La torture infligée par la CIA jugée inefficace

Radio-Canada avec Reuters, Agence France-Presse, Associated Press et New York Times
Torture par la CIA : reportage de Christian Latreille

Les techniques renforcées d'interrogatoire utilisées par la CIA contre des détenus après les attentats du 11 septembre 2001 « n'ont pas été efficaces », en plus d'être « brutales et bien pires » que ce que l'agence d'espionnage avait reconnu jusqu'ici, conclut un rapport rédigé par les démocrates siégeant à la commission sénatoriale du Renseignement.

« Les détenus de la CIA ont été torturés, dans tous les sens du terme », a déclaré la présidente de la commission sénatoriale, la démocrate Dianne Feinstein, mardi matin, en présentant les conclusions de ce rapport, aussi attendu que controversé. 

Selon les sénateurs, 119 personnes ont été détenues par la CIA dans des prisons secrètes dans le cadre du programme « Extradition, détention et interrogatoires », autorisé par le président George W. Bush en 2002, et 39 d'entre elles ont été soumises aux techniques les plus brutales.

Ces méthodes incluent la simulation de noyade, la privation de sommeil, le confinement dans de petites boîtes, les bains glacés, l'isolement prolongé, voire des menaces de mort. Plusieurs des individus concernés ont développé des problèmes psychologiques.

Selon le rapport, la CIA a menti à la Maison-Blanche, au Congrès et au public américain en affirmant que ces techniques d'interrogatoire s'étaient avérées efficaces et avaient permis de « sauver des vies ».

« À aucun moment les techniques d'interrogatoire renforcées de la CIA n'ont permis de recueillir des renseignements relatifs à des menaces imminentes, tels que des informations concernant d'hypothétiques "bombes à retardement", dont beaucoup estimaient qu'elles justifiaient ces techniques. » — La sénatrice démocrate Dianne Feinstein

Le rapport de 525 pages est publié à l'initiative des membres démocrates de la commission du renseignement du Sénat, qui ont enquêté sur l'affaire de 2009 à 2012. Les républicains n'ont pas participé à l'exercice, qu'ils ont toujours assimilé à une opération strictement partisane, et qu'ils continuent de critiquer vertement.

Le rapport original de la commission sénatoriale s'étale en fait sur 6700 pages. Il a été approuvé en décembre 2012, mais sa publication a été longuement retardée en raison d'un bras de fer entre les membres de la commission, la Maison-Blanche et la CIA au sujet des informations pouvant être dévoilées au public.

Le résumé grandement censuré qui est publié aujourd'hui est le résultat de cet arbitrage.

Un long arbitrage

Dans une déclaration écrite publiée pour l'occasion, le président Barack Obama a promis que ces techniques d'interrogatoire ne se produiraient pas sous sa férule. Ces méthodes, dit-il, ont nui aux intérêts américains à l'étranger, sans contribuer pour autant à accroître la sécurité du pays. 

« J'espère que le rapport d'aujourd'hui nous aidera à laisser ces techniques là où elles appartiennent, soit au passé, plutôt que nous donner une autre raison de relancer de vieux débats », a déclaré le chef de l'État. 

Le président Obama s'était lui-même rendu à l'évidence cet été. « Nous avons torturé des gens », avait-il déclaré le 1er août dernier.

Le patron de la CIA John Brennan a d'ores et déjà admis que l'agence du renseignement américaine avait commis des erreurs en utilisant la torture comme méthode d'interrogatoire. Il maintient toutefois que cela a permis d'empêcher d'autres attentats.

Selon lui, une enquête interne menée par la CIA conclut que les interrogatoires poussés contre des suspects de terrorisme ont « permis de récupérer des renseignements qui ont permis d'empêcher des attentats, de capturer des terroristes et de sauver des vies ».

Plus tôt cette année, la CIA a écrit une réplique à ce rapport, qui demeure toujours secrète, selon le New York Times. Qui plus est, l'agence avait proposé une première version du rapport pour publication cet été, mais Dianne Feinstein s'était opposée à sa publication, la censure y étant trop importante.

Le directeur de la CIA, John Brennan, a aussi admis que l'agence a espionné des ordinateurs du Sénat et s'en est excusé.

En état d'alerte

Craignant que la publication du document n'entraîne des réactions d'hostilité dans le monde entier, les autorités américaines ont pris des mesures de précaution pour assurer la sécurité de leurs installations. Des ambassades et des bases militaires américaines ont notamment été sommées de rehausser leurs mesures de sécurité.

« Certains éléments montrent que [...] la publication du rapport pourrait conduire à un risque accru pour les installations et le personnel américain partout dans le
monde », a déclaré lundi Josh Earnest, porte-parole de la Maison-Blanche.

Un porte-parole du Pentagone, Steve Warren, affirme pour sa part que les centres de commandement régionaux ont été informés de cette « publication imminente » et ont reçu l'ordre de « prendre les mesures de protection adéquates ».

Dick Cheney assume

L'ancien vice-président Dick Cheney continue pour sa part de défendre vigoureusement ces techniques d'interrogatoire, jugeant qu'elles étaient « totalement justifiées ».

« Le programme a été autorisé [...] et il a été examiné d'un point de vue légal par le ministère de la Justice », a-t-il déclaré plus tôt cette semaine au New York Times. Selon lui, les agents de la CIA qui ont mené à bien ce programme « devraient être décorés plutôt que d'être critiqués ».

Jose Rodriguez, ancien responsable du programme au sein de la CIA, a également dénoncé la « grande hypocrisie » des politiciens dans ce dossier.
« Nous avons fait ce qui nous a été demandé [...] et nous savons que cela a été efficace », a-t-il plaidé dans une tribune publiée dans le Washinston Post.

« Une décennie plus tard, en guise de récompense, nous entendons certains de ces mêmes politiciens faire part de leur indignation et - pire - déformer les faits et minimiser les succès obtenus », ajoute-t-il.

George W. Bush lui-même a mis un terme à plusieurs volets de ce programme avant de quitter la présidence. Et début 2009, Barack Obama, peu de temps après son entrée en fonction, a mis fin à ces techniques d'interrogatoire renforcé.

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