LE HAMAS AU POUVOIR

Journaliste: Sophie-Hélène Lebeuf
Mise à jour: 6 avril 2006

Avec la victoire fracassante du Hamas aux élections législatives de janvier 2006, c'est un véritable séisme politique qui secoue les territoires palestiniens. Mettant un terme à des décennies de monopole du Fatah, le parti fondé par le défunt Yasser Arafat, la démocratie a parlé. Les Palestiniens ont rejeté une formation usée et corrompue, perçue comme inefficace et incapable de créer un État palestinien, lui préférant un parti qui refuse de reconnaître son puissant voisin israélien et prône sa destruction. La secousse s'est évidemment fait sentir en Israël, mais, à terme, elle risque aussi de se répercuter dans tout le Moyen-Orient.

Une victoire sans équivoque

Le Hamas (l'acronyme en arabe de « Mouvement de la résistance islamique », a remporté 76 des 132 sièges du Parlement palestinien, malgré des sondages qui accordaient une légère avance au Fatah du président Mahmoud Abbas. De majoritaire qu'il était, le Fatah n'en a récolté que 43. Les 13 autres sièges sont allés à de petits partis ou à des candidats indépendants. Même si ce scénario vient surprendre les analystes, le groupe extrémiste, dont c'était la première participation à des élections législatives, n'a pas volé sa victoire auprès du 1,3 million d'électeurs inscrits. Un taux de participation avoisinant les 80 % et, de l'avis même des observateurs, le calme dans lequel s'est déroulé le scrutin du 25 janvier, confirment la légitimité des résultats.

Pour la première fois depuis la mise sur pied du parlement ou Conseil législatif palestinien (CLP), en 1996, le Fatah, un parti laïc, a perdu sa majorité. Le premier ministre Ahmed Qoreï et son gouvernement ont démissionné, avant même la divulgation officielle des résultats. Qui plus est, le Fatah a décliné le « partenariat » offert par le Hamas aux autres « forces palestiniennes », qui incluent également le Djihad islamique, le Front de libération de Palestine (FPLP), le Front démocratique de libération de la Palestine (FDLP) et d'autres groupes armés.

À l'annonce de sa victoire, des partisans du Hamas se sont hissés sur le toit du parlement, dans la ville cisjordanienne de Ramallah, pour remplacer le drapeau palestinien par la bannière de l'organisation. Dans certaines villes de la bande de Gaza, des véhicules, chargés de militants armés, ont pris d'assaut les rues au son des klaxons et des rafales de fusils automatiques. Au son, aussi, des chants: « Votre objectif? Allah! Votre leader? Dieu! Votre chemin? Le Jihad! Votre ambition? Le martyre! ». Le ton est donné...

Les extrémistes au pouvoir

Le fondateur du Hamas, le cheikh Ahmed Yassine, a été assassiné par Israël lors d'une attaque aérienne ciblée en mars 2004. Son successeur, Abdul Aziz Al-Rantissi, a subi le même sort un mois plus tard. Khaled Meshaal dirige maintenant le groupe, à partir du Liban et de la Syrie. Mohammed Deïf est pour sa part à la tête de la branche armée.

Fondé par le cheikh Ahmed Yassine dans la foulée de l'Intifada de 1987 (la guerre des pierres), le Hamas s'oppose farouchement au processus de paix initié en 1993 avec les accords d'Oslo. Son objectif à court terme: chasser les Israéliens des territoires palestiniens, par ses attaques contre les soldats israéliens et les colons juifs en Cisjordanie et jusqu'à tout récemment dans la bande de Gaza, mais aussi contre des civils sur le sol israélien. À plus long terme, il vise la destruction d'Israël et la création d'un État palestinien islamique.

Le Hamas, outre son aile politique, possède aussi une branche armée, les Brigades Ezzedine al-Qassam, responsable de centaines d'attaques, dont des attentats-suicides, et des centaines de morts en Israël. Le retrait israélien de la bande de Gaza, en 2005, découle d'ailleurs de cette stratégie, clame le Hamas. Même s'il respecte présentement un cessez-le-feu, son engagement envers la lutte armée reste entier. Là où les partisans du Hamas voient une bataille légitime contre l'occupation militaire israélienne, la communauté internationale - Israël, États-Unis et Union européenne en tête - voit du terrorisme.

Mais le Hamas, c'est aussi des oeuvres de bienfaisance (construction d'hôpitaux, d'écoles et d'institutions religieuses dans les villes et camps de réfugiés, par exemple), qui ont contribué à son succès auprès d'une population éprouvée par la pauvreté et un chômage endémique, qui se sent abandonnée par le Fatah et réprimée par l'État hébreu.

C'est d'ailleurs son image d'intégrité, de soutien au peuple palestinien et son opposition à Israël, entre autres, qui lui ont permis d'être élu. Ironiquement, le Hamas se retrouve à la tête du CLP, une instance politique née des accords de paix d'Oslo, qu'il a pourtant toujours rejetés.

Arguant que seule la guerre sainte peut résoudre le problème israélo-palestinien, le Hamas a toujours rejeté toute solution diplomatique et martèle encore qu'il ne tiendra pas des discussions de paix avec Israël. Il a également rejeté la Feuille de route, un plan de paix présenté par le Quartette sur le Proche-Orient (États-Unis, Union européenne, ONU et Russie).


Au ban de la communauté internationale

« Vous ne pouvez pas avoir un pied en politique et un autre dans la terreur. »
- la secrétaire d'État américaine, Condoleezza Rice

« Si vous avez la destruction d'Israël dans votre programme, vous n'êtes pas un partenaire pour la paix », a averti le président américain George W. Bush.

Mais l'Autorité palestinienne (le gouvernement), dépend largement, pour son budget, de l'aide financière internationale, principalement de l'Union européenne. La communauté internationale fournit à la population palestinienne 1,3 milliard de dollars américains par an.

Fin mars, après l'investiture du gouvernement palestinien, le Quartette a répété qu'il réduirait son aide financière au gouvernement palestinien si le Hamas ne se pliait pas aux conditions de la communauté internationale: mettre un terme à la violence, reconnaître Israël et respecter les accords de paix internationaux.

Le Canada est allé plus loin en devenant le premier pays, après Israël, à couper les vivres à l'Autorité palestinienne et à rompre ses liens diplomatiques avec elle. Ottawa a cependant indiqué qu'il continuerait de verser de l'aide humanitaire via des organisations non gouvernementales. Washington a de son côté annoncé qu'il suspendait tout contact avec le gouvernement palestinien.

Pour sa part, le gouvernement russe a indiqué qu'il resterait en contact avec le Hamas. Une délégation du mouvement islamiste s'est même rendue à Moscou en mars dernier.

Le Hamas peut également compter sur le soutien de la Ligue arabe, qui s'est engagée à verser les 50 millions de dollars américains par mois promis en 2002 à l'Autorité palestinienne. Mais cela sera-t-il suffisant? En outre, malgré leur appui, plusieurs dirigeants arabes, principalement en Jordanie et en Égypte, ne voient pas d'un bon oeil l'élection du premier mouvement islamique à la tête d'un gouvernement arabe.

Un sombre tableau

Dans un rapport publié le 16 mars 2006, la Banque mondiale a conclu qu'une « grave dépression » menacerait les territoires palestiniens si la communauté internationale gelait son aide. Dans le pire des cas, la suspension de l'aide financière versée par Israël et les pays occidentaux ferait chuter le produit intérieur brut (PIB) palestinien de 27 %, même si les pays arabes continuent de verser de l'argent. Le taux de chômage officiel atteindrait 40 % dès cette année et toucherait près de la moitié de la population l'an prochain. La pauvreté, qui touche aujourd'hui 44 % des Palestiniens, grimperait à 67 % en 2006 et à 74 % l'année suivante.


Un Cabinet monochrome

Deux mois après l'élection, le gouvernement palestinien, qui compte un chrétien et une femme, a prêté serment. Formé de 24 ministres (14 en Cisjordanie et 10 dans la bande de Gaza), le Cabinet est dirigé par Ismaïl Haniyeh, 43 ans. Il a déjà été le secrétaire particulier du fondateur du Hamas, cheik Ahmed Yassine.

Le Hamas est le seul parti représenté au sein du conseil des ministres. Un mois de consultations avec les autres formations politiques élues, dont le Fatah, pour former un gouvernement de coalition nationale a échoué. Le gouvernement est également composé de technocrates et de professionnels. Les postes clés, comme le ministère de l'Intérieur, des Finances et des Affaires étrangères sont toutefois détenus par des chefs du Hamas.

La séance d'investiture, fin mars, s'est déroulée au siège du CLP à Ramallah, en Cisjordanie. Les ministres de la bande de Gaza, même le premier ministre, ont dû assister à la rencontre par vidéo-conférence, puisque Israël leur interdit de quitter le territoire. Pour cette raison, Ismaïl Haniyeh devra compter sur son bras droit, Nasser Eddin Shaer, un professeur d'études islamiques de 48 ans. Ce dernier devient en quelque sorte le premier ministre de Cisjordanie.

Quel avenir pour la paix?

Petit rappel: en 1996, la violence atteint son paroxysme, avec des attentats sanglants du Hamas, déstabilisant le gouvernement travailliste en Israël. Selon plusieurs analystes, c'est ce qui a poussé plusieurs Israéliens à rejeter le processus de paix et à élire le Likoud et son dirigeant, Benjamin Netanyahou, opposé au processus d'Oslo. De l'avis de plusieurs observateurs politiques, son gouvernement a systématiquement violé les accords de paix.

« [Le gouvernement du Hamas] sera prêt à discuter avec le Quartette des moyens de mettre fin au conflit et d'instaurer le calme dans la région. »
Ismaël Haniyeh (27 mars 2006)

S'il semble modérer son discours envers la communauté internationale, le premier ministre palestinien se refuse toujours à renoncer à la violence, à reconnaître Israël et les accords internationaux ou même à négocier avec l'État hébreu.

Israël se retrouve donc face à un adversaire politique voué à sa destruction, et dont il a par le passé assassiné plusieurs des dirigeants. Le premier ministre israélien, Ehoud Olmert, a indiqué que l'État hébreu ne négocierait pas avec un gouvernement palestinien dont ferait partie le Hamas si celui-ci ne déposait pas les armes et ne renonçait pas à son idéologie anti-israélienne. Voilà qu'il n'en fait pas seulement partie, il le dirige! Un des ministres du gouvernement israélien a même déclaré, en mars, que le premier ministre palestinien pourrait être éliminé si le Hamas continuait ses activités terroristes.

Les pourparlers de paix ne sont donc pas pour demain, et Kadima, le parti d'Ehoud Olmert, s'est fait élire en promettant de tracer les frontières définitives d'Israël, et donc des territoires palestiniens, d'ici 2010, quitte à le faire de façon unilatérale. Le successeur d'Ariel Sharon a même confirmé les craintes des Palestiniens, en précisant que  le tracé de la « clôture de sécurité correspondra au tracé de la frontière permanente ». Rien pour calmer le jeu des intégristes palestiniens.

La scène intérieure palestinienne elle-même n'est pas dénuée de tensions. La rivalité avec le gouvernement est palpable: le Hamas refuse toute discussion avec Israël, tandis que le président de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, du Fatah, se dit de son côté ouvert à la négociation. Des violences ont même éclaté entre les militants des deux formations, menant à mort de certains d'entre eux.

Le principal mouvement de « résistance » doit maintenant composer avec les réalités du pouvoir politique et ses impératifs de pragmatisme. ll doit prouver qu'il fera mieux que le Fatah, dans une région où la paix semble un lointain souvenir. Dans une région aussi où la population palestinienne est confrontée à un niveau de vie des plus difficiles et à de sombres perspectives d'avenir.


Dossier:

Le Hamas remporte les législatives palestiniennes (animation de l'AFP)

 


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LE CONFLIT
Points litigieux
Initiatives de paix
Les groupes armés palestiniens
De 1897 à 2000 :
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Le conflit en images
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Vu des territoires
Le Hamas au pouvoir
Mahmoud Abbas
Arafat, le combattant solitaire
LES ISRAÉLIENS
Vu d'Israël
La victoire de Kadima
Ehoud Olmert
Ariel Sharon
Rabin, la colombe assassinée