Février 2002
Journaliste : Florence Meney

En 1998, on comptait 609 bandes au Canada.

Ce mal qui ronge les jeunes autochtones du Québec

Nous avons vu que la population autochtone est majoritairement composée de jeunes gens. Ceux qui devraient être l'avenir de leur peuple, porteurs d'espoir, sont dans bien des cas en proie à de graves problèmes. En fait, par la souffrance de leurs enfants, des communautés autochtones entières sont en péril.

Beaucoup d'enfants autochtones vivent et grandissent dans des conditions qui ont et continueront d'avoir de fâcheuses conséquences pour leur santé. On estime que la moitié d'entre eux (que ce soit dans les réserves ou hors réserve) subsistent plutôt qu'ils ne vivent, immergés dans la pauvreté. Ainsi, ces jeunes sont plus susceptibles de connaître des problèmes de santé chronique ou des troubles mentaux et affectifs. Lorsque l'on consulte les études effectuées sur la question, on constate que cette condition débute dès la petite enfance et ne fait que se perpétuer au fil des ans. Objectivement, davantage d'enfants autochtones que d'enfants non autochtones sont victimes de violence physique et sexuelle, se heurtent à des obstacles lorsqu'ils tentent d'atteindre un niveau de scolarité adéquat, sombrent dans la toxicomanie ou se suicident.



Des données :
Source : gouvernement du Canada


- Espérance de vie : L'espérance de vie des membres des premières nations est inférieure de six ans à la moyenne canadienne.
- Suicide : Le taux de suicide chez les jeunes autochtones est de cinq à huit fois supérieur à la moyenne nationale.
- Mortalité infantile : Le taux de mortalité infantile de la population autochtone est presque le double de la moyenne canadienne. (Le taux de mortalité infantile chez les nourrissons des premières nations est de 14 pour mille naissances vivantes, alors qu'il est de 7 pour mille chez les non-autochtones (1996).
- Les enfants et les adolescents autochtones présentent des taux plus élevés de blessures et de décès accidentels.
- Pauvreté : La majorité des autochtones atteignent à peine le seuil de pauvreté ou vivent en dessous.
- Chômage : Le taux de chômage des Canadiens autochtones est le double de celui des Canadiens non autochtones. Dans les réserves, le taux de chômage frôle les 29 %, soit presque le triple de la moyenne canadienne.
- Les taux d'échecs scolaires et de dépendance à l'égard de l'aide sociale sont plus élevés dans les collectivités des premières nations.
- Taux d'incarcération : Chez les autochtones, ce taux est de cinq à six fois supérieur à la moyenne nationale.

 

Suicide

Extrait d'une chanson du groupe Maten : Nuitsheuakanana (notre ami).
Notre ami, on s'en ennuie...
Notre ami, on le sent loin...
On perçoit notre ami dans nos rêves...
On évoque son image...
Et on le sentirait heureux...
On serait comblé de joie, s'il était parmi nous...

Suicide chez les autochtones, rapport de la Commission royale sur les peuples autochtones :

Un extrait :
Bien que le taux réel de suicide soit sans doute plus élevé que ne l'indiquent les chiffres disponibles, la commission estime que le taux de suicide chez les autochtones, pour tous les groupes d'âge, est environ trois fois plus élevé que dans la population non autochtone. Elle fixe le taux de suicide chez les Indiens inscrits et chez les Inuits à respectivement 3,3 fois et 3,9 fois la moyenne nationale. Ce sont chez les adolescents et les jeunes adultes que les risques sont les plus élevés. Les cas de suicide chez les jeunes autochtones de 10 à 19 ans sont cinq à six fois plus nombreux que chez les non-autochtones du même âge; c'est toutefois entre 20 et 29 ans que l'on constate le taux le plus élevé de suicide chez les autochtones et les non-autochtones.

 

Le suicide se mesure en chiffres froids et objectifs, qui ne révèlent rien de la souffrance de ceux qui deviennent des statistiques compilées par des gouvernements : au niveau national, les autochtones se suicident, suivant les chiffres que l'on consulte, de trois à huit fois plus souvent que les autres. Chez les jeunes, c'est encore pire. Dans certaines communautés, les adolescents et jeunes adultes se tuent près de 20 fois plus que les autres Canadiens. À cela s'ajoute le problème de l'automutilation.

Alexandre Coocoo
(réserve Atikamek de Wemontacie) :

« Je ne me sentais pas bien... j'ai fait une tentative, ça n'a pas marché. La corde a pété... on ne voulait pas de moi en haut ».

 

 

Jean-Yves Assiniwi, négociateur fédéral, qui a perdu un fils :
« On se dit, chez les jeunes, ça ne vaut pas la peine, il n'y en a pas d'avenir ».


Cependant, toutes les communautés autochtones ne connaissent pas ce fléau; certaines en sont carrément exemptes, tandis que d'autres vivent une épidémie de suicide qui dure depuis des décennies. En fait, dans certaines communautés, comme par exemple chez les Cris du Québec, le taux de suicide est équivalent, voire inférieur, à la moyenne nationale. Réellement, au Québec, ce sont les Inuits, ainsi que les Innus, qui sont décimés par le suicide. Une étude effectuée par l'Association médicale canadienne (en l'an 2000), montre bien l'ampleur du désastre pour la communauté inuite, dont le taux de suicide est littéralement le plus élevé au monde :


Taux de suicide pour 100 000 personnes :
Québec : 9,2
Canada : 14
Cris du Nord du Québec : 12
Inuits du Nunavik : 211

(Chiffres pour l'an 2000)

 

Le docteur Pierre Gagné, directeur du Département de psychiatrie de l'Université de Sherbrooke et spécialiste de la question du suicide des jeunes, confirme que la situation est réellement catastrophique chez les Inuits du Québec. Dans les 15 principaux villages de la communauté, le suicide a augmenté de 6 à 7 % entre 1987 et 1991. Les candidats au suicide sont généralement de sexe masculin et beaucoup d'entre eux sont jeunes (entre 15 et 24 ans). Les jeunes gens sont ainsi fauchés dans la force de l'âge et ces décès en série laissent des cicatrices très profondes dans la communauté.

Pourquoi les jeunes Inuits se suicident-ils ainsi en si grand nombre ? Selon le docteur Gagné, cette communauté vit plus durement que d'autres le déracinement culturel et l'aliénation des jeunes générations par rapport aux précédentes.

Les Inuits du Nunavik
Page de l'émission Zone libre (Radio-Canada)

« Chez les Cris de la Baie-James, explique le docteur Gagné, on a pu se forger un sens de la communauté, né du besoin de se serrer les coudes dans les négociations avec le gouvernement. Le sens de la communauté est plus marqué. Ainsi, comme dans beaucoup de communautés rurales, là où le sens de la communauté est plus élevé, cela va mieux pour les jeunes. Chez les Inuits, ce n'est pas même chose. La situation est plus difficile. »

Le spécialiste ajoute que la détection des candidats au suicide semble ne pas être vraiment efficace chez les nations autochtones. « Contrairement à d'autres cultures, chez les autochtones, les facteurs de malaise entourant un suicide sont difficiles à déterminer, flous, ou du moins ils ne sont pas exprimés auprès des intervenants. » Le psychiatre constate ainsi l'échec de beaucoup d'interventions, peut-être aussi en raison du fossé culturel entre intervenants et jeunes autochtones.

Le docteur Gagné constate donc que beaucoup de programmes destinés à prévenir le suicide échouent. Selon lui, ces programmes cherchent en général à simplifier les paramètres pouvant être reliés aux tentatives de suicide pour les réduire à un facteur unique tel que la dépendance, la pauvreté ou la violence. Or, selon lui, ce qui pousse un jeune autochtone à s'enlever la vie est le résultat d'une équation complexe que l'on pourrait, par exemple, écrire comme suit :
vulnérabilité préexistante de l'individu + problème de dépendance + pauvreté + environnement difficile (froid, noirceur) + dépression + événement précipitant.

Pour le psychiatre, une aide efficace passe nécessairement par l'intégration de tous ces éléments.

Se méfier des chiffres
Par ailleurs, certains observateurs de la situation des peuples autochtones au Québec estiment que les statistiques liées au suicide sont trompeuses. Éric Gourdeau a un long passé aux Affaires autochtones du Québec. Il a en particulier servi comme secrétaire général associé au Secrétariat des activités gouvernementales en milieu amérindien et inuit (SAGMAI), sous René Lévesque, et il est l'auteur du livre La santé mentale et les autochtones du Québec. Il ne nie pas que le suicide soit un problème majeur chez les autochtones, mais il estime seulement que, vu le faible nombre de personnes concernées, les chiffres peuvent induire en erreur : « Si sur une communauté de 100 personnes un individu s'enlève la vie, en extrapolant, on arrive à un chiffre de 1000 morts pour 100 000 personnes, ce qui bien entendu ne correspond pas à la réalité ». D'autre part, comme le Dr Gagné, M. Gourdeau juge que les causes du suicide chez les autochtones sont complexes et mal comprises, et que la résolution du problème ne peut se faire qu'à l'intérieur de la communauté, par des membres de la communauté.

suite :
Dépendance à l'alcool et aux drogues