Ariel Sharon, entre guerre et paix

Journaliste : Sophie-Hélène Lebeuf

« Notre approche garantira un gouvernement stable, la prospérité économique, la paix et la tranquillité. »
21 novembre 2005

Aussi combatif sur les champs de bataille que dans l'arène politique, Ariel Sharon a longtemps paru indestructible. Il n'a jamais laissé quiconque indifférent, que ce soit en Israël, dans le monde arabe ou en Occident.

Pour une tranche de la population israélienne, celui qu'on surnomme « le bulldozer » reste un véritable héros de guerre. Aux yeux des purs et durs, le retrait israélien de la bande de Gaza a fait de lui un traître. Enfin, pour les Palestiniens, surtout ceux du Liban, l'ancien général de 77 ans demeurera un boucher, responsable de massacres de civils.

Fils d'immigrants russes devenus agriculteurs, Ariel Sharon est propriétaire de la principale exploitation agricole du pays. Il possède également une licence en droit et en études du Moyen-Orient.

Perçu comme un militaire courageux, Ariel Sharon a fait les cinq guerres d'Israël.

En 1953, l'Unité 101, dont il fait partie, dynamite une quarantaine de maisons dans le village cisjordanien de Kibya. Bilan de l'expédition punitive : 69 morts, dont plus de 50 civils, en très grande majorité des femmes, des enfants et des vieillards.

Lors de la guerre de 1956, la brigade de parachutistes qu'il dirige s'enfonce profondément derrière les lignes ennemies du Sinaï, en Égypte, une décision qui causera la mort d'environ 40 de ses hommes. Mais, en 1967, commandant les blindés dans le Sinaï, il orchestre une opération qui réussit. Fin stratège, il entrera dans la légende militaire pour avoir franchi le canal de Suez à la tête de 27 000 hommes en 1973, une opération risquée qui changera le cours de la guerre du Kippour.

En 1973, il fonde, avec Menahem Begin et Yitzhak Shamir, le Likoud, issu de l'union de cinq partis de droite. Ministre de l'Agriculture sous Menahem Begin, il est, dès la fin des années 1970, le père de la colonisation à grande échelle dans les territoires occupés, sur le plateau du Golan et dans le Néguev. Au début des années 1990, ce défenseur du « Grand Israël » occupe un autre portefeuille qui lui permet de poursuivre dans cette voie, celui du Logement et de la Construction.

 

Les massacres de Sabra et Chatila

C'est cependant comme ministre de la Défense, au début des années 1980, qu'il impose davantage ses politiques. C'est à cette époque que l'armée israélienne envahit le Liban, en juin 1982, lors d'une campagne destinée à expulser de ce pays Yasser Arafat et l'Organisation de libération de la Palestine (OLP).


Décision controversée, l'invasion du Liban a coûté la vie à des dizaines de soldats israéliens au cours des 22 ans qu'a duré l'occupation.


Quelques semaines plus tard, avec l'accord tacite de l'armée israélienne, voire son soutien logistique, la milice chrétienne du Liban alliée d'Israël, les phalangistes, pénètre dans les camps de Sabra et Chatila, à Beyrouth-Ouest. Quelque 800 Palestiniens et Libanais qui y étaient réfugiés sont massacrés. Une commission gouvernementale tiendra Ariel Sharon indirectement responsable de ce carnage. À la suite de cette décision, il est relevé de ses fonctions, mais il reste un ministre sans portefeuille.

En juin 2001, 28 Palestiniens ont amorcé, devant les tribunaux de Belgique (où une loi autorise la tenue de procès pour crimes de guerre, crimes contre l'humanité et génocide, peu importe l'origine du plaignant et de l'accusé), une poursuite judiciaire contre Ariel Sharon pour son implication présumée dans ces massacres. La cour bruxelloise s'est toutefois déclarée incompétente à le juger.

 

À la tête d'Israël

Celui qui était tombé en disgrâce dans l'opinion publique sait pourtant profiter du climat de tension accentué par sa visite à l'esplanade des Mosquées, à l'automne 2000. Aux dires de certains, ce geste avait pour but de détourner l'attention de Benjamin Netanyahou, alors en course pour le poste de premier ministre.

Le contexte de violence engendré par sa visite lui pave la voie à la tête du gouvernement. Articulant sa campagne électorale autour du thème de la peur, il se présente comme celui qui saura assurer la sécurité de l'État hébreu, quitte à adopter des méthodes musclées. Un message que l'électorat choisit d'écouter en le portant au pouvoir avec plus de 62 % des voix. Ariel Sharon doit cependant s'appuyer sur d'autres partis, comme le Parti travailliste, plus à gauche, et l'extrême droite. Il fera tout pour discréditer le président de l'Autorité palestinienne, Yasser Arafat, qu'il confine à son quartier général de Ramallah, en Cisjordanie, à la fin de 2001.

En 2002, le gouvernement Sharon lance la construction d'un mur entre Israël et la Cisjordanie, dans le but d'empêcher les kamikazes palestiniens de pénétrer en territoire israélien pour y perpétrer des attentats. Les Palestiniens contestent ce qu'ils appellent le « mur de la honte ».

L'année suivante, Ariel Sharon rencontre le président américain George W. Bush et le nouveau premier ministre palestinien, Mahmoud Abbas à Aqaba, en Jordanie, pour un sommet centré sur la Feuille de route, le plan de paix parrainé par le Quartette (États-Unis, Union européenne, Russie, ONU).

Quelques mois plus tard, sa coalition gouvernementale s'effrite, provoquant la dissolution de la Knesset. Reconduit à la tête du Likoud pour les élections législatives, il mène facilement son parti à la victoire. Il lui fait gagner plus de sièges au Parlement, malgré une affaire de prêt controversé consenti par un ami sud-africain pour financer sa précédente campagne. Le nouveau gouvernement est confronté aux difficultés économiques qui s'accumulent et au problème de la violence, qui persiste.

 

La « métamorphose politique »

En février 2004, Ariel Sharon, longtemps désigné comme un apôtre de la colonisation massive, dévoile un plan articulé autour du démantèlement des colonies juives de la bande de Gaza. Dès lors, les purs et durs du parti désavouent celui qui était jusque là leur voix. Son propre parti rejette son initiative, qui provoque en outre la défection de l'extrême droite de son gouvernement de coalition.

En janvier 2005, son gouvernement approuve le plan de retrait de la bande de Gaza et de quatre colonies isolées de Cisjordanie. Entre-temps, Benjamin Netanyahou renonce à son portefeuille aux Finances et annonce son intention d'affronter son vieux rival Ariel Sharon à la tête du Likoud.

Le 22 août, la colonisation dans la bande de Gaza prend fin, une étape bien accueillie par la population israélienne. L'armée se retire trois semaines plus tard, après 38 ans d'occupation. Nul ne se doute que cet événement historique sera le prélude à un véritable séisme politique, quelques mois plus tard.

En novembre, Ariel Sharon est plongé dans la tourmente. Aussitôt élu à la tête du Parti travailliste, Amir Peretz annonce que, le retrait de Gaza étant complété, sa formation n'a plus besoin de rester au sein de la coalition. En outre, la grogne au sein du Likoud ne se calme pas: plusieurs contestent ouvertement le leadership d'Ariel Sharon, et une âpre bataille entre les deux clans qui se sont formés dans le parti semble se dessiner.

Mais, le 21 novembre, Ariel Sharon surprend la classe politique et la population israéliennes en demandant la dissolution du Parlement et en claquant la porte du parti pour créer une nouvelle formation politique, Kadima (En avant). Un peu plus du quart des députés du Likoud décident de le suivre dans son nouveau parti de centre-droite. Ariel Sharon se présente désormais comme un fervent adepte de la Feuille de route et entend mettre un terme à la colonisation en Cisjordanie dite « sauvage », tout en préservant les grands blocs de colonies.

Trop à droite pour ceux qui souhaitent un rapprochement avec les Palestiniens, trop à gauche pour les partisans de la colonisation, son nouveau parti est donné gagnant dans les sondages, à condition qu'il en soit le dirigeant. Kadima peut difficilement présenter un autre dirigeant capable de créer, au même degré qu'Ariel Sharon, une nouvelle force politique. Cette difficulté, en plus du repli sécuritaire dans lequel Israël serait tenté de sombrer, profitera sans doute au Likoud de Benjamin Netanyahu.

De leur côté, les Palestiniens auront raison de s'inquiéter que la lutte à venir pour le pouvoir en Israël ne mette en veilleuse pour un bon moment le processus de paix.

Biographie en images


 
Points litigieux
Initiatives de paix
Les groupes armés palestiniens
De 1897 à 2000 : les sources du conflit
Le conflit en images
Vu des territoires
Mahmoud Abbas
Yasser Arafat, le combattant solitaire
Vu d'Israël
Ariel Sharon
Yitzhak Rabin, la colombe assassinée

Dates clés

1928 : naissance

1947 : rejoint la Haganah (milice de défense de la communauté juive de Palestine, qui sera le noyau de l'armée israélienne)

années 1950 : crée et dirige l'Unité 101, une formation de commandos qui mènent des raids dans les États voisins d'Israël

1953 : massacre de Kybia par l'Unité 101

1973 : artisan de la création du Likoud

1973 : reprend les armes lors de la guerre de Kippour

1975-1977 : conseiller particulier du premier ministre Itzhak Rabin en matière de sécurité

1977 : élu au Parlement

1977-1981 : ministre de l'Agriculture

1981-1983 : ministre de la Défense

juin 1982 : Opération Paix en Galilée pour repousser l'OLP du Liban

septembre 1982 : massacre de réfugiés palestiniens à Chabra et Chatila

1983 : est relevé de ses fonctions de ministre de la Défense

septembre 1999 : succède à son rival Benjamin Netanyahou à la tête du Likoud

1984-1990 : ministre de l'Industrie et du Commerce

1990-1992 : ministre du Logement et de la Construction

1996-1998 : ministre des Infrastructures nationales

1998-1999 : ministre des Affaires étrangères

28 septembre 2000 : sa visite à l'esplanade des Mosquées déclenche une vague de violence dans les territoires occupés

6 février 2001: devient premier ministre

7 mars 2001: forme un gouvernement d'union nationale

13 décembre 2001: le cabinet Sharon déclare Yasser Arafat politiquement « hors jeu »

16 juin 2002: début de la construction du mur israélien

28 janvier 2003 : remporte les élections législatives anticipées

4 juin 2003 : sommet Bush-Sharon-Abbas à Aqaba

2 février 2004 : Sharon annonce qu'il veut démanteler les colonies de la bande de Gaza

6 juin 2004 : le gouvernement adopte un plan de retrait remodelé; l'extrême droite se retire du gouvernement

8 février 2005 : sommet israélo-palestinien de Charm el-Cheikh en faveur de la fin des violences

22 août 2005 : évacuation de la dernière colonie de la bande de Gaza

12 septembre 2005 : retrait militaire israélien de la bande de Gaza

21 novembre 2005 : Sharon annonce qu'il quitte le Likoud pour fonder un autre parti politique

18 décembre 2005 : Ariel Sharon est hospitalisé à la suite d'une attaque cérébrale considérée comme légère, il quitte l'hôpital deux jours plus tard

3 janvier 2006 : son fils, Omri, démissionne du Parlement après son inculpation dans une affaire de corruption impliquant la famille Sharon

4 janvier 2006 : victime d'une grave hémorragie cérébrale, il est opéré d'urgence à Jérusalem

5 janvier 2006 : ses pouvoirs sont transférés au vice-premier ministre, Ehud Olmert


Il a dit...

« J'ai vu les horreurs de guerres féroces. J'ai vu mes amis se faire tuer. Croyez-moi, je comprends l'importance de la paix mieux que bien des hommes politiques qui parlent de paix, mais qui n'ont jamais eu cette expérience. »
2001

« Au Liban, il y avait un accord pour ne pas liquider Yasser Arafat. Sur le principe, je regrette que nous ne l'ayons pas liquidé.  »
31 janvier 2001

« Israël ne prend jamais l'initiative de la guerre.
Cette guerre terroriste, comme les guerres du passé, nous a été imposée.  »
3 décembre 2001

« Arafat est le plus grand obstacle à la paix et à la
stabilité au Proche-Orient.
  »
3 décembre 2001

On a dit de lui...

« Sharon est un dictateur qui conduit [le pays] à la tyrannie, à la corruption et met en danger sa sécurité. [...] La famille Sharon a introduit au cours des dernières années la plus grande corruption au sein du Likoud.  »
Benjamin Netanyahou, 22 novembre 2005

« Sharon ne changera jamais. Un serpent peut changer de peau, mais il reste un serpent.  »
Mohamed Samara, chauffeur de taxi palestinien, en novembre 2005