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L'Afghanistan vu d'ici

L'Afghanistan vit ses deuxièmes élections présidentielles depuis la chute des talibans en 2001. Pays en guerre, pays d'ethnies, pays complexe; Radio-Canada.ca réunit des Afghans émigrés au Canada et les meilleurs experts pour le décrypter et vous offrir l'occasion d'en discuter.


Chercheur associé au Groupe d'étude et de recherche sur la sécurité internationale de l'Université de Montréal, Guillermo Aureano se penche sur les questions de sécurité internationale. Fin observateur du trafic d'opium, il dresse un constat sombre et brutal de la situation en Afghanistan.

es soldats américains en patrouille près d'un champ de pavot (archives)

« Une baisse majeure [de la production d’opium] est à notre portée », déclarait Kai Eide, le représentant spécial de l’ONU en Afghanistan au début de l’année 2009. La raison de cette réjouissance? Le dernier rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (UNODC) faisait état d’une réduction de 6 % de la production d’opium en Afghanistan.

Mince lueur d’espoir, alors que les champs de pavot avaient poussé à vue d’œil depuis la chute des talibans – au point où l’Afghanistan est devenu le producteur de 90 % de l’opium illicite mondial.

Mais cette réduction est avant tout attribuable à la sécheresse et à une chute du prix de l'opium. Viennent ensuite les pressions gouvernementales.

Une quasi-éradication sous les talibans

Des chiffres qui font tache pour l’intervention étrangère, alors que les talibans ont beau jeu de rappeler qu’ils avaient quasiment éradiqué cette culture à travers le pays – sous couvert de religion.

Guillermo Aureano note toutefois que leurs motivations concrètes demeurent floues. « Il y a différentes théories. Certains disent que les talibans voulaient redorer leur image auprès des États-Unis. D’autres estiment qu’il y avait un stock tellement important que, devant la perspective d’une chute des prix, les talibans ont forcé la prohibition pour des raisons soi-disant religieuses ».

Du même souffle, il note que les sources d’information fiables s’avèrent presque inexistantes dans ce pays.

« Le fiasco total de l'occupation »

Mais au-delà des raisons de cette éradication, comment expliquer que la culture du pavot ait repris de plus belle après 2001, alors que des soldats du monde entier se sont déployés sur le territoire?

Devant cette question, Guillermo Aureano répond par une analyse brutale : « C’est le fiasco total de l’occupation ».

Résurgence des seigneurs de guerre et des talibans, et pauvreté persistante chez les Afghans; autant d’éléments qui ont ramené les paysans vers « une culture sûre au niveau des revenus », estime le chercheur. (Regardez la vidéo)



Marché complexe, profits morcelés

Néanmoins, les paysans représentent le dernier maillon de la longue chaîne du trafic de drogue et ne touchent qu’environ 1 % des revenus qui en sont tirés, évalue Guillermo Aureano.

Et pour cause, il évoque la nécessaire transformation de l’opium et son exportation vers les marchés consommateurs, Amérique du Nord et Europe en tête des plus lucratifs. C’est précisément à ces étapes, qui « ajoutent de la valeur », que se fait le gros des profits. Militaires, fonctionnaires corrompus et autres capables d’agir là où le marché se concentre.

Et les talibans? « Ils peuvent éventuellement taxer les paysans, les laboratoires et les premières étapes d’exportation, mais le gros de l’argent n’est pas récolté par eux. Cela dit, ce trafic constitue une source d’argent importante pour eux », répond-il.

Chercher à qui profite le crime exige une approche consciencieuse, note au passage M. Aureano, car le marché de la consommation s’avère « très fragmenté et extrêmement stable, où tout se règle par la violence».

La fumigation, une solution inefficace et coûteuse

Et les solutions sont loin d’être légion. La fumigation, qui consiste à épandre des produits chimiques pour éliminer les plants de pavot, ne constitue pas une option viable, selon le spécialiste des drogues.

«Le problème majeur de tous ces programmes de contrôle, ce sont les coûts humains et écologiques énormes », note-t-il. Et de citer l’exemple de la Colombie, où des quantités « énormes » de défoliants ont été utilisées, notamment l’agent orange. Le coût sanitaire et social s’est révélé cher, et « les surfaces cultivées [de plants de coca] ont augmenté, et cela, de façon assez importante ». (Regardez la vidéo)



Notons que le gouvernement afghan s’oppose avec force au recours à des produits chimiques.

Le mirage des cultures de substitution

D’autres préconisent d’inciter les paysans à se tourner vers d’autres cultures ou des produits de substitution. Là encore, Guillermo Aureano n’y croit pas. « Dans tous ces programmes, on croît que les paysans vont devenir du jour au lendemain, par une sorte de miracle, des petits capitalistes accomplis », note-t-il pour critiquer cette éventualité. Il ajoute que la communauté internationale promet parfois monts et merveilles aux paysans pour les inciter à changer de type de culture, mais que le financement subséquent ne suit pas toujours ou finit par se tarir après quelques années. (Regardez la vidéo)



Pour étayer son point de vue, il note qu’aucun gouvernement ne peut garantir le cours d’un autre produit sur les marchés mondiaux, encore moins le gouvernement afghan en piètre état.

Le problème se montre complexe et les solutions restent à trouver, estime donc Guillermo Aureano. Plus encore, il rappelle que l’humanité consomme de l’opium depuis des millénaires et que celui-ci n’est devenu illicite que récemment. Et le terrain est miné du côté de l’opinion publique, étant donné la menace perçue. Autant d’éléments qui compliquent la tâche des politiciens et qui font douter le chercheur de voir une solution efficace émerger à court terme.

Un texte de Florent Daudens

À lire et à voir:
  • La guerre à l'opium progresse

  • Article de Radio-Canada.ca - 1er février 2009
  • L'opium dans la ligne de mire

  • Article de Radio-Canada.ca - 10 octobre 2008
  • Les ravages de la toxicomanie

  • Reportage de Jean-François Bélanger - 8 novembre 2007
    Catégorie : L'opium

    Brian Stewart
    Journaliste et correspondant étranger chevronné, Brian Stewart a notamment fait partie de l’équipe de The National et a présenté l’émission Newsworld sur CBC. En près de 40 ans de journalisme, il a couvert la plupart des conflits à travers le monde, du Salvador à l’Afghanistan, en passant par le Liban. Bien qu’à la retraite depuis 2009, il collabore régulièrement avec CBCnews.ca. Il partage ici son analyse, en traduction libre de l'anglais, dans le cadre de la couverture spéciale entre CBCnews.ca et Radio-Canada.ca des élections afghanes.

    Le Chef d’état-major de la Défense Walter Natynczyk et le premier ministre Stephen Harper en Afghanistan


    Si vous voulez comprendre ce que le Canada compte faire en Afghanistan après 2011, lorsque notre mission de combat sera terminée, ne le demandez pas aux militaires.
    Vraiment. J’ai essayé. Souvent. Et ce n’est pas parce que leurs lèvres sont cousues. Même les gradées de haut rand n’en ont aucune idée.

    Demandez et vous aurez droit à un haussement d’épaules sincère, accompagné d’une réponse comme quoi la sécurité des Jeux olympiques de Vancouver dans six mois occupe l’essentiel de leurs pensées.

    Au train où vont les choses, vous pourriez dire que la mise sur pied de plans d’urgence pour un déploiement en Afghanistan au-delà de 2011 est minimale et, au mieux, une simple hypothèse.

    Qu’est-ce qu’un « rôle de non-combat »?

    La principale raison de ce flou est que le gouvernement canadien n’a toujours pas donné de direction claire aux militaires de ce à quoi ils doivent s’attendre ou se préparer pour l’après-retrait.

    Et ce, même si de nombreux observateurs dans les cercles diplomatiques et militaires s’attendent à ce que des centaines, voire jusqu’à 1000 membres des Forces canadiennes, restent dans ce qui est vaguement défini en tant qu’un « rôle de non-combat ».

    Ne vous y trompez pas, malgré ce nom réconfortant. Beaucoup de nos soldats resteront sur le terrain, dans des zones dangereuses comme l’instable Sud. La plupart se verront simplement baptisés « formateurs » militaires, destinés à entraîner les nouveaux membres de l’armée afghane à la chaîne.

    Mais si le terme de formation renvoie à des images de défilés et de tir à la cible au sein d’une base sûre, la réaliste sera toute autre.

    Ces sergents et officiers canadiens qui aideront à mettre sur pied ces nouvelles unités afghanes n’auront aucune crédibilité si elles restent tout simplement dans les zones sécurisées.

    Ils agiront plutôt en tant que « conseillers militaires », ce qui signifie qu’ils iront au front avec ces unités non éprouvées dans des opérations contre les talibans. Ce qui signifie qu'ils vont inévitablement faire face à des attentats à la bombe sur les routes, à des échanges de tirs et à des pertes.

    Risque politique

    Même les scénarios les plus optimistes concèdent qu’il faudra plusieurs années avant que les nouveaux bataillons afghans puissent agir de façon vraiment indépendante, sans cette aide étrangère cruciale dans les aspects hautement sophistiqués de la contre-insurrection.

    En ce moment, ni les conservateurs, ni les libéraux ne veulent parler de l’après-2011. Et ils souhaiteront se garder de tout débat sur les risques à venir jusqu’aux prochaines élections.
    Les deux parties ne voient que des inconvénients politiques à parler de l'Afghanistan à l'heure actuelle, ce qui explique pourquoi l'armée est dans la position de plus en plus frustrante d'être tenue dans l'ignorance quant aux exigences futures.

    Ce déni de la réalité, qui se passe dans tous les pays de l’OTAN, explique pourquoi le conflit en Afghanistan reste ce que j’appelle « une guerre de morceaux et de pièces », privée de ressources militaires et d’un engagement sérieux de la plupart des protagonistes.

    Pratiquement chaque officier de haut rang que j’ai rencontré secoue la tête de frustration quant à ces occasions manquées et des années d’effort perdues.

    Résultat : le Canada fait partie d’un grand gâchis militaire et il n’y a aucune porte de sortie rapide. Mais il faudrait regarder en avant.

    Un retrait délicat

    Le calendrier actuel prévoit que la majeure partie de la force de combat du Canada, qui s’élève à près de 3000 soldats, va commencer à se retirer dans deux ans, à l'été 2011. Mais rapatrier des milliers d’appareils militaires et passer le relais de la responsabilité de Kandahar n’est pas chose facile. Cela durera probablement jusqu’à la fin de l’année.

    Et ne vous attendez pas à ce que les talibans laissent les Canadiens partir dans le calme.

    Ils ne manqueront pas de présenter les choses comme un autre retrait de l'OTAN, ce qui ne manquera pas de renforcer le plaidoyer en coulisses de Washington et de l’OTAN pour que le Canada revoie sa décision.

    Les Néerlandais, qui devaient quitter l'an prochain, vivent déjà à une telle pression.

    Mais le Canada pourrait avoir plus de mal à résister, étant donné nos liens notamment économiques étroits avec les États-Unis.

    La meilleure estimation possible

    Ce que cela pourrait signifier - comme le croient les meilleurs officiers canadiens (je dis bien « croient ») - est que le Canada sera tenu de maintenir un contingent d’au moins 200 soldats en Afghanistan, ainsi qu’une quarantaine de formateurs pour veiller à l’entraînement des forces afghanes.

    Ajoutez à cela l'équipe provinciale de reconstruction canadienne de 250 hommes (principalement des ingénieurs et autres) et sa couverture de sécurité d'environ 150 hommes.

    Mettez un autre 200, plus ou moins, pour maintenir et faire voler la douzaine d’hélicoptères Chinook Griffon que le Canada sera prié de laisser sur place pour la mission.

    Ensuite, si vous prenez en compte les 250 autres pour maintenir le transport aérien, l'hôpital de la base de Kandahar et certaines opérations techniques et de renseignement (des forces qui se greffent à d'autres unités internationales), vous obtenez rapidement un compte qui avoisine les 1000.

    Ce serait encore une opération d’importance par rapport aux normes de la légère armée canadienne. Et la plupart de ces personnes seraient encore en fonction dans la région instable de Kandahar.

    Tordre des bras

    Mais l’atteinte de ce nombre maximal par le Canada dépendra de décisions qui pourraient être prises prochainement à Washington et à Bruxelles.

    Si le plan d'Obama de presque doubler les objectifs actuels de l'armée afghane à 250 000 se met en place, il y aura un besoin beaucoup plus grand de formateurs des pays alliés.

    Ce plan devrait aussi s’accompagner d’un plus grand besoin de formateurs dans d’autres domaines tels que l’artillerie, l’ingénierie, la logistique et les soins médicaux.

    Comme d'habitude, la plus grande pression va tomber sur les épaules de ceux qui ont la plus forte réputation dans le domaine de la formation et qui sont les plus aptes à délivrer des résultats rapides. Avec son excellente réputation en Afghanistan, le Canada se voit directement placé dans la ligne de mire du Pentagone.

    Le plus ironique est que le Canada n'a pas assez de formateurs militaires pour sa propre armée en ce moment et vraisemblablement pas assez de sergents et d’officiers intermédiaires pour les partager.

    Mais cette excuse n'est pas de nature à refroidir les ardeurs de Washington, qui ne manquera pas de mettre autant de pression que possible sur Ottawa au cours de la prochaine année.

    Les Américains et nos alliés britanniques ne sont pas du genre à considérer les propos du premier ministre qui déclare que «nous en avons assez fait» comme une position satisfaisante en temps de guerre.
    Catégorie : La mission canadienne

    Les deux principaux candidats, Hamid Karzaï et Abdullah Abdullah, sont au coude-à-coude, selon les résultats préliminaires. De quoi laisser planer la possibilité d'un second tour pour ces élections marquées par un climat d'insécurité. Une perspective qui laisse nos participants à L'Afghanistan vu d'ici pessimistes.

    Shah Habibi
    Pour ce qui est de ces élections, il y a trois options pour le peuple afghan.

    Tout d’abord, il a pour première option d’élire un président de façon majoritaire. Ensuite, pour deuxième option, le peuple afghan a la possibilité d’avoir un gouvernement de coalition. Comme le disait Monsieur Bernard Derome, « si la tendance se maintient… », les deux premières options seront écartées et il restera la troisième option, soit celle d’un deuxième tour. Une option qui s’avère être la plus risquée au niveau de la démocratie du pays.

    Dans un deuxième tour, l’ethnicité ne restera pas le principal enjeu. Ce sera le pouvoir que se disputeront tous les candidats.

    En effet, dans un deuxième tour, ce ne sera pas le peuple afghan qui choisira son président, mais bien les politiciens qui décideront à leur place dans leur propre intérêt. D’abord et avant tout, les candidats au poste présidentiel vont chercher un poste de pouvoir, en échange de leur électorat, avec les deux principaux candidats: l’ancien président Hamid Karzai et son principal rival Abdullah Abdullah. Tous les autres candidats vont donc demander à leurs électeurs de voter pour l’un de ces deux principaux candidats. Le risque est que les Afghans se trouvent influencés par ces leaders et qu’au final, ils n’exercent pas leur pleine liberté de vote.

    Je crois donc que les Afghans devraient vraiment y penser à deux fois avant de faire un choix influencé par ceux qui n’y voient d’abord que leurs intérêts personnels. Ils devraient, pour leur propre bien, détacher leur vote de toute cette influence qui ne fait qu’enchaîner et menotter leur liberté.

    Shah Ismatullah Habibi

    ***

    Feridun Adel
    Avoir une quarantaine de candidats pour les élections présidentielles ne rend pas la sélection très facile. Il faut que être très populaire pour avoir 50% +1 des votes. Même si le président Karzaï est l’un des favoris, il me semblerait très louche qu’un candidat ait 50% des votes dès le premier tour.

    Je pense qu'il faudra au moins un autre tour pour pouvoir déterminer une majorité.

    Feridun Adel
    Catégorie : Élections

    Dans un deuxième article d’une série de deux, Radio-Canada.ca a interviewé Olivier Roy, éminent spécialiste des talibans et de l’Afghanistan depuis bientôt 30 ans et chercheur au CNRS, décrit les rapports de force des puissances étrangères qui se jouent dans ce pays.


    Hamid Karzaï, Mahmoud Ahmadinejad et Asi Ali Zardari (de gauche à droite) lors d'un sommet à Téhéran en mai dernier


    D’État tampon, l’Afghanistan est devenu un champ de bataille où s’affrontent les influences contradictoires des acteurs régionaux, croit Olivier Roy. « L’anarchie existe depuis que les étrangers sont intervenus directement », selon le chercheur, qui précise que le pays avait auparavant connu une longue phase de stabilité. (Écouter l’extrait)



    Selon lui, la solution en Afghanistan passe avant tout par son voisin à l’Est, le Pakistan. « Il n’y aura pas règlement de la situation afghane tant que l’on n’aura pas fait évoluer la situation au Pakistan », tranche-t-il, catégorique.

    Il estime notamment que le Pakistan adopte une attitude ambivalente, se positionnant comme un allié des États-Unis, tout en soutenant les fondamentalistes. (Écouter l'extrait)



    Il ajoute que les talibans afghans se globalisent à partir du Pakistan, qui constitue pour eux une porte vers l’extérieur. À ce sujet, il évoquait dans le précédent article l’émergence des néo-talibans, qui « sont beaucoup plus dans une perspective régionaliste, voire mondialisée, ce qui les rend moins susceptibles d'être attirés par une solution politique purement afghane ».

    L'Iran implantée dans les zones non pachtounes

    Le Pakistan ne constitue pas la seule puissance étrangère implantée en Afghanistan. De l’autre côté du pays, l’Iran s’assure aussi d’une présence « extrêmement importante » dans les zones non pachtounes au Nord, au centre et dans l’Ouest, croit le chercheur. Le dari, l’une des langues parlées sur le sol afghan, s’avère d’ailleurs un dialecte issu du persan, parlé en Iran – ce qui assure une présence culturelle importante à l’Iran. Sans compter plusieurs projets économiques ou d’infrastructures.

    « Mais l’Iran adopte politiquement un profil bas, parce que les alliés de l’Iran sont les non pachtounes », précise Olivier Roy.

    Rappelons que l’Iran avait invité l'Afghanistan et le Pakistan à un sommet en mai dernier. La république islamique avait aussi été invitée à participer à la conférence sur l'Afghanistan qui s'est tenue en mars dernier à La Haye, aux Pays-Bas. Le vice-ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Mehdi Akhoundzadeh, avait demandé aux troupes étrangères de quitter l'Afghanistan. « La présence de forces étrangères n'a pas amélioré les choses dans le pays, et il semble qu'une augmentation des troupes va se révéler inefficace, elle aussi », a déclaré Mohammad Mehdi Akhoundzadeh.

    L'Iran, pays chiite, soutient le gouvernement du président Karzaï et entretient des liens étroits avec les populations chiites afghanes établies à l'ouest, de l'autre côté de la frontière entre les deux pays. Il s'était opposé au régime taliban, essentiellement sunnite.

    L'Arabie Saoudite ambivalente

    Quoique plus éloignée, l’Arabie Saoudite influence elle aussi la destinée de l’Afghanistan. Principale puissance sunnite, elle a inspiré intellectuellement les madrasas, ces écoles coraniques à la base du mouvement taliban.

    Aujourd’hui, l’Arabie saoudite soutient avoir coupé les ponts avec les talibans. Mais Olivier Roy décrit une position ambivalente et complexe, dans laquelle « le roi Abdallah aimerait favoriser une solution politique ». (Écouter l’extrait)



    C’est donc dans cette mosaïque d’influence qu’intervient la Force internationale d'assistance à la sécurité de l’OTAN, qui compte des soldats de 42 pays différents, dont le Canada.

    À ce sujet, Olivier Roy estime que le président américain Barack Obama fait preuve de lucidité avec sa nouvelle stratégie « Afpak », qui englobe le Pakistan avec l’Afghanistan, ainsi que d’autres pays de la région, dans la recherche d’une solution afghane.

    Le chef d'État américain avait annoncé, de concert avec les Nations unies, la mise sur pied d’un groupe de contact pour l'Afghanistan et le Pakistan réunissant tous les pays qui ont intérêt dans la sécurité de la région, soit les pays de l'OTAN, les pays d'Asie centrale, les pays du Golfe, l'Iran, la Russie, l'Inde et la Chine en mars dernier.







    Propos recueillis par Florent Daudens
    Catégorie : Vue d'ensemble

    Évalués à quelques milliers, les talibans intensifient leur présence en Afghanistan, selon plusieurs rapports, et ce, malgré la présence des forces étrangères. Leurs menaces ont pesé lourd sur les élections présidentielles et continuent de planer, comme en témoigne l'attentat survenu mardi à Kandahar. Pour en parler, Radio-Canada.ca a joint Olivier Roy, éminent spécialiste des talibans depuis bientôt 30 ans et chercheur au CNRS.

    Des talibans


    Comprendre qui sont les talibans implique de les définir. Olivier Roy le fait en trois points: élevés dans un islam rigoriste - d'inspiration saoudienne ou salafiste - au sein des madrasas [écoles coraniques], issus de la jeune génération d'alors (début des années 90) et membres de l'ethnie pachtoune. « Ils sont issus de milieux tribaux, mais ils correspondent aussi à une sorte de crise de l'identité tribale. Ils ne sont pas issus de l'aristocratie tribale. Ils prétendent explicitement dépasser les clivages claniques et tribaux et remplacer les coutumes et le code tribaux par la charia - la loi islamique », explique-t-il.

    Ont-ils pour autant la prétention d'élargir leur influence au-delà de leurs zones régionales d'origine? « Ils ne se définissent pas comme des nationalistes afghans. Et c'est ça toute l'ambiguïté des talibans », estime Olivier Roy, qui précise que leur intention est avant tout d'instaurer une société islamique. Une ambiguïté qui rend difficile toute négociation. (Écouter l'extrait)



    À propos des négociations, le président Hamid Karzaï avait invité ses « frères talibans » à participer aux élections et les invite ouvertement à négocier. Un appel qui peut porter fruit? « Dans les circonstances actuelles, non», croit Olivier Roy, puisque notamment « les talibans ont l'impression de gagner […] et Hamid Karzaï est extrêmement déconsidéré ». Mais s'ils estiment « qu'ils représentent le pouvoir de Dieu », « leur base est probablement plus ouverte à des négociations ». (Écouter l'extrait)



    Mais les talibans sont devenus incontournables dans l'équation afghane selon Olivier Roy, et ce, pour deux raisons:

  • La loi et l'ordre: « Le grand succès des talibans est d'avoir imposé la loi et l'ordre à partir de 1996, au prix de la liberté et surtout pour les femmes d'avoir une activité dans l'espace public »;

  • Les Pachtounes: « Ils correspondent à une dynamique de l'ethnie pachtoune qui ne se reconnaît pas ou plus dans le nationalisme afghan et qui a l'impression que le pouvoir à Kaboul est un pouvoir étranger ».


  • L'émergence des néo-talibans bouleverse l'équation

    Ils sont d'autant plus incontournables que de nouveaux combattants, plus jeunes, viennent prendre la relève - les néo-talibans. Le chercheur français les décrit comme des combattants dans la trentaine qui « non seulement ont très peu connu la guerre contre les Soviétiques, mais aussi ne faisaient pas partie des élites talibans quand ceux-ci avaient le pouvoir à Kaboul il y a 13 ou 14 ans ». Ils fraient étroitement avec les talibans pakistanais, les Tchétchènes, les groupes djihadistes internationaux - dont Al-Qaïda. Et d'ajouter : « Ils sont beaucoup plus dans une perspective régionaliste, voire mondialisée, ce qui les rend moins susceptibles d'être attirés par une solution politique purement afghane ».


    Baïtullah Mehsud
    Au fil de ces évolutions, les contours du mouvement taliban deviennent de plus en plus flous, analyse M. Roy. Il note que le mollah Omar occupe toujours le rôle de chef suprême des talibans (depuis 1996) et que la choura de Quetta (le conseil des dirigeants) semble constituer le centre de direction principal du mouvement taliban, ce qui assure le pont entre les différents talibans.

    « Mais au niveau régional, c'est beaucoup moins clair. Prenez Baïtullah Mehsud [que le Pakistan affirme avoir tué], qui est un taliban pakistanais. Dans quelle mesure est-il proche de la choura? Mène-t-il son djihad personnel? Ou est-il lié à Al-Qaïda? Là, c'est plus complexe. », selon lui.

    L'« échec » d'Hamid Karzaï

    Du côté du pouvoir central, la situation ne s'avère toutefois pas plus claire, étant donné ce qu'Olivier Roy qualifie d'échec du président Hamid Karzaï. « Le choix de Karzaï comme président visait justement à créer un pôle solide de Pachtounes anti-talibans. Simplement, on peut dire que cette partie de l'opération a plutôt échoué », note Olivier Roy en expliquant les raisons. (Écouter l'extrait)



    Le retour des talibans serait-il donc inexorable? « Il faut que des choses se fassent sur le terrain. Il faut que la population prenne ses distances. Soit par lassitude, soit parce que les talibans vont trop loin, soit par des incitatifs économiques ou un mélange de tout ça », préconise le chercheur.

    « Mais il faut du temps. Et le temps manque. L'opinion occidentale comprend de moins en moins le sens de la guerre et c'est bien là-dessus que jouent les talibans », constate-t-il.

    Demain, Olivier Roy décrit les rapports de force des puissances étrangères qui se jouent en Afghanistan.

    Propos recueillis par Florent Daudens

    À lire aussi:
  • Niveau record de violence
  • Article de Radio-Canada.ca - 11 juin 2009

  • Un rapport très critiqué
  • Article de Radio-Canada.ca - 8 décembre 2008

  • Les talibans ou le règne de la terreur
  • Dossier de Radio-Canada.ca - 2002
    Catégorie : Les talibans