant donner un nouveau ton aux échanges politiques, créer un climat moins délétère dans le pays et, pourquoi pas, donner envie aux Serbes du pays de voter eux aussi pour des dirigeants modérés dans quatre ans.

Car de la même manière qu'il faut être deux (ou trois) pour danser le tango, il faut aussi être au moins deux à vouloir en découdre pour déclencher et entretenir un conflit.


Le candidat Bakir Izetbegovic, 54 ans, arrive en tête des suffrages de la course à la présidence collégiale de Bosnie. Il devance Haris Silajdzic, personnalité forte de la communauté musulmane du pays depuis la guerre. Reportage diffusé au Téléjournal de RDI le 3 octobre.




Le point sur la situation, à quelques heures des élections, à RDI le 2 octobre

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