Au confluent du fleuve Casamance et de l’océan Atlantique, Carabane étend ses rivages de sable au milieu de ses multiples bolongs, des bras de mer. On y découvre un petit paradis où abondent baobabs, palmiers et cocotiers, où 400 habitants musulmans et chrétiens, majoritairement de l’ethnie diola, se réveillent au chant du coq, où les cochons noirs et les poules déambulent dans les rues de terre battue, où les chevreaux se prélassent sur le balcon de l’école, où les élèves étudient en français dans une école sombre au plancher fait de coquillages, où les chansons des femmes lors de leur retour des rizières en pirogue brisent le silence de la nuit.

La petite île de 57 kilomètres carrés ne reçoit la visite du médecin au dispensaire qu'une fois par mois et dispose d'un réseau téléphonique, c'est-à-dire celui du « télécentre » payant, qui ne fonctionne qu'à l'occasion. Les chauve-souris ont investi son église catholique, vestige de l'évangélisation de Karam Akam (« de l'autre côté de la rivière »), ancien nom de l'île. Dépourvu de routes, d'électricité et d'eau courante - les femmes puisent l'eau au puits -, l'endroit fait voyager dans le temps.

Pour s'y rendre, on peut prendre l'avion jusqu'à Zinguinchore - une solution trop chère pour la majorité des Sénégalais - avant de terminer le trajet en pirogue. Jusqu'en 2002, un bateau reliait Carabane à Dakar. Son naufrage, qui a fait 1800 victimes au large de la Gambie, a sonné le glas de la liaison maritime.

Il reste le taxi brousse, dans lequel peuvent tenir sept personnes, ou le car, dans lequel s'entassent une dizaine de passagers au départ de Dakar. Il y a toujours un Sénégalais qui nous fait la conversation et nous prend sous son aile. Par endroits, les nids-de-poule sont si nombreux que les conducteurs roulent à côté de la route ou coupent à travers champ. Sinon, ils font du slalom pour les éviter. Il faut passer quatre postes frontières, puisque la Casamance est séparée du reste du Sénégal par le mince bandeau que constitue la Gambie: 25 kilomètres dans sa portion la plus large. Du côté sénégalais, j'ai dû repousser les avances des douaniers et même parfois leurs demandes en mariage! Côté gambien, il faut payer le bakhchich, un « pourboire » exigé par les douaniers pour nous laisser entrer dans leur pays.

Puis, on embarque dans le bac qui traverse le fleuve Gambie: nous descendons des véhicules sous un soleil de plomb et attendons plusieurs heures dans un embarcadère situé tout près d'un dépotoir, où nous sommes accueillis avec enthousiasme par de multiples vendeurs et restaurateurs.

Après la traversée, il faut faire acte de patience aux nombreux checkpoints: la Casamance sort tout juste d'une rébellion et le gouvernement préfère rester vigilant. On descend enfin à Eilinkin: une pirogue nous emmène à l’île en une dizaine de minutes. Durée totale du trajet: entre 9 et 12 heures.

 

Cap sur le tourisme


Rama Sarr

Rama Sarr, 35 ans, a choisi de vivre à Carabane. À Dakar, la jeune coiffeuse arrivait à peine à joindre les deux bouts. Depuis deux ans, en plus d'éduquer ses sept enfants et de coiffer des femmes du village, elle conjugue teinture batik et couture. Robes, boubous, pantalons, nappes, toiles et T-shirts font partie d'une production destinée aux touristes. Un travail qui l'occupe souvent sept jours sur sept. « Ici, la vie est plus facile », soutient-elle pourtant dans la cour arrière de la boutique, manipulant tissus, couleurs et fixateur.


Djibril Sy

Cet emploi, Rama le doit à son beau-frère, Djibril Sy. Enseignant à l'école du village, il a lancé le projet à la fin des années 1990. À l'origine, l'atelier était offert à des élèves de 10 à 15 ans.

Quand le gouvernement a refusé de subventionner l'initiative, il en a assumé lui-même les coûts, aidé d'Occidentales compatissantes: une Espagnole de passage donnant les premiers cours, une Française fournissant ensuite les machines à coudre. Les profits ont servi à financer l'achat de fournitures scolaires et les déplacements pour les examens, tenus à l'extérieur de l’île. Puis, la coopérative scolaire a cessé de fonctionner en 2000, le tourisme se tarissant en raison de l'insécurité entourant la rébellion en Casamance.

De fil en aiguille, M. Sy a fini par ouvrir l'atelier à tous les intéressés, même aux résidents d'autres villages. La formation initiale dure deux jours, le perfectionnement, un mois. Quatre femmes et deux hommes teignent et cousent le tissu à temps plein, deux emplois habituellement dissociés. Négligeant le prêt-à-porter, les Sénégalais achètent souvent leur tissu pour l'apporter chez le tailleur. Mais le touriste pressé n'a pas le temps de se plier aux habitudes du pays.

Faire renaître la coopérative scolaire reste prioritaire pour Djibril Sy. « Les jeunes en ont besoin: il y a beaucoup de décrochage, déplore-t-il. Ce projet créerait des emplois. » Cette fois, tous les élèves suivraient la formation. L'initiative a maintenant l'aval du gouvernement, mais le financement tarde depuis deux ans.

Sur le tableau noir de la classe, on peut lire quelques exercices de conjugaison.

« Les élèves (faire) leurs devoirs. Maman (dire) à sa fille de balayer la cour. Chaque matin, les enfants (venir) à l’école. »

« Qui va répondre? », demande Djibril Sy à ses élèves, 13 filles et 14 garçons. Un concert de claquements de doigts et de « C’est moi! » accueille sa question, offrant un contraste avec le silence dans lequel ces élèves obéissants suivent la classe, l'une des quatre du village.

 

Des artisans-vendeurs

L'île compte également de nombreux artistes, qu'on voit à l'œuvre près de leurs boutiques, les uns sculptant statues et masques, les autres confectionnant bijoux et vêtements. Contrairement à ce qui se passe dans plusieurs autres villes du pays, ils vendent leurs propres créations et ne harcèlent pas les acheteurs potentiels. Mais soyez prêts à marchander!

Carabane peut également se targuer d'abriter l'un des artistes les plus connus de la région. À mon arrivée, Malang Badji, un septuagénaire au physique d'éphèbe, est juché sur un banc, un stratagème qu'il a trouvé pour déjouer le réseau inefficace de téléphonie cellulaire. Peintre, potier, sculpteur et poète, il garde ses toiles et ses statues à l'abri des regards et du vent. Une pancarte discrète annonce son atelier. « Mes œuvres, c'est comme mes enfants. Je dois les protéger! », blague-t-il.

Et, au fait, des enfants, il en a combien? Musulman polygame, il se contente de dire que ses épouses lui en ont donné « plusieurs ». Affable et disponible, l'artiste est toujours prêt à parler de ses œuvres et a entamer la conversation avec ses visiteurs. « L'accueil, c'est tout ce qu'on a à offrir », conclut-il.

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