Ehoud Olmert, dans l'ombre de Sharon

Journaliste: Sophie-Hélène Lebeuf
Mise à jour: avril 2006

Après avoir été dans l'ombre d'Ariel Sharon, Ehoud Olmert marche maintenant dans les traces de son prédécesseur. Le destin a propulsé le discret numéro deux de Kadima à l'avant-scène, lui permettant de réaliser prématurément une vieille ambition: diriger Israël.

Lors de l'élection de mars 2006, le pays a rompu avec sa tradition, celle de porter porter à sa tête des fondateurs de l'État hébreu ou des généraux décorés. À 60 ans, fort d'une longue expérience politique, le nouveau premier ministre israélien n'a toutefois ni le charisme ni la popularité de celui qui occupait le fauteuil avant lui, en plus d'avoir la réputation d'être arrogant. Mais, à l'instar de son mentor, il a adouci son image de faucon au fil des ans. Son défi est ambitieux: fixer les frontières permanentes d'Israël d'ici quatre ans.

« Le moment le plus douloureux de ma vie a été le jour où j'ai découvert que la comptabilité était plus forte que l'histoire et la géographie d'Israël. J'ai réalisé avec effarement que, si nous nous entêtions à tout garder, en 2020, il y aurait 60 % d'Arabes et 40 % de juifs . »
2006

Bercé par le mythe du Grand Israël

Ehoud Olmert, deuxième de trois garçons, naît en 1945 à Binyamina, dans le nord d'Israël. Il grandit dans un milieu rural pauvre et ultra-nationaliste, qui nourrit le rêve du Grand Israël, un État qui s'étendrait de la Méditerranée au Jourdain, en respect avec les frontières bibliques. Son père a déjà été député de Hérout, l'ancêtre du Likoud. Dans sa jeunesse, Ehoud Olmert se joint au mouvement sioniste du Betar. Il obtient un diplôme en philosophie et en psychologie et une licence en droit à l'Université hébraïque de Jérusalem. Soldat dans l'infanterie, il termine son service militaire obligatoire en écrivant pour le journal de l'armée israélienne.

À 20 ans, le jeune militant alors inconnu du Hérout se fait remarquer en réclamant la démission de Menahem Begin de la tête du parti. Il se lance en politique à la fin de la guerre de Kippour, en 1973: il devient alors, à 28 ans, le plus jeune député jamais élu à la Knesset. Il se fait connaître avec une campagne contre la corruption et le crime organisé. Parallèlement, sa carrière d'avocat auprès de grandes entreprises compagnies lui permet de faire fortune.

En 1978, il s'oppose farouchement aux accords de Camp David, qui rendent à l'Égypte le Sinaï, conquis en 1967. Dans les années 1980, le nom d'Ehoud Olmert circule dans des affaires de corruption, mais il n'est jamais accusé. Il devient le protégé de Yitzhak Shamir, du Likoud, qui lui confie divers portefeuilles.

Ehoud Olmert est marié à Aliza Richter, une militante de gauche. Il a cinq enfants, dont une fille adoptive. Ses enfants votent « à gauche ». L'une de ses filles a même refusé de faire son service militaire, et l'un de ses garçons a signé une pétition contre l'occupation israélienne des territoires palestiniens…

Maire de la Ville trois fois sainte

Lorsque Benjamin Nétanyahou prend la tête du Likoud, en 1993, Ehoud Olmert préfère se présenter à la mairie de Jérusalem. Il défait le maire sortant, en poste depuis quatre décennies. Il occupera le poste 10 ans, malgré des scandales de corruption, dont il sort chaque fois blanchi. Le bilan de son administration est mitigé. Il met de l'avant plusieurs projets de revitalisation de la ville et améliore le système d'éducation. Il s'appuie sur les religieux ultra-orthodoxes et soutient la construction de nouveaux quartiers pour les colons dans la partie arabe de Jérusalem (dans l'est de la ville, annexé en 1967). Sous son règne, plusieurs familles laïques ont quitté Jérusalem et la ville a atteint un déficit budgétaire record, devenant l'une des plus pauvres du pays.

Autre point marquant de son règne: c'est lui qui convainc le premier ministre Benjamin Nétanyahou de construire un tunnel dans le mont du Temple vers les quartiers musulmans de la ville. L'initiative controversée mènera à la mort de quelque 70 Palestiniens et 15 soldats israéliens.

À l'élection législative de 1999, Ehoud Olmert favorise le travailliste Ehoud Barak plutôt que son rival de toujours, Benjamin Nétanyahou. Quelques mois plus tard, après que Nétanyahou eut démissionné de la direction du Likoud, Ehoud Olmert est battu à plate couture par Ariel Sharon lors de la course à l'investiture du parti.


Ehoud Olmert prend du galon

En 2003, Ehoud Olmert rejoint le premier ministre Sharon et devient son homme de confiance. Il occupe les portefeuilles du Commerce et de l'Industrie, mais voit celui des Finances lui échapper au profit de Benjamin Netanyahou. Ariel Sharon en fait toutefois son vice-premier ministre.

Souvent, Ehoud Olmert permet au premier ministre de sonder l'opinion publique en dévoilant aux médias des projets du gouvernement pendant qu'Ariel Sharon peaufine sa stratégie. Dès novembre 2003, il parle du désengagement de la bande de Gaza. Un an plus tard, il évoque déjà le retrait de la Cisjordanie.

Lorsque Ariel Sharon présente, puis concrétise son projet de retrait israélien de la bande de Gaza, en 2005, Ehoud Olmert en est l'un des plus ardents défenseurs. Il hérite du portefeuille de Benjamin Nétanyahou lorsque celui-ci démissionne pour protester contre l'initiative.

En novembre 2005, le fidèle allié d'Ariel Sharon est l'un des premiers à le suivre lorsque celui-ci quitte le Likoud pour fonder Kadima, une formation plus au centre de l'échiquier politique. D'autres transfuges du Likoud et du Parti travailliste se joignent au nouveau parti, qui vogue en tête des intentions de vote. À un peu plus de deux mois des élections anticipées, l'attaque cérébrale d'Ariel Sharon, qui le plonge dans un profond coma, propulse Ehoud Olmert à la tête de Kadima et dans le fauteuil de premier ministre de façon intérimaire.

 

L'héritier d'Ariel Sharon

Moins populaire que le fondateur de Kadima, Ehoud Olmert laisse la photo d'Ariel Sharon sur les affiches publicitaires du parti pendant la campagne électorale. Pendant que ses anciens alliés du Likoud le surnomment « Smolmert » (smol signifie « gauche » en hébreu), les travaillistes attaquent son style de vie. « Son train de vie irrite, lui qui fume cigare sur cigare, s'habille en costumes Cardin, collectionne les stylos de luxe, adore les boutons de manchette en or, se rend à New York une fois par mois pour fréquenter Broadway », rapporte le magazine Le Point (23 mars 2006).

Lorsque le Hamas remporte les élections palestiniennes, en janvier 2006, Ehoud Olmert annonce qu'il ne négociera pas avec un gouvernement qui inclura le mouvement islamiste. Il promet en outre de montrer une « poigne de fer » contre le terrorisme. Joignant le geste à la parole, son gouvernement même un raid israélien sur la prison de Jéricho, en Cisjordanie. Officiellement, c'est pour reprendre un prisonnier tenu responsable de l'assassinat d'un ministre israélien, en 2001. Plusieurs observateurs estiment toutefois que l'opération militaire a pour but de démontrer aux Israéliens qu'Ehoud Olmert saura, comme Ariel Sharon, faire preuve de fermeté.

Sur un point au moins, il va plus loin que son prédécesseur. Il s'engage à fixer les frontières définitives d'Israël d'ici 2010, selon le tracé qui correspond grosso modo au mur séparant Israël de la Cisjordanie. Alors qu'Ariel Sharon avait indiqué qu'il n'y aurait pas d'autre désengagement unilatéral, lui promet qu'Israël se retirera des colonies juives isolées de Cisjordanie.

Son plan prévoit également que les grands blocs de colonies près de Naplouse, Hébron et Ramallah, de même qu'Ariel, Etzion et Maale Adoumim, seront annexés au territoire israélien. Les colons évacués seraient relogés dans ces colonies. Il promet aussi d'assurer une continuité territoriale entre Maalé Adoumim et Jérusalem grâce à la construction d'un corridor. Ehoud Olmert s'engage en outre à maintenir une présence militaire dans les zones évacuées et à compléter la construction de la clôture de sécurité.

Il demande au Hamas d'accepter les principes de la Feuille de route (le plan de paix parrainé par le Quartette, composé des États-Unis, de l'Union européenne, de la Russie et de l'ONU), de se désarmer, de reconnaître le droit d'exister Israël et d'accepter les ententes internationales. Alors, dit-il, il pourra y avoir négociation. Sinon, il avertit qu'Israël ira de l'avant avec un plan unilatéral. Autant le Hamas que les colons ont vivement dénoncé le plan de retrait.

Kadima termine premier à l'élection législative du 28 mars 2006. Le parti à qui les sondeurs prédisaient une quarantaine de sièges trois mois plus tôt doit toutefois se contenter d'une victoire modeste, avec 29 sièges sur les 120 que compte la Knesset. À la tête d'un gouvernement de coalition, Ehoud Olmert a maintenant la lourde tâche de remplir ses ambitieuses promesses électorales. Celui qui a accédé au pouvoir suprême par la porte de derrière doit maintenant prouver qu'il a la carrure nécessaire pour remplir ses nouveaux habits de premier ministre.

Nos dossiers, nouvelles et émissions d'affaires publiques:

Courte victoire de Kadima (animation de l'AFP)

Ariel Sharon rompt avec le Likoud (animation de l'AFP)

Israël quitte la bande de Gaza


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LE CONFLIT
Points litigieux
Initiatives de paix
Les groupes armés palestiniens
De 1897 à 2000 :
les sources du conflit
Le conflit en images
LES PALESTINIENS
Vu des territoires
Le Hamas au pouvoir
Mahmoud Abbas
Arafat, le combattant solitaire
LES ISRAÉLIENS
Vu d'Israël
La victoire de Kadima
Ehoud Olmert
Ariel Sharon
Rabin, la colombe assassinée

Dates clés

1945 : naissance

1973 : élection à la Knesset

1988 : ministre sans portefeuille dans le gouvernement de Yitzhak Shamir

1990-1992 : ministre de la Santé, puis des Affaires arabes

1993-2003 : maire de Jérusalem

2003 : vice-premier ministre, ministre de l'Industrie et du Commerce

2003-2004 : ministre des Communications

août 2005 : ministre des Finances

janvier 2006 : premier ministre par intérim

mars 2006 : élection sous la bannière de Kadima


Il a dit...

«  Le jour est proche où une majorité de Palestiniens dira : "Nous ne voulons plus deux États. Donnez-nous seulement le droit de vote." Alors, ce jour-là, nous aurons tout perdu. »
2003

«  Si les Palestiniens acceptent [...] de renoncer à [leur] rêve de destruction, nous nous assoirons avec eux à la table des négociations afin de créer une nouvelle réalité dans la région. S'ils ne le font pas, [...] nous agirons sans l'accord des Palestiniens. »
29 mars 2006

« Le tracé de la clôture, qui a jusqu'à maintenant été une clôture de sécurité, correspondra au tracé de la frontière permanente. »
2006

« Quiconque est impliqué personnellement et directement dans la violence est une cible [militaire]… Alors, si Haniyeh commet des actes de terreur, il s'expose lui-même à la possibilité d'être pris pour cible. »
en entrevue au Jerusalem Post, 2006

« Lili Sharon était une femme merveilleuse, qui était mariée à un homme très étrange. »
mars 2000 (avant qu'Ariel Sharon et lui ne deviennent alliés)

« " [Le premier ministre Menahem Begin] avait raison, et j'avais tort. Dieu merci, nous sommes sortis du Sinaï.»
2005