LA VICTOIRE DE KADIMA

Journaliste: Sophie-Hélène Lebeuf
Mise à jour: 11 mai 2006

Arrivé en tête à l'élection du 28 mars dernier, Kadima, le parti fondé par Ariel Sharon, a fait moins bien que prévu. Sa victoire, aussi courte soit-elle, a tout de même bouleversé l'échiquier politique. Elle a mis un terme à la domination des deux grands partis - Likoud et Parti travailliste - qui s'étaient succédé au pouvoir depuis la fondation de l'État hébreu, en 1948.

La fin d'une époque


AFP PHOTO GALI TIBBON

Ariel Sharon semblait se diriger vers une victoire facile à la tête de l'État hébreu. Mais le coma dans lequel il est plongé depuis janvier a bouleversé le jeu politique israélien. La lutte devait donc se jouer entre les trois principaux acteurs de la scène politique: l'héritier spirituel d'Ariel Sharon, Ehoud Olmert, le travailliste Amir Peretz et le chef du Likoud, Benyamin Nétanyahou.

Mais le scrutin a réservé quelques surprises. Comme prévu, Kadima a terminé en tête des suffrages, mais la formation a récolté une dizaine de sièges de moins que ce que prédisaient les sondages. Au deuxième rang, les travaillistes s'en sont tirés honorablement. Ce n'est pas le cas du Likoud, un parti en déroute qui a dû se contenter de la cinquième position. Autres perdants du verdict des urnes: l'Union nationale et le Parti national religieux, les ultranationalistes religieux. Leur option du « Grand Israël », un pays délimité par les frontières bibliques, semble donc en déclin.

Mais la grande surprise de cette élection est néanmoins l'entrée au parlement du Parti des retraités (GIL), consacré à la défense du niveau de vie des personnes âgées.

Le taux de participation de 63,2 % a été le plus bas jamais enregistré en Israël.

Dans son discours de victoire, le premier ministre Olmert a repris le thème central de sa campagne électorale: la séparation de l'État hébreu d'avec les Palestiniens. Tout en se disant ouvert à la discussion, il a averti qu'il pourrait, faute d'entente, fixer unilatéralement les frontières israéliennes d'ici 2010.

« Je suis prêt à renoncer au rêve du Grand Israël. Nous sommes prêts à évacuer des juifs qui vivent dans des implantations pour permettre aux Palestiniens de réaliser [leur] rêve d'avoir un État. Si les Palestiniens acceptent d'agir en ce sens, nous nous assiérons avec eux à la table des négociations afin de créer une nouvelle réalité dans la région. S'ils ne le font pas, nous prendrons notre destin entre nos mains. »
- Ehoud Olmert

 

Le gouvernement

Le ministre de la Défense, Amir Peretz

Avec ses 29 sièges, c'est Kadima qui a réuni autour de sa formation les autres partis qui forment le gouvernement de coalition. Il a trouvé, au terme d'un mois de tractations, trois partenaires: le Parti travailliste (qui a remporté 19 sièges à l'élection), le parti Shass (12 sièges) et le Parti des retraités (7 sièges). Le gouvernement dispose donc d'une courte majorité de 67 sièges sur les 120 du Parlement.

Le cabinet, approuvé le 4 mai, compte 25 ministres, en incluant le premier ministre Olmert.

Kadima obtient 12 ministères, dont celui des Affaires étrangères, attribué à Tzipi Livni. Perçue comme l'étoile montante du parti, cette transfuge du Likoud, ex-agente des services de renseignement israéliens, devient aussi le numéro deux du cabinet. Les très importants ministères des Finances et de la Sécurité intérieure reviennent également à la formation. Certains transfuges travaillistes ne sont pas oubliés, dont Shimon Peres, doyen de la scène politique israélienne et Prix Nobel de la paix. Il s'occupera du Développement régional.

Les travaillistes héritent pour leur part de sept ministères, dont celui, très convoité, de la Défense, qui revient à Amir Peretz. Sa nomination à ce poste malgré son inexpérience sur les questions militaires a suscité de nombreuses critiques. De leur côté, les ultra-orthodoxes séfarades du Shass obtiennent quatre ministères et le Parti des retraités, deux.

La coalition s'engage à atteindre deux objectifs principaux: réduire les inégalités sociales et fixer les frontières définitives d'Israël, une promesse inscrite au programme électoral de Kadima. Le Shass a toutefois refusé d'accorder son appui inconditionnel à une autre promesse électorale des troupes d'Ehoud Olmert, celle d'un retrait unilatéral de certaines colonies de Cisjordanie. La solidité de la coalition est donc loin d'être garantie.

Chronique d'une élection annoncée

En février 2005, plusieurs partis hostiles au projet de retrait unilatéral de la bande de Gaza, proposé par Ariel Sharon, quittent la coalition gouvernementale formée autour du Likoud. Le Parti travailliste de Shimon Peres se joint alors à un gouvernement d'unité nationale, le temps qu'aboutisse le projet. Une fois le retrait terminé, en août, la formation reste cependant en poste. Lorsqu'il accède à la direction du Parti travailliste, en novembre, Amir Peretz retire sa formation de la coalition. Ariel Sharon n'a d'autre choix que de démissionner du poste de premier ministre, demandant au président israélien de déclencher des élections anticipées.

Mais c'est par une autre décision annoncée le même jour qu'Ariel Sharon donne un électrochoc à la société israélienne. Confronté à la grogne suscitée par le retrait israélien au sein même de son parti, le Likoud, Ariel Sharon voit son leadership contesté par Benyamin Nétanyahou. Il décide de quitter le parti pour fonder Kadima, une formation plus centriste. Ce faisant, il redessine la carte politique israélienne, traditionnellement divisée entre la droite et la gauche. Avec à sa tête la figure politique la plus populaire depuis Ben Gourion, fondateur de l'État hébreu, Kadima a le vent dans les voiles. Quelques semaines plus tard, Ariel Sharon plonge dans un coma à la suite d'une attaque cérébrale. Le vice-premier ministre, Ehoud Olmert, prend alors la direction de Kadima.

Ensuite, le Hamas, qui refuse de reconnaître l'État hébreu, remporte les législatives dans les Territoires palestiniens. Contrairement à ce que s'attendaient les observateurs, son élection n'a toutefois pas influencé l'électorat israélien.

Le système électoral

Le Parlement israélien, la Knesset, compte 120 sièges. Les députés ne représentent pas une circonscription, mais l'ensemble du pays. Chaque parti présente une liste de candidats, classés en ordre de priorité. Les électeurs optent pour une des listes soumises par les formations politiques. Il s'agit d'un mode de scrutin proportionnel: plus un parti obtient de voix, plus il obtient de sièges. Les sièges attribués à un parti sont ensuite distribués en respectant l'ordre des candidats sur sa liste, le chef du parti étant évidemment en tête de liste. Une formation doit franchir le seuil de 2 % des votes pour être représentée à la Knesset.

Ce système électoral, qui produit une multitude de partis, n'a jamais permis à une formation d'exercer seule le pouvoir. Il en découle une instabilité politique, puisque le gouvernement doit s'appuyer sur une coalition de partis, qui s'effrite immanquablement avant la fin du mandat de quatre ans. Le scrutin du 28 mars dernier était le cinquième à se tenir en 10 ans...

 

Les partis politiques

Trente et une formations ont courtisé les électeurs israéliens pour accéder à la Knesset, dont quelques partis religieux et d'autres, arabes.

Kadima (centre-droite)

Même si la formation dirigée par Ehoud Olmert en était à sa première expérience électorale, elle est formée de plusieurs politiciens expérimentés, transfuges du Likoud et du Parti travailliste. En faveur de la création d'un État palestinien, le parti s'est engagé à fixer d'ici 2010 les frontières définitives d'Israël. « Le tracé de la clôture, qui a jusqu'à maintenant été une clôture de sécurité, correspondra au tracé de la frontière permanente », a déclaré le dauphin d'Ariel Sharon pendant la campagne électorale, confirmant ainsi les craintes des Palestiniens.

Il a en outre promis le retrait unilatéral des colonies juives isolées de la Cisjordanie. Les grands blocs de colonies près de Naplouse, Hébron et Ramallah, de même qu'Ariel, Etzion et Maale Adoumim, seraient annexés au territoire israélien. Promettant de montrer une « poigne de fer » contre le terrorisme, Ehoud Olmert maintiendrait une présence militaire dans les zones évacuées et compléterait la construction de la clôture de sécurité. Il s'est engagé à accorder au Hamas « un délai raisonnable »pour qu'il reconnaisse Israël et dépose les armes.

Parti travailliste (gauche)

Après son élection surprise à la tête du Parti travailliste, Amir Peretz a ramené son parti vers la gauche. Soucieux de réduire le fossé entre les pauvres et les riches, il a présenté un programme politique aux orientations sociales-démocrates. Plusieurs de ses positions sur la lutte antiterroriste ont toutefois sembler s'aligner sur celles de Kadima. Il refuse lui aussi de négocier avec le Hamas tant que celui-ci ne renonce pas à la lutte armée et ne reconnaît pas à Israël le droit d'exister. Il appuie le retrait unilatéral de certaines colonies juives, l'annexion des grands blocs de colonies juives au territoire israélien et la construction de la « barrière de sécurité » en Cisjordanie.

Contrairement à ses rivaux de Kadima et du Likoud, le dirigeant travailliste a cependant accepté de rencontrer le président de l'Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas (du Fatah). Il condamne en outre « les punitions collectives frappant les Palestiniens » et favorise « la poursuite de l'aide humanitaire. »

Quelques membres clés du Parti travailliste, dont l'ex-premier ministre Shimon Peres, arrivé deuxième à l'investiture du parti, ont quitté ses rangs pour se joindre à Kadima. Selon plusieurs médias israéliens, Amir Peretz a néanmoins su s'entourer d'une équipe solide, qui devrait récolter plusieurs portefeuilles.

Likoud (droite)

Fort de 40 sièges à l'élection de 2003, le parti semble s'être littéralement effondré aux élections législatives, ne réussissant à faire élire que 12 députés.

Le plan de retrait de la bande de Gaza a accentué la fracture entre ses éléments plus modérés et les plus radicaux. Orphelin de son chef et cofondateur, le Likoud était aussi privé d'une dizaine de ses figures importantes qui ont suivi Ariel Sharon. Benyamin Nétanyahou, qui contestait ouvertement son leadership et qui a même quitté le Cabinet pour protester contre le retrait israélien, s'est retrouvé à la tête du parti. Sous sa gouverne, le Likoud s'est orienté davantage vers la droite.

Nétanyahou a proposé « une politique de force, de dissuasion et de lutte contre le Hamas ». À part peut-être pour une poignée de colonies isolées, il s'oppose à tout retrait unilatéral des territoires palestiniens, qu'il perçoit comme un cadeau fait au Hamas. À l'instar des autres partis de droite, le Likoud veut accroître la présence israélienne en Cisjordanie. Entouré d'une l'équipe considérée comme peu séduisante pour l'électorat, l'ancien ministre des Finances s'était en outre engagé à éradiquer la pauvreté en trois ans. La déroute du Likoud pourrait fort bien signifier la fin de la carrière politique de Benjamin Nétanyahou.

Les autres partis:

Shinui (pour la séparation de l'État et de la religion)
Shas (parti ultra-orthodoxe séfarade)
Meretz-Yahad (gauche)
Union nationale (extrême droite)
Parti national religieux (radical)
Yisrael Beitenu (« Notre maison est Israël » en hébreu; veut réduire au minimum le nombre d'Arabes en Israël)
Judaïsme de la Torah unie (parti ultra-orthodoxe ashkénaze)
Liste arabe unie
Balad (parti arabe radical)

Les autres formations, plus marginales, défendaient un enjeu spécifique, comme les droits des retraités, l'environnement, la lutte contre la corruption ou la légalisation de la marijuana.

Nos dossiers, nouvelles et émissions d'affaires publiques:

Le Point: Victoire de Kadima

Maisonneuve en direct: Analyse des résultats des élections

Sans frontières: Kadima en tête

Courte victoire de Kadima (animation de l'AFP)

Ariel Sharon, entre guerre et paix

Le Hamas au pouvoir

Le Hamas remporte les législatives palestiniennes (animation de l'AFP)

Ariel Sharon rompt avec le Likoud (animation de l'AFP)

Israël quitte la bande de Gaza

 

Autres hyperliens:

Haaretz
Section spéciale sur les élections (en anglais)

Jerusalem Post
Section spéciale sur les élections (en anglais)

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