Vague d'indignation dans le monde chiite après l'exécution d'un chef religieux en Arabie saoudite

Reuters
Des gardes de sécurité devant l'ambassade saoudienne à Téhéran Des gardes de sécurité devant l'ambassade saoudienne à Téhéran  Photo :  AP/Ebrahim Noroozi

Le cheikh chiite Nimr al-Nimr, considéré comme une figure de la contestation saoudienne, et 46 autres condamnés à mort ont été exécutés samedi en Arabie saoudite, ce qui a valu à Riyad la condamnation de l'Iran et soulevé l'indignation dans la communauté chiite.

À Téhéran, la police iranienne a chassé des manifestants qui avaient envahi dans la nuit de samedi à dimanche l'ambassade d'Arabie saoudite pour dénoncer l'exécution, rapporte l'agence de presse iranienne Isna.

Plus tôt, le chargé d'affaires saoudien à Téhéran a été convoqué au ministère iranien des Affaires étrangères, rapporte la télévision publique, et l'ayatollah Ali Khamenei, guide suprême de la Révolution iranienne, a rendu hommage au cheikh Nimr.

« Le réveil ne peut être enrayé », dit-il sur son compte Twitter en anglais. Il publie par ailleurs sur son site internet un montage photo assimilant l'Arabie saoudite aux djihadistes de l'État islamique.

Les exécutions se sont déroulées dans douze prisons à travers du royaume. Dans quatre d'entre elles, les condamnés ont été fusillés et, dans les huit autres, ils ont été décapités. Les corps ont ensuite été hissés à des gibets pour être exposés en public.

Il s'agit de la plus importante série d'exécutions simultanées pour des raisons de sécurité en Arabie saoudite depuis celles, en 1980, de 63 djihadistes condamnés pour l'attaque de la grande mosquée de La Mecque, l'année précédente.

Parmi les condamnés exécutés samedi figurent 43 djihadistes sunnites, principalement des membres d'Al-Qaïda jugés responsables d'attentats contre des objectifs occidentaux, des bâtiments administratifs et des missions diplomatiques qui ont fait plusieurs centaines de morts entre 2003 et 2006.

Les quatre autres, dont le cheikh Nimr al-Nimr, sont de confession chiite. Ils ont été reconnus coupables de la mort de plusieurs policiers dans le district de Katif, dans la Province orientale, entre 2011 et 2013.

Embraser la région

Le ministère iranien des Affaires étrangères a accusé Riyad de soutenir le terrorisme et de se débarrasser de ses opposants tandis que le dignitaire religieux iranien Ahmad Khatami a estimé que la famille Saoud « serait balayée des pages de l'histoire ».

L'ambassadeur d'Iran à Ryad a par la suite été convoqué au ministère saoudien des Affaires étrangères à la suite des déclarations « hostiles » de Téhéran, rapporte l'agence de presse saoudienne SPA. Le ministère saoudien a fait part à l'envoyé iranien de « la stupéfaction du royaume et de son rejet total de ces déclarations hostiles qui constituent une ingérence flagrante dans les affaires intérieures » de l'Arabie saoudite, ajoute SPA.

Pour le Hezbollah libanais, qui dénonce un « assassinat », le cheikh Nimr a été exécuté parce qu'il militait « pour les droits du peuple opprimé ».

Le Conseil islamique suprême du Liban, un organe chiite, parle quant à lui d'une « grave erreur ». « L'exécution du cheikh Nimr est la mise à mort de la raison, de la modération et du dialogue », dit le cheikh Abdel Amir Kabalan, vice-président du conseil, dans un communiqué.

Le premier ministre irakien, le chiite Haïdar al-Abadi, a affirmé pour sa part sur sa page Facebook que l'exécution de Nimr al-Nimr, « une violation des droits de l'homme », aurait des répercussions sur la sécurité de la région

Étouffer les voix discordantes et exécuter les opposants « ne peut conduire qu'à encore plus de destructions », ajoute-t-il.

« Cette mesure prise par la famille régnante vise à embraser à nouveau la région, à provoquer des affrontements entre sunnites et chiites. » — Mohammed al Sayhoud, député irakien

« L'exécution du cheikh Nimr est un service fait à Daech (groupe armé État islamique), qui parie sur les guerres interconfessionnelles pour gagner du terrain », renchérit Houmam Hamoudi, membre de l'influent parti du Conseil islamique suprême d'Irak.

Par ailleurs, dans un message sur Telegram Channel, des partisans de l'EI appellent à des représailles contre des soldats et des policiers saoudiens, rapporte SITE, service de surveillance des sites internet islamistes.

Colère en Irak, au Yémen et en Syrie

Manifestation à Bahreïn après l'exécution de 47 personnes, dont le cheikh chiite Nimr al-Nimr, en Arabie saoudite Manifestation à Bahreïn après l'exécution de 47 personnes, dont le cheikh chiite Nimr al-Nimr, en Arabie saoudite  Photo :  Hamad I Mohammed / Reuters

Selon l'ancien premier ministre irakien Nouri al Maliki, ce crime « va entraîner le renversement du régime saoudien ».

L'influent imam chiite Moktada al-Sadr a quant à lui invité les chiites d'Arabie et du Golfe à se mobiliser pacifiquement contre « les injustices et le terrorisme gouvernemental ».

« J'appelle à des manifestations de colère devant les sites et les intérêts saoudiens et j'exhorte le gouvernement à renoncer à l'ouverture de l'ambassade saoudienne », ajoute-t-il sur son site internet. La représentation saoudienne, fermée depuis 1990, a rouvert cette semaine.

Le ministre syrien de l'Information, Omran al Zoubi, a condamné les exécutions, dénonçant « un crime commis par un État contre son propre peuple ». Les institutions internationales doivent demander des comptes à Ryad, a-t-il ajouté.

Au Yémen, le mouvement houthi dit porter le deuil « d'un guerrier saint » exécuté « après une parodie de procès et en violation flagrante des droits de l'homme ».

De nombreux manifestants se sont rassemblés dans le district saoudien de Katif, région de la côte est à majorité chiite qui a été le théâtre de violentes manifestations entre 2011 et 2013.

Plusieurs dizaines de personnes ont par ailleurs défilé à Bahreïn dans un village à majorité chiite où la police a fait usage de gaz lacrymogène.

« Il y avait une énorme pression populaire sur le gouvernement pour punir ces gens », a commenté Moustafa Alani, un expert des questions de sécurité proche du ministère de l'Intérieur. « Cela concernait des dirigeants d'Al-Qaïda, tous ceux qui étaient responsables du sang versé. Cela envoie un message, » a-t-il expliqué.

Certains observateurs estiment que l'exécution des quatre chiites était un moyen pour le pouvoir de prouver qu'il ne fait pas de distinction communautaire quand il s'agit de punir les responsables de violences politiques.

Les mouvements de défense des droits de l'homme dénoncent régulièrement le fonctionnement arbitraire du système judiciaire saoudien et notamment le recours à la torture pour obtenir des aveux.

Le Canada « déçu »

Ottawa a brièvement réagi à ces exécutions : « Le Canada a été déçu d'apprendre l'exécution de 47 personnes, y compris le cheikh Nimr al-Nimr, en Arabie saoudite, aujourd'hui », a écrit le ministère des Affaires étrangères à ICI Radio-Canada.

Béatrice Vaugrante, directrice générale de la section d'Amnistie internationale au Canada francophone, estime que la recrudescence du recours à la peine de mort en Arabie saoudite est « choquante ». Les dirigeants des États-Unis et du Canada ne peuvent plus ignorer le « bilan désastreux en matière de droits de l'homme », a-t-elle dit en entrevue à Radio-Canada. « Ça devient diplomatiquement gênant le bilan désastreux de l'Arabie saoudite. Les mots feutrés ne sont plus suffisants. Il faudra des mots publics plus forts. »

L'UE et les États-Unis s'inquiètent des conséquences

La porte-parole de la diplomatie européenne, Federica Mogherini, s'est inquiétée samedi des « dangereuses conséquences » que risque d'entraîner l'exécution de Nimr al-Nimr.

« Le cas spécifique du cheikh Nimr al-Nimr soulève de sérieuses inquiétudes sur la liberté d'expression et le respect des droits civils et politiques fondamentaux, qui doivent être préservés dans tous les cas, y compris dans le cadre de la lutte contre le terrorisme », déclare dans un communiqué la haute représentante de l'UE pour la politique étrangère et de sécurité commune.

« Cette affaire risque d'attiser un peu plus les tensions interreligieuses qui ont déjà causé tant de dommages dans toute la région, avec des conséquences dangereuses », ajoute-t-elle, en appelant les autorités saoudiennes à favoriser la réconciliation entre les différentes communautés du royaume.

Les États-Unis ont également fait part de leur inquiétude. Le porte-parole du département d'État, John Kirby, a appelé les autorités de Ryad à respecter et à protéger les droits de l'homme et à permettre l'expression pacifique des désaccords. Tous les dirigeants de la région doivent « redoubler d'efforts » pour faire baisser les tensions dans la région, a-t-il dit.

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