La tragédie des Rohingyas, ces musulmans persécutés par des bouddhistes

Le reportage d'Yvan Côté

Les Rohingyas, communauté birmane de confession musulmane, sont la minorité la plus persécutée du monde, selon les Nations unies. Discriminés par des moines bouddhistes radicaux, plusieurs d'entre eux sont contraints de fuir le pays. D'autres sont confinés à des camps au Myanmar, et survivent dans la plus profonde misère.

Dans la région de Rakhine, à la frontière avec le Bangladesh, sur des kilomètres et des kilomètres, on aperçoit des installations rudimentaires. Ce sont des dizaines de milliers de personnes entassées les unes sur les autres. Ce sont les Rohingyas.

À l'intérieur de ces camps, c'est une bataille quotidienne pour demeurer en vie.

Naba Husson et sa famille vivent dans la baraque numéro 134. Un abri fait à partir de bambou, sans électricité, sans meuble, sans confort. Ils n'ont accès ni à de l'eau potable, ni à de la nourriture de qualité, ni à des médicaments.

« Notre camp est à peine mieux qu'une prison », dit Naba Husson, exaspéré. « Nous n'avons aucune liberté, aucun contrôle sur nos allées et venues et on suffoque dans nos abris. »

2012, le tournant

La minorité musulmane originaire du Bangladesh a vécu côte à côte et de façon pacifique avec ses voisins bouddhistes pendant des décennies. Tout a changé en 2012.

À la suite d'un viol, une vague de violence sans précédent a éclaté dans la région. Plus de 200 personnes ont perdu la vie, principalement des musulmans, et 140 000 Rohingyas ont été confinés dans ces camps.

Un nettoyage ethnique, selon l'organisme Human Rights Watch qui, comme bien d'autres ONG, arrive à peine à visiter les lieux aujourd'hui.

Depuis, les Rohingyas sont captifs. Des guérites les empêchent de sortir des camps et l'armée se charge de faire régner l'ordre sur le nouveau territoire.

Naba Husson (deuxième à gauche) et sa famille vivent dans un camp dans la région de Rakhine. Naba Husson (deuxième à gauche) et sa famille vivent dans un camp dans la région de Rakhine.

Naba a l'impression de pourrir debout. Pour survivre, il se rend à la mosquée de fortune que la communauté a érigée. La prière est l'un de ses seuls passe-temps depuis des mois puisque le gouvernement l'empêche d'étudier.

« Nous n'avons aucune école ici, dit-il. Je ne sais plus quoi faire, tous mes rêves sont anéantis ».

Une crise envenimée par les bouddhistes

Plus d'école, plus d'emploi, mais le besoin le plus criant ici est médical. L'an dernier, les bouddhistes ont attaqué et fait fuir l'organisme Médecins sans frontières. Sans accès à des soins, le jeune frère de Naba a presque perdu la vie après avoir attrapé la malaria.

La mère de Naba affirme s'être endettée pour lui trouver des médicaments. Encore aujourd'hui, elle n'arrive pas à rembourser les 3000 kyats (l'équivalent de 4 $CA) qu'elle a empruntés.

Il y a bien un hôpital à l'intérieur du camp, il y a même des patients. Mais les médecins bouddhistes ne le visitent jamais. Résultat : sans médecins, les enfants ne reçoivent que des caresses pour guérir leur fièvre.

Dans l'hôpital, une femme enceinte reçoit les encouragements de son amie pour contrôler ses contractions. Et un homme qui n'arrive plus à bouger en raison de ses maux d'estomac prie pour qu'un spécialiste arrive à son chevet.

Pour tenter d'améliorer leur sort, plusieurs jeunes risquent leur vie en voulant fuir vers la Thaïlande. Mais là aussi ils sont vulnérables. Sans papier, ils deviennent des proies faciles pour les trafiquants d'être humains.

La crise est aussi envenimée par les moines bouddhistes.

N'utilisez pas le mot Rohingyas, prévient le moine Shin Sanda Wara. « Ce terme n'existe pas. Ce sont des Bangladais. S'ils ne peuvent pas prouver leur citoyenneté, ajoute-t-il, ils n'ont rien à faire au Myanmar et nous ne devrions pas les soutenir financièrement ».

La vision est si tranchée que, pour s'assurer de ne pas se mettre à dos les bouddhistes lors de la campagne électorale, le Prix Nobel de la paix Aung San Suu Kyi a évité de se prononcer sur la question.

Une surprise et une déception pour la communauté musulmane puisque la « Dame de Rangoon », qui vient d'être portée au pouvoir, a elle-même été en résidence surveillée pendant 15 ans sous le règne de la junte militaire.

Human Rights Watch accuse les autorités birmanes de commettre un crime contre l'humanité au Myanmar, alors que d'autres parlent de génocide.

Des concepts que Naba ne maîtrise pas et qui, sans l'aide de la communauté internationale, ne changeront rien à son avenir, bloqué derrière des murs et des barrages policiers.

D'après un reportage d'Yvan Côté

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