Cienfuegos, la perle française de Cuba

Le reportage de Jean-Michel Leprince

Deux faits, inusités pour l'époque, sont à l'origine de la ville cubaine de Cienfuegos : la décision de la couronne espagnole de créer une enclave blanche dans la région pour empêcher les rébellions d'esclaves, et l'emplacement de la ville, avec sa position stratégique presque imprenable pour se défendre des pirates.

Un texte de Martin MovillaTwitterCourriel

Les pirates des Caraïbes se sont quand même lancés à l'assaut de Cienfuegos à plusieurs reprises, mais les fortifications de la baie de Jagua, porte d'entrée maritime de cette belle ville, n'ont jamais été incommodées par les voleurs venus de la mer.

Yusi Padron est journaliste au bureau de l'histoire de Cienfuegos. Elle raconte que « les pirates voulaient prendre le contrôle de la région et de cette position stratégique, mais ils n'ont jamais réussi à poser le pied sur la terre ferme ».

Yusi connaît bien l'histoire, les légendes, les constructions et les personnages qui ont donné vie à cet endroit propre, ordonné et rempli de calèches qui font office de transport pour les touristes, mais aussi pour les locaux.

La journaliste assure aussi que « les murs de la forteresse ont été témoin des exécutions faites ici sous les ordres d'un lieutenant-colonel de l'infanterie espagnole d'origine française pour punir ceux qui osaient s'attaquer à lui et à ses soldats ».

La citadelle de Cienfuegos La citadelle de Cienfuegos  Photo :  ICI Radio-Canada

Une ville blanche pour « contrer » les esclaves

La couronne espagnole a donné aux Français l'autorisation de fonder ici une « ville blanche » pour renforcer la population de colons et pour mieux contrôler les esclaves qui voulaient se révolter.

Les Français venaient de vivre une grande rébellion d'esclaves en Haïti et les Espagnols voulaient tout faire pour éviter que ça ne se reproduise sur leurs territoires.

Cienfuegos - dont le centre historique est déclaré patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO en 2005 - a été fondée par Louis Declouet de Piette, un coureur de jupons français qui a travaillé pour la couronne espagnole. Il était accompagné par 45 chevaliers en provenance de la Louisiane française et de Bordeaux.

Une richesse faite « sur le dos des esclaves »

Cienfuegos a été fondée en 1819 et ses maisons anciennes et ses rues sont le meilleur témoin de ses origines françaises.

Yusi Padron explique que la ville pourrait facilement être comparée à un jeu d'échecs parce que la ville est « quadrillée au cordeau ».

Très propre, Cienfuegos est une ville moderne qui porte dans son « âme » les vestiges, les traditions, les valeurs et les histoires des Français qui l'ont bâti.

L'Arc de triomphe de Cienfuegos L'Arc de triomphe de Cienfuegos  Photo :  ICI Radio-Canada

Un exemple clair est l'Arc de triomphe, construit et donné par,les travailleurs de la ville, qui veille sur un côté de la place centrale. Il rappelle les origines de Cienfuegos et les batailles vécues et gagnées par ses habitants tout au long de l'histoire.

Mais la richesse de cette ville reconnue comme l'une des plus belles du nouveau continent au XIXe siècle a été obtenue grâce au travail des esclaves. Ils ont été le pilier fondamental des grandes plantations de canne à sucre et des raffineries qui ont fait la richesse des grands propriétaires de l'époque. La famille Ferrer, qui habitait Cienfuegos, avait à l'époque la fortune la plus importante de ce qui deviendrait l'Amérique latine.

L'opulence des maisons et des palais anciens a aussi été bien protégée après la révolution cubaine, ce qui permet aujourd'hui de voir une belle ville.

Son port, qui conserve encore plusieurs des édifications de l'époque coloniale, servait de point de départ pour des bateaux chargés des richesses, d'animaux, de plantes et de produits vers le continent européen.

Des Soviétiques au pétrole vénézuélien

L'arrivée de la révolution et des communistes a permis à Cienfuegos de diversifier sa monoculture. La ville est devenue un pôle industriel qui abrite une raffinerie de pétrole, gracieuseté de l'ex-président vénézuélien Hugo Chavez, et elle ne dépend plus de la production de canne à sucre.

Plusieurs raffineries de sucre ont dû fermer leurs portes après les chutes du mur de Berlin et du bloc socialiste, car Cuba n'avait plus accès aux prix préférentiels consentis par les Soviétiques, ce qui a entraîné une importante réduction de la production de son principal - et presque unique - produit d'exportation.

Aujourd'hui, Cienfuegos est une ville touristique et l'argent de cette industrie compense un peu les devises perdues à la suite des fermetures de raffineries.

La centrale nucléaire russe inachevée de Cienfuegos La centrale nucléaire russe inachevée de Cienfuegos  Photo :  ICI Radio-Canada

Pendant les années 80, la ville était censée devenir la capitale nucléaire de Cuba. Aujourd'hui, il ne reste que les décombres laissés par la construction inachevée d'une centrale nucléaire russe. La fin de l'Union soviétique a causé la fermeture définitive de l'endroit.

La vie des Noirs n'a pas été facile à Cienfuegos

Un peu à l'image de la Louisiane française d'où venaient ses pères fondateurs, les rues de Cienfuegos ont été le théâtre de la discrimination contre les Afro-cubains. Sa large et longue avenue Prado avait été divisée : les noirs marchaient d'un côté et ne pouvaient pas franchir le parc au milieu de la promenade pour ne pas déranger les maîtres blancs qui marchaient de l'autre côté.

Mais le racisme est chose du passé ici, c'est du moins ce que disent les Afro-cubains que nous avons rencontrés.

L'avenue Prado de Cienfuegos L'avenue Prado de Cienfuegos  Photo :  ICI Radio-Canada

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