CIA et torture : un rapport accablant, et après?

Radio-Canada avec Reuters
Torture par la CIA : reportage de Christian Latreille

Le pavé dans la mare jeté mardi par le Sénat américain, dont le rapport sur la torture éclabousse la CIA, donne lieu à diverses lectures et laisse certains analystes sur leur faim.

Invité de l'émission Pas de midi sans info d'ICI Radio-Canada Première, Mustapha Tlili, directeur du Center for dialogue de l'Université de New York, a dit ne pas être étonné par la teneur du rapport, la culture de la torture ayant régné pendant toutes les années de la guerre d'Irak, a-t-il dit.

M. Tlili craint que ce genre de rapport contribue à justifier dans d'autres pays les pratiques de torture, qui risquent ainsi de se banaliser et de se généraliser avec l'antécédent américain et le prétexte de « puisque l'Amérique l'a fait ».

De plus, il estime que rendre publics ces agissements n'empêchera pas la CIA de récidiver, rappelant que l'agence américaine de renseignement n'en est pas à sa première dérive.

Mustapha Tlili prédit aussi que personne ne sera tenu responsable politiquement ou juridiquement de ces actes. C'est, à ses yeux, beaucoup une affaire politique que les démocrates tenteront de mettre à leur profit. « On s'agitera quelque temps dans la presse, et on oubliera après », dit-il.

Béatrice Vaugrante, directrice générale d'Amnistie Internationale, section canadienne francophone, a abondé dans le même sens. Elle s'est notamment attardée sur le fait que ce rapport prouve encore une fois que la torture est contreproductive. Elle espère maintenant d'autres étapes, dont la compensation des victimes et la lutte contre l'impunité.

Comme M. Tlili, Mme Vaugrante constate qu'aucun responsable de ces actes de torture n'est identifié et souligne que ces pratiques ont été légalisées.

« C'est une étape. II faut la vérité, il faut la justice pour les victimes. La violation des droits humains, s'il n'y a pas de justice, elle va continuer à l'être. S'il n'y a personne qui s'en va quelque part en cour pour être responsable de crimes là de violations de droits humains, la CIA pourra continuer.  » — Béatrice Vaugrante, directrice générale d'Amnistie Internationale, section canadienne francophone

Charles-Philippe David, titulaire de la Chaire Raoul-Dandurand à UQAM, ne pense pas pour sa part que la CIA sera tentée de recourir aux mêmes techniques de torture controversées, étant donné que celles-ci dont « condamnées » depuis 2006. Il parie même que ces pratiques n'existent plus aujourd'hui.

Pour Charles-Philippe David, les révélations contenues dans le rapport du Sénat auront comme conséquence de décourager les responsables de cette politique de voyager à l'étranger de peur d'être inculpés.

Il craint aussi que d'autres pays s'inspirent de ces pratiques tout en se réfugiant derrière le précédent américain.

Quant à la poursuite des responsables de cette politique, M. David ne croit pas qu'Obama, un président « prudent », va agir dans ce sens. Il ne va pas risquer ainsi, selon lui, la fin de sa présidence, à la veille de la prise de contrôle du Congrès par les républicains.

John Parisella, professeur invité au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal John Parisella, professeur invité au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal

Réagissant à chaud sur les ondes d'ICI RDI, John Parisella, professeur invité au Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal, a parlé d'un rapport « dévastateur » qui ne restera pas sans suite. « Il va y avoir un système qui va être mis en place pour corriger ce qui est arrivé », d'après lui.

Il fait remarquer lui aussi que la CIA a déjà eu dans le passé des « moments d'imperfection et des dérogations à la loi, mais ça n'a pas empêché que ça se répète dans d'autres contextes ».

Les pratiques dévoilées au grand jour sont, note John Parisella, « à l'encontre des valeurs américaines » de justice et de liberté, le soft power. Et, rappelle-t-il, les États-Unis ne peuvent avoir du succès sur la scène internationale avec leur seule puissance militaire (hard power).

Plaidoyer onusien pour des poursuites contre la CIA

Ben Emmerson, rapporteur des Nations unies sur les droits de l'homme et l'antiterrorisme, soutient que les pratiques révélées par le rapport du Sénat relèvent d' « une politique claire orchestrée au plus haut niveau par l'administration Bush », ajoutant que leurs responsables doivent être poursuivis. 

Il déduit que le procureur général américain est « dans l'obligation légale d'engager des poursuites pénales contre les responsables » des actes de torture.

« Au regard du droit international, les États-Unis sont légalement obligés de traduire ces responsables en justice.  » — Ben Emmerson, rapporteur des Nations unies sur les droits de l'homme et l'antiterrorisme  

Un membre du département de la Justice a écarté toute enquête à l'encontre de la CIA après la publication du rapport sénatorial.

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